LES GRANDS PROBLÈMES
être combattit Mais ils avaient cédé aux instances d’un jeune théologien dont le nom devait devenir célèbre ^ ils avaient confié les précieux manuscrits à Fauste Socin \ Celui-ci, émerveillé de la valeur de ces manuscrits et les ayant, en quelque sorte, arrachés à force d’insistance, à leurs détenteurs, les fit aussitôt imprimer. L’éditeur signait d’un nom d’emprunt et le titre de l’ouvrage {Àrcsdorfii) était quelconque ; il semble emprunté à un village voisin de Bâle, où peut-être Socin demeurait* Mais la préface, d’une grande violence, faisait un éloge très ardent de Castellion, d’Erasme et de Mélanchton : les lecteurs étaient donc tout de suite fixés* A peine paru, le livre souleva rindignation des Calvinistes* L’imprimeur Perna fut mis en prison, mais désormais la discussion était ouverte devant le grand publie et les doctrines calvinistes allaient subir de terribles assauts*
Au XYIème siècle, tous les esprits se passionnaient à ces discussions* E ne faut pas s’en étonner* Sous leur terminologie désuète, se débattaient
1 Fauste Socin, neveu de Lélïq Socin, né à Sienne en 1539. Etudiant en droit, il ee laisse saisir, comme son oncle, par les questions religieuses. Se rend à Bâle, de 1575 à 1578, pour y finir ses études. Il y publie les écrits de Castellion et part pour la Transylvanie où il devait exercer une grande influence dans T église unitaire. Une église nouvelle, issue de ses doctrines, se fonda et les fidèles prirent le nom de Socinlens.
LA CEITIQÜB DU' CALVINISME
\m grands problèmes qui tourmentent encore les consciences modernes et Ton doit reconnaître, qu'à part les maigres clartés qu'on a acquises, depuis lors, les apparentes solutions qu'on propose à nos inquiétudes, ne sont encore que des balbutiements*
Lorsque les prophètes d'Israël, tourmentés par le mystère qui planait sur l'origine du mal, imaginaient la naïve fiction du péché d'Adam, ou bien lorsque, troublés dans leur foi, par l'inexplicable ruine de Sodome et de Gomorre, ils édifièrent pieusement cette doctrine apaisante qui consiste à dire que Dieu est juste et que rien ne se produit sans sa volonté, ils croyaient avoir résolu les angoissants problèmes* Calvin, en adoptant la prédestination augustinienne avait la même illusion* Castellion, au contraire, avec son sens critique, plus aiguisé, voyait tous les déficits de cette doctrine* Ses objections d'exégète, de théologien, de psychologue, étaient discutées avec passion et semblaient victorieuses à un grand nombre, La forme dialoguée qu'il avait donnée à ses petits traités les rendait plus vivants encore, car derrière les doctrines qui se heurtaient, les lecteurs devinaient la lutte passionnée de deux puissantes personnalités qu'animait une conviction égale. C'est ce qui donnait tant d'intérêt à ces débats, c'est aussi peut-être ce qui faisait que
LES QUATRE BrAUQCHTES DE OASTELLIGN
Calvin Bayait si mal se maintenir sur le terrain de la discussion. Il semble être dans l'impossibilité de répondre à un argument de son adversaire, sans le couvrir d'injures. i^ous devons reconnaître que c'est, à nos yeux de modernes, un des aspects les plus tristes de ces joutes qui, main tenues, comme le voulait Castellion, sur le terrain des idées, eussent pu être si belles et si réconfortantes.
Certes, ces dialogues n'ont plus pour nous qu'une importance très relative, mais il me paraît nécessaire d'en citer ici quelques extraits \ D'ailleurs, ils sont loin d'être dénués d'intérêt et plusieurs les liront sans ennui.
