‹ Sébastien GouvèsChapitre 4 sur 22 · CHAPITRE IT · texte numérisé non relu

CHAPITRE IT

Depuis une demi-heure, le sculpteur Avan parlait .'ivec éloquence, imarcliant à grand pas à travers son atelier, parmi les plâtres et les marbres, sans que Louisetle, Robert ou Paul Gouvès l'interrompît.

C'était un homme grand et sec, aux mains noueuses, •capables de lutler victorieusement avec le bois et la })ierre, au visage de reître ou de condottiere, barbe hirsute et grisonnante, sourcils proéminents, yeux avides et noirs, où passaient des démons enflammés, bouche charnue et parfois tiraillée de grimaces, quand l'ironie, la haine, le mépris animaient, distendaient cet ensemble prodigieusement mobile.

Bon, violent, révolutionnaire, fils de manœuvre, •'levé dans la famine et les taloches, il s'était fait son •'ducation lui-même, se bourrant de lectures, se tuant de travail, menant l'art ainsi qu'une débauche à laquelle il se livrait par tous les sens, frénétique-

ment. Parti de l'admiration des antiques et de la Flenaissance, il était arrivé peu à peu à une conception neuve et sublime qui troublait ses confrères et indignait le public. Il traitait le réel avec une intensité hallucinatoire, dressant des groupes passionnés et magnifiques, raidis de volupté, les corps rejoints jusqu'à la torture, les mains, les pieds crispés par l'agonie de la jouissance; puis sa fièvre tombait par ondes lentes et harmonieuses, période d'œuvres plus tranquilles, non moins hardies, où la beauté se relevait de toutes les surprises de la lumière, de mouvements gracieux et vrais que les bourgeois déclaraient hideux.

Sorti du peuple, Avan aimait le peuple. Il disait : « Les faubourgs renferment un réservoir de forces que le besoin disperse et tourmente; les Communes et autres secousses ne sont que l'éclatement d'énergies accumulées et improductives où le génie trouverait son compte. » Aussi s'était-il attaché d'une brutale tendresse à Robert, en qui il souhaitait la réalisation de ses théories. Il lavait élevé, goûtant une joie intime à combler ce jeune homme des connaissances dont lui-même avait été privé, le mettant aux prises avec les difficultés les plus âpres du métier, car « il faut avoir été profondément dégoûté, rebuté, pour arriver à quelque chose de bon ».

Depuis quinze ans, mal soutenu par les rares commandes de l'Etat et quelques bustes de femmes du monde, de celles qui clabaudent à l'avant-garde artistique, il combinait, agençait, détruisait, recommençait une œuvre rude et singulière, le Tombeau et ridée divine , à laquelle se rapportaient les ébauches et tâtonnements, dont les morceaux épars emplissaient son immense atelier, situé au fond d'une cour, quai de Béthune. Là il passait sa vie, fumant des pipes innombrables, lançant en l'air des théories qui parfois tombaient à côté, supportant peu la contradiction, qu'il provoquait pourtant par son parler acerbe.

Pour le moment, il fulminait contre la sottise des anarchistes, qui placent leurs bombes précipitamment et au hasard, épouvantés par l'idée de s'éparpiller eux-mêmes dans l'espace, massacrent des innocents, dégoûtent les braves gens de la révolte :

— La dynamite est une puissance aveugle. Elle ne saurait convenir aux amis de la vérité et de la justice. Cela, je l'ai démontré à Roumine et il était de mon avis : celui qui s'est attaqué à l'hôtel de Hambourg n'a pas tué le baron Jacop, mais il rouvre les persécutions contre les camarades de la façon la plus bête, j'ajoute la plus malhonnête... A propos, que devient Audiffret? Est-il toujours au secret, entre les pattes de l'intame Degraize?

— Je le peDse, murmura Robert...

On crut qu'il allait ajouter quelque chose, mais il se tut, avec un pli rageur de la bouche.

