‹ Sébastien Castellion et la réforme calvinisteChapitre 92 sur 110 · Réponse h la première calomnie · texte numérisé non relu

Réponse h la première calomnie

SÉBASTIEN CASTELUON

Suit un parallèle entre la nature « du Dieu de Calvin » et la nature du « Dieu de Castellion. * Et voici ce que Calvin pouvait lire dans le manuscrit qu'il avait sous les yeux L

Le Dieu de Calvin est lent à la miséricorde, mais enclin à la colère. Il a créé l'immense majorité des hommes en vue de la perdition. . . .

Le Dieu dont nous parlent la nature, la raison et la Bible, est juste le contraire du Dieu de Calvin . Il est enclin à la miséricorde et lent à la colère. Il a créé l'homme à son image et à sa ressemblance pour le vouer à la vie éternelle. ... Ce Dieu ne veut pas qu’un seul de ses enfants périsse. C’est pourquoi il a envoyé sur la terre son Fils .... qui délivre les hommes de l'esclavage du péché, dans lequel ils étaient tombés par leur désobéissance. Ce Dieu s’oppose si bien au Dieu de Calvin qu’il en détruit toutes les œuvres -

Et de même que ces deux Dieux sont d’essence opposée, leurs enfants ont des mentalités irréductiblement contradictoires. Le Dieu de Calvin a des enfants qui ignorent la compassion et la clémence, durs, orgueilleux, dissimulés....,

violents , querelleurs, ambitieux et sanguinaires, animés

des sentiments de haine que leur Père leur inspire.

L'autre Dieu , au contraire, a des enfants miséricordieux,

humbles, bienveillants, sincères, tolérants .... , paisibles - ,

ennemis des quereDes .... ayant horreur du sang .... ils sont imprégnés des nobles inspirations que leur suggère leur Père.

Voilà, Calvin, les choses que tes contradicteurs affirment Ils jugent ta doctrine par les fruits qu’elle porte. ^1 2

On ne saurait opposer avec plus de netteté ces deux notions contradictoires, C’est bien de

1 II s’agît do ce manuscrit saisi par Th. de Bèze, et qu’on croyait perdu. Voir page 327.

2 Traduit du hollandais. D’après Oooemhert.

LA CRITIQUE DU CALVINISME

deux Dieux qu’il s’agit «du Dieu de Calvin » et du « Dieu de Castellion, » Et le parti pris du Réformateur de Genève apparaît ici dans tout son éclat.

Avec la naïveté d’un disciple qui l’avait aimé et qui avait cru tout d’abord en sa doctrine, l’auteur du manuscrit ajoutait :

«Je suis de ceux, Calvin, qui ont cru de bonne heure à

tes paroles, et je m’en suis porté garant ! Je croya is

qu’il n’était pas possible de penser le contraire, Mais je cannai 3 maintenant les arguments de tes contradicteurs et ma conviction s’est modifiée* * . * il est possible que tu ne sois qu’égaré* Je te supplie, Calvin, de n’envisager que F honneur de Dieu* L’aveu d’une erreur est un acte autrement grand que le fait d’y persévérer î »

L’auteur du manuscrit connaissait mal Calvin* La possibilité de l’erreur ne s’était jamais présentée à son esprit :

« Quand je rencontre quelque fol, écrit-il, je suis admonesté, en le regardant, de considérer quel. Dieu m’eût pu créer & il lui eut plu. Autant qu’il y a de personnes stupides . * * . au monde, ce sont autant de miroirs que Dieu me propose pour me faire contempler sa puissance non moins redoutable

que merveilleuse1 - Quant à ce que tu ajoutes, ce n’est

point tant à moi de le réfuter par écrit, qu'aux juges de le punir rigoureusement par le glaive qu’ils ont en main * 2 &

C’est bien cela, nous revoilà en pleine réalité*

1 Réponse à la l^re Calomnie.

2 Ibidem*

A bout d'arguments, le raisonneur invoque l’argument suprême : c’est ainsi que Calvin discute» Celui qui ose le contredire est un fol et s'il ne se rend pas à ses raisons, il est passible du glaive * Puisque l’existence « des personnes stupides » était pour Calvin une preuve manifeste de la puissance de Dieu, n’eût-il pas été plus logique, plus sage et plus «calviniste » aussi, d’attribuer à Dieu seul la responsabilité de leur déraison % Cette suggestion de l’auteur du manuscrit anonyme ne devait pas tarir en Calvin le fleuve des invectives, car c’est précisément à propos de cet écrit anonyme, qu’il se livra à l’égard de Castellkm à ces violentes et iniques attaques qui le déconsidèrent aux yeux des juges impartiaux.

