‹ Sébastien Castellion et la réforme calvinisteChapitre 91 sur 110 · L.A CRITIQUE DU CALVINISME · texte numérisé non relu

L.A CRITIQUE DU CALVINISME

Louis — Certes, ils seraient sauvés, mais ils ne peuvent pas obéir à Dieu ; car il leur a ôté la foi en son nom et la vie en son Esprit. Ils ne peuvent donc que vouloir et faire le mal, étant nécessairement enclins à tous les péchés.

Frédéric — Mais alors, c’est Dieu qui, par sa volonté, leur a donné cet instinct du mal.

Louis — Certes, comme Dieu a créé le loup pour dévorer les brebis,

Frédéric — Ils sont donc condamnés et rejetés avant d’être au monde,

Louis — Oui.

Frédéric — Es ne sont pas condamnés à cause de leurs péchés ?

Louis — Mais si, c’est à cause de leurs péchés qu’ils ont mérité cette condamnation,

Frédéric — Quand F ont- ils méritée î

Louis — Le jour où Dieu les y a voués,

Frédéric — Ils Font donc méritée avant - d'être

nés ? Béfléchis à ce que tu dis S’ils ont mérité le châti¬

ment, c’est donc qu’ils existaient. Car pour mériter une chose, il faut tout de même exister..,,

Louis — Toutes choses sont présentes en Dieu.

Frédéric — Ainsi les péchés des impies étaient présents à sa pensée, quand il créait les impies. Si les péchés sont la cause de la damnation, c’est qu’ils Font précédée, à moins que tu ne veuilles placer l’effet avant la cause, ce qui est contre nature.

Louis — Mais il y a deux causes de damnation : Fune réside en Dieu,.,, qui est souverainement juste, quoique incompréhensible. L’autre réside dans le péché de l’homme.

Frédéric — Four laquelle de ces deux causes, Dieu condamne-tûl l’homme ?

Louis — Pour les deux.

Frédéric — C’est impossible, parce que c’est par une résolution étemelle qu’il damne F homme, et le péché n’est pas étemel.

SÉBASTIEN CASTEüION

Louis — Mais Je péché est de toute éternité en Dieu, puisque toutes choses sont présentes en lui*

Frédéric — Donc aucune cause ne peut être antérieure au péché. On ne peut pas, si l'on tient compte de l'idée du temps, se figurer quelque chose qui soit antérieur à P éternité : donc si, do toute éternité, le péché existe en Dieu, je ne vois pas pourquoi il doit chercher, en dehors du péché, d'autres raisons de damnation, à moins que le péché ne lui paraisse pas une cause suffisante, ce que certainement tu ne penses pas* * . .

Et la discussion continue, abordant l'idée de la loi morale ? du péché:

Frédéric ■ — Si la volonté de Dieu est la loi de toute chose et si rien ne peut arriver contre sa volonté .... en doit en conclure que le péché n'existe pas* . * *

Mais l'examen de la responsabilité morale et de la volonté de Bien ramène bien vite les interlocuteurs à la pensée centrale du livre :

Frédéric — Die- moi, si ton fils t'offensait, ne voudrais-tu pas Je punir, ou lui pardonner ?

Louis — Certes.

Frédéric — Et veux- tu qu'il t'offense ?

Louis Non,

Frédéric — Pourquoi donc attribues-tu à Dieu quelque chose que tu ne veux pas t'attribuer à toi- même ? Mais admettons que Dieu ait d'autres raisons pour vouloir le péché : il n'eu reste pas moins qu'il le veut. Pourquoi donc punit -il les hommes puisqu'ils font ce qu'il veut Jui-môme ? 1

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LA CRITIQUE DIT CALVINISME

Ici naturellement les objections abondent : Dieu ne veut pas le mal, mais Frédéric, dans son ardeur de logicien, ne se contente pas de cette dénégation et on sent ici la ténacité de l'ancien adversaire de Borrhée.

Frédéric — Réponds-moi donc, cette âme mauvaise d’où vient-elle ?