— Je sais que ma sœur Marianne, qui a, par les Yalère, des relations dans le monde politique, s'efforce de le taire relâcher, dit Paul Gouvès d'un ton morne.

Ces discussions lui semblaient vaines. Empoisonné | par son amour, il en arrivait à souhaiter presque le moment de la séparation fatale, du départ pour Clermont, la caserne, vie machinale, uniforme, où la fatigue physique procure un peu de repos. Ses dernières entrevues avaient été brisantes. L'étrange caractère d'Henriette, son adresse de tourmenteuse, ses brusques sécheresses après des crises de volupté suppliciaient le jeune homme. Dans son instinct de femme et d'aveniuriére, elle l'avait jugé faible, et son dernier plaisir était de forcer cette nature molle, de lui imposer sa fantaisie cruelle. Lui comprenait le jeu, le subissait comme une fatalité, et elle le tenait, encore plus qu'il ne pouvait le croire, par la rage et le désir déçu, par un immense orgueil venu du vieux Gouvès et que ne soutenaient pas l'intelligence ni le vouloir.

Tandis qu'Avan emplissait l'atelier de sa voix éclatante, Paul ne pouvait arracher ses regards à la contemplation du buste d'Henriette, là-bas, entre

deux groupes launesques, et il admirait l'ironie du hasard plaçant si bien cette jouisseuse au cœur dur. Louisette Lupit épiait son angoisse. Mince, blonde, jolie dans la lumière, les bras nus à cause de la chaleur, sur lesquels frissonnait un duvet d'or, elle avait sincèrement pitié, car elle-même était amou- ! reuse et pardonnait, bien que ce pâle révolté de Robert, tout absorbé par sa passion politique, n'accordât cà elle humble fille qu'une attention distraite et rare. Elle observait peu, mais de rapides intuitions traversaient son imagination de petite faubourienne, dont la rêverie était le seul luxe. Depuis quelque temps que Lupit était malade, elle ne posait plus pour personne. Elle avait promis à Jeanne Roumine de faire une nouvelle tentative, d'entrer dans un atelier de couture dont la fille de VIsoU connaissait la patronne. Pour l'instant, elle remplissait scrupuleusement son métier de garde-malade, empêchait son frère et sa sœur de tourmenter le père par leurs disputes et leurs jeux bruyants. C'était depuis une semaine la première fois qu'elle s'absentait. Elle réfléchit que l'heure s'avançait, qu'on aurait sûrement besoin d'elle au logis. Elle se leva donc et tendit la main à Paul.

— Au revoir, monsieur Gouvès. Dites encore à votre père comme nous lui sonmies reconnaissants... Si le mien s'en tire, c'est à lui qu'il le devra.

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De fait, Sébastien Gouvès prenait, tous les deux jours, une partie du temps précieux qu'il consacrait au laboratoire afin de courir rue d'Allemagne surveiller le lent progrès delà guérison et les pansements de Goquilet.

— Ça ne finira donc jamais, cet abcès ? dit Avan avec le ton de mauvaise humeur qu'il jetait sur son excessive sensibilité. Le jour de la guérison complète, petite, j'offre une bonne bouteille de Champagne.

Louisette espérait dans le fond de son cœur que Robert offrirait de la raccompagner, mais il demeura immobile et morose. A peine la jeune fille dehors, Avan lui reprochait son indifférence :

— Tu es bien dégoûté, mon garçon. T'imagines-tu donc que tu trouveras souvent une fille jolie, courageuse et honnête comme celle-là pour s'éprendre de Ion museau et de tes prophéties ?

Le révolté haussa les épaules.

— Je rage trop en ce moment, maître, pour m'occuper de balivernes.

