‹ Sébastien GouvèsChapitre 19 sur 22 · ÉPILOGUE · texte numérisé non relu

ÉPILOGUE

Ils se réveillèrent au chant aigre du coq. La fenêtre était restée ouverte, grave imprudence, Henriette toussant un peu. Dans ses yeux délivrés du mystère, comme il arrive aux voluptueuses calmées, flottait une jolie reconnaissance pour son jeune et vaillant ami.

Le jour paraît, là-bas sur les Cévennes, une bande rose, puis rouge, puis dorée, et l'archer lance ses trois flèches brillantes, qui rappellent à la vie le monde terrestre.

— Adieu, ma chérie !... à tout à l'heure.

« Adieu! à tout à l'heure! » expression adorable, d'un contraste si vrai, car on va reprendre les apparences. Il l'enlace une dernière fois, son Henriette qui se tord pour qu'il ait le contact de tout son être, la caresse fauve des lourds cheveux illuminés par l'aurore naissante.

— Père va mieux, dit Louisette Lupit à Marianne. Il a reconnu les enfants.

— Et tu es heureuse?

— Très, très heureuse, Robert est si bon !

Elles causaient toutes deux dans la salle à manger, Marianne en grande toilette, cà cause du banquet, où, seule femme, elle était invitée et qui aurait lieu tout

à l'heure dans les salons de l'hôtel Continental. Elle était émue à la pensée de revoir Gaudulle, l'un des principaux organisateurs. Coquilet, retenu par la cérémonie, partait le lendemain pour deux mois, son « voyage d'épreuve ». Elle-même, pendant ce temps, achèverait de consulter son cœur.

Paul avait tenu à assister à cette cérémonie vengeresse, annoncée par tous les journaux et qui devait être le triomphe mérité de son génial père. Il arriverait du mas d'Anglore juste pour Theure fixée et mettrait son habit dans une chambre de l'hôtel Continental, où il se rendrait en descendant du train.

Comme Louisette quittait son amie, entra le héros de la soirée lui-même, Sébastien Gouvès, joyeux, mais épouvanté par un tel honneur. Son corps trapu flottait dans un habit trop large. 11 regarda, les yeux humides de tendresse, la robe de satin noir décolletée de Marianne, d'où ses bras nus, ses magnifiques épaules à courbe d'amphore sortaient sans un ornement. Elle était merveilleusement coiffée de bandeaux boufTants qui laissaient visible le milieu du front pur et se recourbaient derrière les tempes, au-dessus des fines oreilles roses, baptisées par Ourlac oreilles de faunesse.

— Quel dommage que maman ne te voie pas ainsi ! Ah ! je suis fier d'être ton créateur! Et le fiancé, le « nomade » ?

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— Nous le retrouverons là-bas.

— C'est bizarre 1 De mon temps, j'aurais eu regret de perdre une minute de ma bien-aimée... et une minute — il montra le haut du corsage — si instructive.

Marianne rougit. Ces compliments lui allaient au cœur. Cette soirée glorieuse était l'apothéose de son vouloir honteux et héroïque. Elle s'était promis d'être heureuse, de savourer au moins le prix de son effort.

Dans la voiture de grande remise, commandée pour la circonstance, qui les menait à. Fhôtel Continental, elle se rappelait une promenade analogue qu elle avait faite avec Gouvès, quelques mois auparavant, alors qu'ils se rendaient chez Mercier. Que de choses depuis cette époque ! La destinée pire ou meilleure? Elle se le demandait sincèrement, la main dans la main paternelle, regardant par la vitre ce grand Paris, cuve immense où l'horrible mijote avec le sublime.

— Et le voisin Berthet, père, as-tu de ses nouvelles?

— Il est venu me voir, il y a huit jours. Il est content ; il a des leçons et espère que son opéra sera joué à Bruxelles. Ici, c'est trop difficile. . . En voilà un qui te trouvait gentille ! Il n'est pas le seul...

Elle soupira :

— La beauté, père, cette force et ce danger, si on la commandait à la naissance, je ne saurais la

souhaiter à une petite fille bonne, tendre, éveillée, une Marianne de l'avenir qui m'interrogerait là-dessus.

— On dirait, ma parole, que tu as souiïert d'èiro belle!

— C'est peut-être vrai... que j'ai souffert.

Une tente avait été dressée à la porte de l'hôtel, devant l'entrée delà rue Gastii^lione. Un tapis rouge menait les invités à la salle du banquet. Celle-ci, vaste, solennelle, surchargée de moulures dorées, renfermait tix)is tables à cheval, la centrale, celle du Maître et des privilégiés, membres de l'Académie, professeurs, personnalités marquantes, le?^ deux autres latérales, pour la presse et les élèves.

A l'appel de Gaudulle, de Joussemet de l'Orme et de Coquilet avaient répondu cinq cent cinquante acceptations.

La cérémonie s'achevait, tout s'était parfaitement et cordialement passé. A la droite de Gouvès était Marianne, à sa gauche Gaudulle, en face de lui Joussemet de l'Orme. Celui-ci leva son verre à Champagne, car le moment des toasts était venu.

— Je bois au successeur des Pasteur et des Claude Bernard, à l'homme de génie modeste qui glorifie son pays et la science, à Sébastien Gouvès de Lunell

Minute solennelle, à laquelle aboutit une vie de travail et de privations! Minute d'or et de flamme

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