Un court avertissement de Castellion explique son dessein. Il se sent obligé d'écrire ces quatre dialogues, parce qu'il y a «des gens qui croient que Dieu, de toute éternité, a créé, pour le salut, un certain nombre d'hommes qui ne peuvent se perdre, et que les autres, voués à îa perdition ne pourront jamais être sauvés.» Ce qui fait que les uns « vivent dans l'orgueil et ia parfaite tranquillité d'âme, puisqu'ils sont assurés de leur salut, tandis que les autres, conscients de leurs péchés, se croient voués à la mort éternelle et vivent dans le désespoir, » 2 En ce qui concerne
1 Jo crois d’aiïJêUTB que c’est la première traduction française qui en sera donnée. M. Buisson n’en cite que de brefs passages qu’il insère dans son texte.
2 Pncfatio, page I : de la prédestination.,
LA CRITIQUE DU CALVINISME
l’élection. le libre arbitre et la foi qui se rattachent directement à cette question essentielle, Castellion estime que le danger n’est pas moins grand et qu’il faut apporter airs hommes l’assurance de l’amour de Dieu. Le Christianisme est pour lui, non la religion de la désespérance et de la mort, mais la religion de l’espoir et de la vie. Dieu n’est pas le Père d’un petit nombre d’élus, il est le Père de tons. Il croit avec l’Evangile que rien, ni la misère, ni la souffrance, ni le mal, ne peuvent nous séparer de son amour et son optimisme chrétien se révolte à l’idée de cette geôle spirituelle dans laquelle Calvin enferme les âmes. Mais il ne prétend pas avoir résolu tous les problèmes. Il s’adresse au bon sens de chacun, estimant qu’en ces matières les soi-disant initiés ne possèdent aucune lumière spéciale et que les simples chercheurs ont plus de chance d’être dans le vrai, car ils ne consultent que leur raison h Et Castellion ajoute, avec une jolie audace, «dans ces sortes de choses, la raison suffit. » Une note brève, jointe à ces considérations, nous fait connaître, dans quelles circonstances, il a écrit ces dialogues, comment il les a revus de très près, à la demande de quelques amis : « Puisse faire Dieu, dit-il, qu’ils servent « a sa gloire dans l’esprit de chacun. Mais je prie « instamment ceux qui les liront, de se souvenir
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SÉBASTIEN CÀSTELDIOK
«que je ne prétends pas énoncer des oracles: «je donne simplement mon opinion,»
de la préde5- n donne alors la parole à ses interlocuteurs, TiyATioN L(niis et Frédéric1, et après les quelques paroles
du début :
Frédéric — De quelle question veux-tu discuter ?
Louis — De la prédestination,
Frédéric — C'est un problème bien complexe et bien ardu, et il serait préférable de iren point parler, si P audace de quelques-uns n’avait rendu son examen nécessaire à notre époque ; mais si nous le traitons dans la crainte de Dieu, fai T espoir qu’il nous soutiendra dans notre recherche. Voyons, expose-moi en quelques mots ce que tu penses de la Prédestination.
Louis — Voici. Les hommes ne sont pas créés en vue de la même destinée. Dans son éternelle et immuable sagesse, Dieu en a destiné une partie au salut, une autre à la perdition. Ceux qu'il a voués au salut sont sauvés, non par leui effort moral ou leur victoire sur eux-mêmes, mais par la miséricorde gratuite de Dieu. Ceux qu'il voue k la perdition, c'est par sa mystérieuse, mais juste et indiscutable volonté, qu ils voient se fermeT, devant eux, tont accès à la vie.
Frédéric — Ainsi donc, tu estimes qu'il y a certains hommes que Dieu a personnellement voués à la damnation, et qui ne pourront pas être sauvés.
Louis — Oui.
Frédéric — Qu1 arriverait-il s'ils obéissaient à Dieu ? Ne seraient-ils pas sauvés ï
1 En réalité, Lttdüvicvs et Frédékicus. Scout, dans «on édition de 1578 avait remplacé ces noms par ceux de Théophile (qm aime Dieu) et dé Philadelphe (qui aimé ses frères).
L'exemplaire que j'ai sous les yeux, porte les noms originaux, c’esfc
l'édition de Gouda (1613).