Louis — Elle vient de l’homme môme et non de Dieu, Car il est précisément perdu à cause de ce fait que, sorti d'une pure création de Dieu, il a dégénéré en pure perversité,

Frédéric — Te souviens-tu avoir déclaré, il n’y a qu un instant, que si I homme est enclin au mal, c'est parce qu’il y est poussé par la prédestination divine, comme le loup est enclin à manger les brebis ?

Louis — Je me souviens parfaitement.

Frédéric — Est- ce que le loup a dégénéré en mangeant les brebis ?

Louis — Nullement, puisqu'il est créé tel,

Frédéric — Donc nul homme ne peut dégénérer s’il est créé tel que, par sa nature, il soit nécessairement voué au péché. Il dégénérerait et il agirait contre la loi naturelle s’il no péchait pas, de même que le loup dégénérerait si, de carnassier, il devenait herbivore. . , .x

Et les arguments, dans le développement de cette pensée en apparence paradoxale, se font pins serrés . Calvin avait émis 1 7 idée que D ieu, par sa volonté manifeste, ordonnait à tous les hommes de faire le bien, mais que, par une résolution cachée, il avait librement décidé d'en perdre

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un certain nombre 1 ; Castellion n’a pas de peine à réduire à néant ces dangereuses spéculations.

Frédéric — Vouloir le péché et ne pas le vouloir, c’est irréductiblement contradictoire..*, et c'est absurde. Ta dis que c’est par une disposition secrète que Dieu a destiné certains hommes à la perdition. Mais si o’est une chose secrète, d’cü vient que tu affirmes qu’elle est si claire aux tiens ? L’E sprit lui-même proclame heureux celui qui parle d’un cœur sincère. Le Christ dit que c’est de l’abondance du coeur que la bouche parle. Lorsqu’un homme pense autrement qu’il ne dit, comment le juges-tu ?

Louis — Je l’appelle hypocrite,2

Frédéric ■ — Eh quoi ? Tu peux concevoir que ton Dieu est hypocrite ? En vérité, si par son Verbe il défend le péché, et que d’autre part, en secret, il le veuille, il ne peut pas échapper à cette accusation, puisqu’on réalité, il sait impossible ce que manifestement, par son Verbe, il ordonne, ... et cela est plus absurde encore ! 3

Et les arguments sentimentaux succèdent aux arguments logiques :

1 «Pourquoi il ne convertît pas toute personne également, il en retient b raison cachée par devers soi. * {Calomnies d*un brouillon art. I).

a Ceci est en termes très -nets dans le manuscrit saisi par Théodore du Bèzb ; et Calvin avait déjà répondu : « Dieu promet aux une r esprit d’obéissance et laisse les autres en leur perversité, car, quoique tu gazouilles, ce n’est pas à tous indifféremment, mais 4 ses élus spécialement , que Dieu promet un coeur nouveau afin qu'ils cheminent en ses commandeînents. Que veux-tu dire maintenant, habile contrerolleur que tu es ? Pour oo que Dieu conviant à soi toute la compagnie dea hommes, de son su et vouloir, n’élargit point son, Esprit à la plus grande part, maïs en amène seulement un petit nombre à obéissance, esquels il besogne par inspiration secrète, Je faudra-t-il pourtant blâmer comme mensonger ? *■ (Fin de la 7e calomnie),

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LA CRITIQUE DU CALVINISME

Frédéric — Voyons, ne crois- tu pas que le premier homme était fils de Dieu ?

Louis — Oui, certes, je le crois» Luc* d’ailleurs, Ta ouvertement déclaré, quand il a tracé la généalogie de Jésus*

Frédéric — Bien, je fais appel maintenant à tes sentiments profonds. Est- ce que tu voudrais que ton fils fût condamné au supplice ?