Il se leva et se mit à marcher. De telles manifestations étaient rares chez lui. Cependant, par une habitude de prudence, il baissa la voix :

— Nous nous laissons piétiner, nous sommes des lâches... Brou lui-même... c'est un faux sauvage, un faux énergumène... Après cette provocation de Leserpe et de Ja clique radicale, il fallait riposter

Cl fermo... Une bombe sans résultat! La belle affaire... Et j'ai des nouvelles ! Audiffret a été mis à la question... oui, à la question... Pas d'eau, par ces chaleurs, si ce n'est croupie et saumâtre...Degraize vous le laissait six heures de suite dans le vestibule du ; Palais, crevant de soif, cuisant dans son jus... Il avait I donné des ordres... On brutalisait notre ami... Ah, ! les canailles î Les sales canaijles !

Il serra les poings. Une colère si vive allumait ses yeux clairs que Paul frissonna, sortit de sa torpeur.

— Si l'on ajoute la violence à la violence, il n'y a pas de raison pour finir. La rançon de ces vains sacrifices, ce sera vous, Piobert... Prenez garde.

— Je m'en fous...

La physionomie sèche aux mystiques prunelles s'enfiévrait ; Avan l'examinait en connaisseur, désespérant d'exprimer jamais toutes les ressources de la vie musculaire, par la comparaison avec les plâtres froids.

— Audiffret aussi s'en fout, répéla-t-il avec complaisance. Ce qui nous tue, c'est trop d'idées, trop de connaissances, trop de comparaisons. — Il excusait ainsi son ignorance douloureuse. — L'anarchie est sortie des brumes. Il faut travailler au plein jour.

— Ah, ah, on est sérieux ici !

Coquilet était entré sans faire de bruit, l'air joyeux. Derrière lui parut Marianne tout en noir. Comme elle

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soulevait la haute toile ajoutée à la porle mal jointe^ à cause des courants d'air, sa beauté parut plus merveilleuse encore que chacun ne la connaissait. Robert devint très pâle, (f Que ne suis-je comm.e elle ! i> songea Paul. Avan s'inclina avec cérémonie. Pour lui, la jeune fille était une reine, et, chaque fois qu'elle venait dans son atelier, « celui-ci, déclarait-il, se changeait en palais >'. 11 déclama :

0 beauté, dur fléau des âmes, tu le veux Avec tes yeux de feu, brillant comme des fêles, Calcine ces lambeaux qu'ont épargnés les bêtes.

— Mais pourquoi ce deuil sans cause, mademoiselle '? Les couleurs claires vous siéent si bien.

— Par superstition, répondit-elle en embrassant son IVère, avec une spontanéité alerte, son plus grand charme. Quand le malheur nous croit prêts à le recevoir, il s'écarte de nous.

Elle plaignait sincèrement Paul, car elle savait les causes de sa mélancolie, mais elle ne pouvait lui venir en aide. Plus Henriette Valère lui témoignait d'affection, jusquW la gêner quelquefois, plus elle semblait s'écarter de ce jeune amant qu'elle s'était donné dans une heure d'ennui et de paresse et dont les plaintes éternelles lui pesaient.

— Elle t'attend ce soir sans faute, glissa Marianne dans l'oreille de Paul.

Puis elle donna des nouvelles de son père, et, dès

qu'elle touchait ce sujet sacré, ses traits s'animaient,

ses joues mates se coloraient, comme si la seule

image du savant eût suffi à l'enthousiasmer.

— Frérot a pu vous dire qu'il travaille comme jamais, Je ne sais pas à quoi, par exemple. Même avec nous il fait des mystères et il a bien raison. On est si voleur dans le monde de la médecine! Oh, cette fois, je suis sûre qu'il réussira et je me doute bien que c'est une découverte importante. Il a son pli là, au milieu du front, de son front génial, qui ne me trompe point. Mais, à propos, vous aussi vous avez le pli, monsieur Robert. — Elle sourit avec malice. — Je vois ce que c'est, Tabsence de Louisette...

— Elle vient de partir, répondit l'anarchiste sèchement— car dans une telle bouche cette allusion lui était douloureuse. — Non, ce qui me tourmente est plus généreux, mademoiselle. Je ne pense qu'à notre pauvre ami.

