‹ Sébastien GouvèsChapitre 14 sur 22 · ÉPILOGUE · texte numérisé non relu

ÉPILOGUE

Elle ferma les yeux et ses narines délicates se contractèrent ainsi que le pli de sa lèvre.

— Est-ce ton mariage?... 11 faut que tu sois heureuse.,. Ah! mais, si tu craignais le contraire... tant pis pour Jérôme...

— Non, non, mon chéri, pas cela.

Il y avait bien des choses dans son douloureux sourire, que le vieux ne pouvait deviner. Dans le premier moment d'enthousiasme, elle avait accepté le dévouement de Coquilet, sans songer au supplice que serait, pour ce fiancé timide et jaloux, le souvenir du terrible aveu. Certes il se montrait généreux. Depuis le soir des accordailles, pas un mot, pas une allusion ne lui était échappée. Mais elle lisait dans ses yeux naïfs sa préoccupation constante. Alors qu'elle-même, grâce à l'extraordinaire facilité d'oubli qu'ont les femmes et surtout les amoureuses et qu'elle possédait plus qu'aucune autre, comme un attribut moral de sa chair glissante et douce, alors qu'elle-même arrivait à éteindre en son cœur des voix ardentes, en son imagination des tableaux cruels, lui les entendait, ces voix, lui se déchirait avec ces tableaux que lui révélait, lui ravivait la mystérieuse divination des passionnés. Les syllabes du nom de Gaudulle, incrustées dans son âme, se mêlaient à ses songes, à ses actes, à tous les bruits de la nature; il eût voulu l'interroger, elle la coupable, se rassasier de l'atroce récit,

avec chaque détail. Mais il n'osait le faire; il se contentait de lourds silences où ses regards fïamboyonls démenlaient ses tendres propos, tandis qu'il serrait, avec une volupté mêlée de haine, la jolie rnain souillée et moite.

En ce garçon fort intelligent, mais un peu lourd et défiant de lui-même, Gouvès avec surprise remarquait une métamorphose. La souffrance vive et continue ouvrait cette faculté inventive, l'exaltait. Il devenait poète, étonnait son futur beau-père par des intuitions presque géniales, une hnrdiesse et une fécondité dont s'ébahissaient aussi ses camarades.

Parmi ceux-ci, l'histoire de Marianne, la légende Gouvès, circulait avec des variantes. Coquilet était aimé pour sa bonté, sa générosité, son courage. On le plaignait d'épouser cette intrigante, cette jolie fille peu faite pour la vie de foyer, aux côtés d'un travailleur modeste. Jérôme sentait cette pitié autour de lui et en souffrait. A tout propos, hors de propos, il faisait l'éloge de sa future compagne, la représentait méconnue, amie des pauvres, consolatrice, soutien de son père et de sa famille, dévouée jusqu'au fanatisme à l'ambition du savant. « Je suis trop heureux... j'ai trop de chance», répétait le brave garçon, et Ton se retenait pour ne point sourire. D'ailleurs on le savait violent, robuste, adroit à l'épée. Nul ne se fût avisé d'affronter sa colère.

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