Louis — Non ! Et je ne pense pas même qu’il y ait une bête assez cruelle pour le vouloir*

Frédéric — Gomment donc peux-tu avoir F audace d’attribuer à Dieu ce qui te révolterait même dans une bête fauve ? Si toi, qui es mauvais, tu ne veux pas procréer des enfants pour la tuerie, tu devrais au moins croire que Dieu n’a pas créé les hommes pour la perdition éternelle ! 1

Et ici la pensée s'élève* Au particularisme religieux que Calvin avait emprunté à l’antique Israël, Castellion oppose un universalisme que les libres croyants modernes les plus hardis n’ont pas dépassé :

Frédéric — La parole de Paul demeure. Si vous êtes des fils, vous serez héritiers* je n’ignore pas que Paul parle des fils do la régénération. » » .Mais moi je dis que, si les enfants de la régénération possèdent les avantages qui sont liés à leur qualité, les enfants de Dieu doivent participer à l’héritage de Dieu, pour lequel ils ont été créés 1 En quoi consiste cet héritage ? Je ne veux pas en discuter ici. Mais j’affirme qu’il ne peut être qu’excellent* C’est pourquoi je conclus : tous les hommes sont créés en vue d’une fin excellente* Ne crois- tu pas que tout être aime ses enfants ?

Louis — - Je le confesse.

1 rage 13.

SÉBASTIEN CASTELLÏOST

Fbédeeïc — Et d'où penscs-tu que lui vient cet amour ?

Louis De Dieu lui -même qui Ta créé. . .

Eeêdébic — C’est donc que cet amour réside en Dieu et qu’il en jaillit comme d'une source d’eau vive, . , , Créer des hommes pour la perdition ne serait pas une œuvre d'amour mais une œuvre de haine ! De tout cela je conclus nettement t que Dieu a créé les hommes, non pour la mort, mais pour la vie1 2. Un Père peut aimer sans raison, ce n’est pas sans raison qu’il condamne. 3

Et Castellion s'engage dans la discussion des textes bibliques qui démontrent surabondamment sa thèse. Nous ne le suivrons pas dans cet examen. 3

La citation que j'ai faite est déjà longue, mais j’ai voulu donner une idée de l'allure du dialogue et du ton cordial qu'il affectait. Les deux adversaires sont animés des meilleurs sentiments et discutent, sans animosité, d'idées incertaines. Le sentiment modifie le dogme et, selon l'heureuse expression de M. Doumergue 4 « ce n'est pas l'imperfection de la formule qui fausse le gentiment, c'est la vérité du sentiment qui corrige la formule, car la Réforme va non du dogme au sentiment, mais du sentiment au dogme. » On ne saurait mieux

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* Un exemple suffira pour donner une idée de aon argumentation purement scripturaire, « Faisons l'homme à notre imagé, dit le Dieu de la Genèse, Dis-moi, demande Frédéric, le péché eat-il à l’image de Dieu ï Si F homme est créé à l'image de Dieu, c’est donc qu5il est créé pour la justice et non pour le péché, a (Page io).

4 Calvin et les libertés modernes, page 37,

LA CRITIQUE bu CALVINISME

dire : malheureusement cette appréciation, si vraie pour Castellion dont le sentiment corrige à chaque instant le dogme, c’est à Calvin que M. Doumergue rapplique. Et elle devient complètement fausse. Car si Castellion agit constamment dans le sens de l’esprit de la, Réforme, Calvin semble s’être engagé dans une voie où il doit nécessairement s’obstiner en sens inverse. On peut nettement, indiscutablement, voir dans sa réponse, comment « 1 imperfection de la formule fausse le sentiment» :

«Dieu, dit-il, ne fait point miséricorde à tous, pour ce qu'il ne veut point. Dieu n’est obligé par aucune loi de faire miséricorde à toutes personnes indifféremment, mais il est juge absolu en soi-même pour pardonner à qui bon lui semble et laisser les autres dans leur péché. ... i C’est bien trop ourdement fait à toi de redemander de Dieu qui est auteur de la nature, tout ce que tu aperçois en un bœuf ou en un une, comme s’il était astreint aux mêmes lois qu’ij a imposées a ses créatures. Certes, en ce qu’il adopta jadis la semence d Abraham, il a rendu un clair témoignage qu’il n' aimait pas egalement tout le genre humain. De même qu’ayant rejeté