— Audiffret ! Audiffret ! répéta Marianne sur deux tons.

Alors seulement elle s'assit et, pesant ses mots, préparant son effet, avec une malice énigmalique :

— Je connais quelqu'un qui peut vous donner de ses nouvelles...

Puis, après un petit silence, tournant sur son corsage une montre minuscule :

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— Dans une demi-heure, il sera ici, nous avons rendez-vous.

Elle jouissait de la surprise générale et prit à témoin Coquilet, qui tordait gaiement sa barbe brune.

— N'est-ce pas, cher ami ? Je ne mens point. Allons, dites quelque chose... Soyez mon truchement.

Lourd, timide, inondé de tendresse, l'étudiant devint écarlate, et, avec un visible efïort :

— La surprise, l'intéressante surprise... qu'on doit à la bonté de M^'* Marianne Gouvès, c'est la libération du brave Audiffret.

Ayant ainsi parlé, très ému, il ôta son lorgnon et, de ses yeux limpides, fixa Robert tremblant, comme pour lui dire : « Hein, avais-je raison? N'est-elle pas de tous points admirable? » Car il était loin de se douter, dans sa candeur, que les restrictions fréquemment apportées par son ami à ses amoureux éloges venaient d'une rivalité secrète et cuisante.

Déjà tonnait A van :

— Bravo! Vive Marianne Gouvès! Pour l'énergie, il n'y a que les faibles ! A Vénus triomphante!

11 alla chercher dans un coin une statue qu'il démaillola et plaça solennellement près de la jeune fille. C'était la déesse ardente, aux seins dressés, aux jambes tendues pour la fuite, qui, se détournant à demi, appelait celui qu'elle feignait de craindre, <:hef-d'œuvre de coquetterie guerrière. Le corps nu

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près du corps vivant et vêtu, dont il provoquait la splendeur, rayonna doucement dans la lumière et tous éprouvèrent en même temps une émotion moderne et païenne.

— L'hommage du vieux sculpteur!

Ainsi :>'excusait-il de sa hardiesse. Robert, transformé, questionnait Marianne. Il se laissait aller. La iorce de l'amitié pour Audiffret, sincère et manifeste, lui permettait pour une fois de laisser transparaître un senliment que lui interdisait une autre amitié. Ce fut à Goquiiet de s'étonner, le voyant lui, le flegmatique et l'impassible, le froid mâcheur de haine, le théoricien de volonté triste, saisir les mains de la jeune fille, les baiser, fines, souples et moites, dans un élan irrésistible, cependant que ses lèvres, par exception, roses et sans pli aucun, répétaient : a Comment cela est-il possible?. . . Comment avez-vous réalisé ce miracle. .. ce prodigieux miracle? L'arracher àDegraize, à Degraizeî Nous le rendre!.. t> Au-dessus de cette scène émouvante, Avan dressait, très troublé lui-même, sa haute silliouette de patriarche, et il regrettait d'être vieux, de ne pouvoir éprouver que de l'admiration pour cette délicieuse enfant qui brisait les chaînes et apportait le bonheur dans les plis légers de sa robe noire.

« Comment avait-elle fait, Marianne? > Elle revoyait ses efforts et une immense mélancolie, au milieu de cet

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enthousiasme, la rendait prête à pleurer. Il était doncdécidé là-haut que le sacrifice de son honneur ne profiterait point d'abord à son père. Trois jours après la visite à Gaudulle qui modifiait sa vie morale, elle avait le matin, au moment de sortir, reçu, rue Lhomond, la visite de Jeanne Roumine, sa nouvelle amie, désespérée.

— A vous voir au chevet de Lupit, l'autre soir, et après ce que m'a dit Louisette, j'ai compris combien vous étiez bonne. Je vous en supplie, sauvez-le. 11 est mon existence entière! 11 n'est pour rien dans la bombe Jacob! Degraize me le tuera, le mettra à la torture. Il est perdu, je ne le reverrai jamais!