TTKK RELIGION En face de cette doctrine de fatalisme spirituel et de désespérance morale, Castel lion dresse toute une religion nouvelle basée sur la liberté* Après avoir lutté, durant de longues années, pour en établir le principe et la méthode, il en a tracé les lignes essentielles* Et c’est dans ses trois grands dialogues du salut , du libre arbitre et de la foi7 qu’il en a posé les fondements. Nous ne pouvons donner ici de longs extraits de ces ouvrages et c’est pourtant, par des citations, que l'œuvre si méconnue et si calomniée de Castellion peut prendre

LA CRITIQUE BU CALVINISME

sa vraie valeur. Malheureusement ces dialogues, à cause même de leur forme littéraire, présentent quelques longueurs et des citations ne donnent que des vues fragmentaires. Cependant, malgré le péril de ces résurrections de textes nécessaire ment vieillis, nous pensons qu’il n’est pas inutile de faire ici quelques citations.

Pour comprendre la portée de ces dialogues, il faut toujours avoir présent, à la pensée, le fait qu’ils sont une réponse aux affirmations doctrinales de Calvin, ou si Ton veut, un projet de Réforme de la Réforme calviniste. De même que pour la prédestination, la pensée de Castellion s’opposait à celle de Calvin, de même en ce qui concerne le salut, la doctrine nouvelle s’oppose à la doctrine calviniste. Et ici la forme dialoguée conserve à l’idée son vrai caractère.

Calvin déclare que la nature humaine est mau- salut valse. Tous les hommes seraient perdus si l’on ne tenait compte que de leurs mérites. L’humanité est déchue et misérable. Mais Dieu ayant destiné au salut un certain nombre d’hommes, il envoie son Fils pour les guérir et les sauver.

Louis — Les Calvinistes illustrent cette doctrine par une pu salut du de parabole. Un docteur vient dans un hôpital. Gratuitement LA vllA3E VIE il soigne et guérit quelques malades qui lui marquent une grande reconnaissance, car ils n’avaient aucun droit à ses soinâ. Les autres malades, que le docteur ne soigne pas, ne peuvent pas se plaindre, car il ne leur doit rien.

SEBASTIEN" CASTE LUDET

Frédéric — Certes, mais est-ce que ce docteur est assez puissant pour guérir tous les malades ? Est-il aussi miséricordieux ?

Louis — Oui, c’est uniquement sa miséricorde qui le pousse à guérir les malades,

Frédéric — Si tu étais ce docteur, les guérirais- tu tous ?

Louis — Evidemment.

Frédéric — Tu serais alors plus miséricordieux que ce docteur. Or, dans votre parabole, le docteur c’est Dieu, celui au nom de qui le Christ a dit : « Venez à moi, vous qui êtes travaillés et chargés et je vous soulagerai ! » Ta parabole est inexacte ; je vais te la raconter telle qu’elle doit être. Un médecin vient dans un hôpital et il dit à tous les malades t «J’ai un puissant remède à votre disposition, tous ceux qui le prendront seront guéris l » Or voici, il en est qui prennent avec empressement le remède, et ils obtiennent leur guérison ; d’autres, trouvant le remède trop amer, refusent de le prendre et ils ne peuvent pas guérir. Le Christ est venu au monde pour guérir tous les malades dont se compose l1 humanité, mais son remède est amer : car il consiste à renoncer absolument à soi-même. Ceux qui y consentent sont sauvés, et ceux qui ne le veulent pas se perdent par leur faute. Le Christ a la puissance de guérir ceux qui veulent être guéris. Mais il ne peut pas faire l’impossible ! »

Et Castellion cite ici la parabole des noces : 1

Ce rqi de la parabole, continue Frédéric, ce roi qui appelle tous les hommes au banquet de la vie, c’est Dieu. Il veut que tous soient sauvés ! Mais l’homme qui n’a pas revêtu son habit de noces est jeté dehors Dieu veut que ceux qui sont appelés à la vie, mettent leur habit de noces, c’est-à-dire qu’ils revêtent cet homme nouveau qui vit en Christ: ils doivent renaître en lui par la foi, *

1 Matthieu : XXII :2.

LA CRITIQUE DIT CALVINISME

Calvin en était resté à l’élection du peuple d’Israël, comme si, depuis les patriarches, il ne s’était pas produit de fait nouveau, Castellion se réclame moins de T Ancienne Alliance que de la Nouvelle, et il écrit :

Frédéric — Certes, Dieu a tout d'abord élu Abraham vnivbrsalihmb et les siens, mais, par la suite, il a envoyé Jésus pour inviter chrétien au aalut tous les hommes. Car la grâce du Christ doit être

répandue dans t uni vers entier * Qu'on no s'y méprenne

pas cependant, Dieu dans sa volonté d'universel salut n'a pas pesé, par avance, les mérites des hommes . ... ^>1 2