,SaU’ ! préfoa à Iui Jacob <IW était plus jeune; par un te] oa il a donné une enseigne manifeste de son amour libre, de laquelle il n’aime sinon ceux qu’il lui plaît. Moïse crie que Dwu ayant rejeté toutes nations, il en a aimé une seule bieras-tu qu’il soit Dieu, pour ee que tu ne le trouves semblabie a un tigre ou à une ourse ï

« Ceites, répondait Castellion, certes, s’il est inférieur à ces bêtes fauves et si son amour n’égale

1 Calomnie» cTi un brouillon, Art, 2.

même pas leur amour.» Mais Calvin ne voyait pas les conséquences de sa fougueuse logique, étayée sur un dogme fans. Il défendait l’honneur de son Dieu, mais il le défendait en homme atteint d’aveugleglement et de surdité. Le problème du mal ne se posait plus pour Calvin. La prédestination était « sa tarte à la crème » et répondait à toutes les objections. Aussi faut-il voir avec quelle naïveté touchante, avec quel air de triomphe comique, il envoie à son adversaire, très averti, cet argument qu’il croit définitif :

«Par exemple, vu que les bêtes brutes débattent pour leurs petits jusqu’à la mort, d’où vient que Dieu souffre que les enfants sont quelquefois déchirés et dévorés par les tigres, ours ou lions î Est-ce que sa main est si courte qu’elle ne puisse s’étendre jusqu’à eus pour les préserver 1 Vois-tu que j’ai ample matière, si je veux poursuivre, à découvrir ta bêtise ? »

L’idée de «l’impotence de Dieu», théorie chère à M. W. Monod, est jugée ici sans indulgence, mais ce qui confond, c’est l’assurance de Calvin . il se réfugie dans une doctrine prédestinatienne qui rend Dieu responsable de tout, et se figurant l’avoir « sauvé », il taxe de bêtise ceux qui pro posent des solutions moins désespérées. Calvin était trop assuré d’être dans la vérité divine : il n’a jamais compris qu’on opposait à sa notion humaine de Dieu, une autre notion humaine.

LA CRITIQUE BU CALVINISME

La relativité de la connaissance lui était chose absolument fermée :

« Tu ne crains pas, écrit- il à Castellion, de vomir ces mots pleins de sacrilège: que Dieu est pire qu'un loup, si ainsi est qu'il veut créer les hommes à la misère. Les uns naissent aveugles, les autres sourds, les autres laids et difformes outre mesure. Ainsi Dieu, si Ton s’en rapporte à ton jugement, serait cruel s’il afflige les siens de telles incommodités, meme avant qu ils naissent au monde» » * » Tu accuses Dieu d'injustice, voire tu dis qu'il est semblable à un monstre, s'il dispose autrement des hommes qu'un chacun fait de ses enfants . . » . * 1

Calvin ne pouvait pas comprendre que c’était sa notion de Dieu qui était redoutable ; il ne pouvait pas admettre que c’était son Dieu? qui était semblable à un loup ! Son Dieu ne pouvait être que le seul et vrai Dieu : dire cela, de son Dieu, c’était le dire de Dieu lui-même. Et pourtant le manuscrit qu'il avait sous les yeux pouvait l’instruire s’il avait voulu voir , L’opposition y est aussi nette que possible entre les deux notions contradictoires :

Toutes les lois humaines et divines condamnent les hommes après le crime. Le Dieu calvinien, (c'est la première fois, dans T histoire des dogmes, qu’on trouve cette expression heureuse et elle vaut la peine d'être signalée), le Dieu calvinien a déjà condamné et damné les impies avant même leur naissance, . Tes adversaires, Calvin, opposent ici leur Dieu à un tel Dieu»

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