Au milieu de ces implorations, des sanglots et des larmes, Marianne, d'abord déroutée, devina peu à peu qu'il signifiait Audiffret. La suppliante amoureuse lui était déjà sympathique, par son audace et sa franchise. Elle la calma, la fit asseoir, l'interrogea en grand détail, puis, seule, combina un plan de campagne, qui merveilleusement réussit. Pour la seconde fois, elle alla avenue Montaigne. Le magistrat était comme fou. Habitué aux voluptés faciles, il voulait modérer son désir et savourer complètement l'inespéré bonheur qui jetait dans ses bras une adorable vierge de vingt-deux ans. Cette retenue servait Marianne. Elle fut, avec une adresse qui ensuite la fit rougir, tantôt hautaine et tantôt caressante. Comme

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premier gage, elle réclamait la grâce d'Audiffret. C'était, elle ne l'ignorait pas, une entreprise difficile, étant données la colère du public, la iâclieté de la presse et des politiciens. GauduUe, néanmoins, jura de réussir et elle sortit victorieuse et honteuse, sans autre marque qu'un âpre baiser qui, toute la nuit, la tortura. Quelques instants après, elle était chez Valère. Henriette absente, elle entra tout droit dans le cabinet du mari, qui, à sa vue, abandonna, son air éternellement morose. Elle recommenra, en d'autres termes, la prière qu'elle venait d'adresser ta Gaudulle. Valère montra une exquise complaisance. Gomme elle >^?n allait, Glorinde, qui avait écouté h la porte, lui liaisa les mains frénétiquement. Le résultat de ces démarches, faites dans la fièvre et l'angoisse, ne tarda point. Pendant quelques jours, des notes adroitement semées dans les journaux préparaient l'opinion, et le matin même, un petit bleu, sans signature, arrivait rue Lhomond : a Votre protégé sera libre aujourd'hui, à trois heures, d Une femme ainsi triomphait des cruautés judiciaires. Mais, la première joie passée de cette nouvelle, qui rendait î\ Jeanne Uoumine un amant, deux larmes suspendues brûlaient les yeux de Marianne Gouvès. Elle comprenait, dans son orgueil , que l'heure du payement approchait.

Ce silence peuplé de fantômes parut à tous de la modestie. A van sifflait un air rustique, Coquilet

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détournait ses prunelles humides, Robert, debout, faisait des projets d'avenir. Celle qui provoquait ces mouvements divers alla au vieux piano du sculpteur et l'ouvrit. Le doux pouvoir de Beethoven libéra son âme anxieuse. Aux accents de la sonate pathétique les marbres s'animèrent. Les pâles statues recouvraient Texistence arrêtée dans un geste et ce fut une minute à goût d'éternité.

Seul, Paul Gouvès n'y participa point. L'acte imprévu de sa sœur ne faisait qu'augmenter ses appréhensions. Il l'aimait, cette lumineuse Marianne, d'une tendresse infinie et discrète. Il sentait qu'elle était le mâle de la famille, mieux douée que lui, héritière du génie paternel, et cette supériorité, loin de le rendre jaloux, l'enchantait. Mais, s'il était fier d'elle, s'il admirait, lui faible et irrésolu, le contraste de ce caractère et l'audace de la vierge énergique, il redoutai: aussi ses coups de tète. L'aptitude au pressentiment lui faisait démêler, depuis quelques jours, une autre cause intime de souci que les duretés d'Henriette Yalère. Celle-ci, d'ailleurs, avertie par la domesticité des deux visites chez GauduUe, ne ménageait pas les allusions. Elle déclarait l'air de Paris (< mortel pour la pudeur ». Elle souriait d'une manière énigmatique quand son jeune amant lui vantait les vertus de Marianne. Plusieurs fois, Paul, que harcelaient encore les réflexions de Moumelte

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cL de sa mère, avait été sur le point de questionner sa sœur. Au dernier moment, il n'osait point, pris de scrupules, tant elle gardait d'ascendant sur lui.