C’est par le fait de son éternelle miséricorde qu’il a pris cette résolution, laissant aux hommes la liberté de participer à la vie éternelle ou de se vouer à la mort. Malheureusement, l’humanité s’est laissé séduire, Elle n’a pas su résister aux pièges de l’esprit du mal. Abusant des pouvoirs qu’elle avait de se décider pour le bien et le mal, elle s’est vouée au péché, et l’hérédité aidant, sa volonté s’est presque abolie dans l’acco mplissement des choses mauvaises. Elle semblait perdue à tout jamais. Alors le Christ est venu, il s’est penché sur l’âme de l’humanité pécheresse, E Pa relevée,

1 Page 71. Edition latine de Gouda. La traduction hollandais* appuie toutes ces déclarations de passages bibliques qui ne 8e trouvent pas dans 1 édition latine. Ici par exemple, le traducteur hollandais cite Je&n 1:29 ; Romains V :2 b, etc.

2 Page 73,

SÉBASTIEN CASTELLIOU

il hii a enseigné les chemins qui conduisent à la vraie vie. Il Fa libérée de l 'emprise du mal et il dépend désormais d'elle de se laisser guérir* Mais ce n'est pas uniquement par Peffet de sa volonté que se produit la guérison* c'est grâce à la décision éternelle de Dieu* à sa continuelle recherche, à son action incessante, c'est grâce à l'influence divine du Christ*

Frédéric — Mais il n'est rien, crois-moi, rien qui soit si corrompu — quelle que soit la cause de cette corruption — que le Christ ne puisse ou ne veuille purifier* . . . C'est pour guérir et sauver les âmes qu'il est venu* * » * Qui donc pourrait douter de son dessein, lorsqu'il s'écrie: « Venez à moi, vous qui êtes travaillés et chargés ï £ * . . . Plus le péché est grand, plus la grâce du Christ sera grande*

nécessité ou Louis — Oui, ami, j'ajoute foi à tes paroles et mon esprit liberté aime à s7 y confier, mais tu as fait allusion parfois au libre arbitre de l'homme et tu n'ignores pas qu'il s’est élevé autour de ee problème de graves et violentes disputes* Je voudrais bien (si tu n'y vois pas d'objection) que tu m'en parles comme tu l'as déjà fait au sujet de la prédestination et du salut) auxquels cette question me semble intimement liée, mais comme

je dois rester chez moi - veux-tu me faire le plaisir de

venir de bonne heure à la maison ? Nous discuterons de tout cela et déjeunerons ensemble*

Frédéric — Très volontiers Louis, mais à la condition que tu m'offres un faisan, car j'adore ce gibier*

Louis — - Ah î que ma joie serait grande d'avoir ce gibier que tu désires et avec quel bonheur, Frédéric, je te ferais ce petit plaisir, mais tu me vois désolé, je n'ai pas de faisan et je ne sais comment me le procurer*

Frédéric — Ce n'est rien, car tu pourras sans doute m'offrir un poulet ?

LA CRITIQUE DU CALVINISME

Louis — Oui, certes, deux même, et avec plaisir,

Frédéric O mon cher ami, il n’est pas nécessaire que je vienne chez toi pour discuter du libre arbitre ou de la liberté de nos désirs, car tu viens toî-même de traiter, en quelques mots, toute la question.

Louis — Moi ? mais je n’en pas la moindre idée.

Frédéric — C’est d’autant plus convaincant. , . , Voyons, n’as -tu pas exprimé le désir de me voir chez toi demain ?

Louis — Oui.

Frédéric — Crois -tu que je puisse vouloir ce que tu désires ?

Louis — Sans doute, puisque je te l’ai demandé.

Frédéric — C’est donc que je suis libre de vouloir ce que tu désires et ma décision n’a pas d’autre cause que ton désir» Toi-même, dans ton intention de m’être agréable, tu as librement exprimé un désir que tu n’avais pas une minute avant» Cependant ici ta volonté libre est impuissante ; tu n’as pas de faisan. En ce qui concerne le poulet, ta volonté non seulement est libre, mais tu as le pouvoir de la réaliser. Nous sommes libres en toutes choses, mais notre puissance se limite à un petit nombre. Nous ne pouvons pas tout le bien que nous voulons »... Mais je viendrais chez toi, mon ami , si Celui qui a la puissance souveraine n’y met pas obstacle. Priede, comme je le pile moi -même, de faire que nos entretiens puissent servir à sa glorification et au salut des âm&s. 1

Ce n'est pas sans raison que Castellion terminait son second dialogue par ces considérations qui devaient introduire le troisième. C'est qu'il est avant tout préoccupé de bien distinguer entre ce qu'il appelle la volonté libre et le pouvoir de fane ce qu'on veut. C'est à cette distinction qu'il

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