Un tumulte joyeux le tira de sa rêverie noire. Jeanne Roumine entrait, Audilïret à son bras, le protéiicant encore contre ses ennemis invisibles, les regards enivrés d'amour et de reconnaissance. Elle eudjrassa follement la libératrice, riant, pleurant, avec de longs soupirs et des phrases interrompues. Quant au révolté, digne et grave, les traits accentués par la souffrance, il témoigna de son infinie gi'atitude en termes excellents et vigoureux.

L'émotion calmée, Audiffiet, sobrement, commença le récit de sa captivité. 11 dit sa stupeur, quand à la suite de l'attentat il s'était vu arrêté, brutalisé, enfermé, sans communication possible avec un avocat, dans un cachot horrible et brûlant. Une soupe puante, un dé d'eau saumâtre. Une seule visite, celle de Degraize, qui l'insultait, le harcelait, exigeait de lui d'infâmes délations.

— Celui-là, par exemple, je ne l'oublierai pas. Et s'il réalise ses menaces... moi aussi...

Il s'arrêta, craignant d'en avoir trop dit. Ses yeux froids luisaient implacables, tellement que Marianne s'écria :

— Au moins, AudilTrel, tenez-vous tranquille! Ne

donnez pas à vos bourreaux l'occasion de recommencer. Ils seraient trop heureux.

L'anarchiste hocha la tête. A son tour, Jeanne Fîoumine le supplia de rester calme, de dédaigner les provocations. Elle était belle de hardiesse tranquille, avouant ainsi devant tous qu'elle s'était donnée à cet homme dans la plénitude de sa volonté, au mépris des lois, uniquement parce qu'elle l'aimait.

— Tu es mon mari, ne l'oublie pas. C'est d'autant plus sacré que le maire n'y a point passé. . . Il n'a jamais eu d'affection que pour moi au monde, ajouta-t-elle avec orgueil.

Avan se mit à rire. Alors elle, indignée :

— C'est la vérité, monsieur, il me l'a juré, et Audiffret n'est point menteur. N'est-ce pas, Jules? C'est pour cela que j'ai fait ce que j'ai fait... S'il avait été semblable aux autres, c'eût été différent.

Elle attribuait une grande importance à ce don d'une affection intacte. Cela rejoignait plusieurs idées mystiques inculquées par son père. Elle savait Audiffret passionné pour sa cause. Elle le mettait au-dessus des autres hommes. Il entrait de la vénération dans sa tendresse.

Cette scène et ces paroles avivaient les scrupules " de Marianne. Elle se jugeait indigne de vivre parmi ces gens sincères, ennemis des conventions sociales, mais respectueux d'eux-mêmes, de leurs serments.

LES POCHES DES HUMBLES loi

Sur ses lèvres, ainsi qu'une plaie vive, elle sentait les lèvres de GauduUe. Cela, c'était la barrière infranchissable. Jaiuais plus, à personne, elle ne pourrait faire le don absolu de son coips... Elle regardait Goquilet que lui vjintaiL son pèie, que lui prônaient sa mère et Moumette. 11 était loin de deviner, le bravegarçon, les étranges combats de celle qu'il ne désespérait pas d'obtenir! Quand elle lui avait proposé, après le déjeuner, de venir chez A van, son ivresse avait été lolle qu'il ne pouvait pas répondre, et elle avait envie do lui crier : « Ne me regardez pas ainsi, je suis indigne, je suis une misérable î Je sors des bras d'un vieillard. »

Avan était allé chercher, dans une petite armoire, trois bouteilles d'un très vieux bourgogne qu'il appelait sa récompense, parce qu'il n'en buvait que lorsqu'il était content de sa journée. Le nombre de verres était insufhsant, mais on s'arrangea.

— A la liberté et à la jeunesse ! dit le sculpteur. Robert : A r avenir ! Audiffret, d'une voix dure : A la vengeance! Alors Jeanne Rournine, tremblante, tendit le bras vers Marianne, et, pour la loucher davantage : A la noble fille du grand Gouvès ! Il sembla à Paul que le buste d'Henriette Yaîère, là-bas, esquissait le cruel sourire.

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Au début de la semaine suivante, Gouvès reçut une lettre de Yalére le priant de passer chez lui.

Il trouva le politicien enfoui dans un grand fauteuil, devant une table couverte de livres et de dossiers, maussade, le teint jaune, se plaignant de la vie et des hommes.

— J'ai des idées de suicide, docteur. Mon Dieu, oui, c'est ainsi : moi que Ton croit heureux, qui suis riche, je mène une exislence épouvantable. Les raisons profondes? Je les ignore en partie. Celles (jue que je devine, je ne puis vous les dire ; d ailleurs cela ne vous avancerait guère. Que pouvez-vous pouimoi?

Gouvès comprit que cette demande de consultation avait un but détourné. 11 écoula pahernment les doléances de ce misanthrope, le tableau ellroyabîe et réel d'une ambition inassouvie et d'une conscience lassée par ces délaites continues que nécessitent le pouvoir et la fréquentation des coquins. L'honnête citoyen de Lunel était loin de se douter du cloaque nauséabond qu'est l'esprit d'un de ces dominaleurs, d'un de ces faiseurs de lois dont les journaux discutent les actes et les paroles.

Valère étala sans pitié, devant ce témoin naïf et dont l'ébahissement le rafraîchissait, la corruption des parlementaires, leur lâcheté, leur perpétuelle soumission à la finance. Il lui démontra la nécessité du

mensonge et de l'hypocrisie, du chantage, de la concussion.

— Je me demande souvent, docteur, si Tàme d'un criminel cynique, d'une de ces brutes qui nourrissent une image cupide et sanglante et la réalisent, n'est pas très supérieure à celle de tel de mes collègues que je connais, qui tuerait trente mille mandarins pour faire aboutir un fructueux projet de loi, lequel lui garantit la protection d'un banquier, d'un coulissier, d'un dispensateur de sportules. Songez que ce métier exige une duperie perpétuelle, le faux monnayage de tous les mots nobles : justice, honneur, liberté, la dépréciation de toutes lesvaleurs morales. L'intrigue, la haine, la trahison, tels sont les dés pipés que nous agitons du matin au soir avec des sourires mystérieux, des conciliabules, des poignées de main...

Il tira quelques boudées d'un long cigare, noir sous son visage ocreux, puis délibérément :

— C'est l'histoire de la démocratie et sa formule : De plus en plus bas... Nous creusons l'égout. Des masses énormes et muettes jusque-là ont été brusquement appelées à s'exprimer. La voix du suftVage universel est un grognement ténébreux. Nous répondons par les impôts.

L'idée chrétienne nous gênait, comme une concurrence. Nous Tavons détruite et remplacée par le manuel civique; dans quelques années, nous verrons

peut-être cela, rinstruction bien conduite, suivant lo méthode, nous ménage une fournée de fous et d'assassins dont mon écœurement se réjouit par avance.

L'étrange personnage se frotta les mains. Son livide sourire effrayait Gouvès. Il avait hâte de revenir aux choses de sa profession. Enfin Valère livra à son méticuleux examen un corps maigre et blême, aux muscles durs. Le savant palpa, percuta, ausculta; l'organisme lui parut sain. Pendant qu'il rédigeait son ordonnance, Yalère dit brusquement :

— Je sais, docteur, que vos enfants fréquentent m,a femme avec assiduité. Si j'avais un conseil à vous donner, ce serait de surveiller une relation d'où il ne sortira pour W Marianne, comme pour votre Paul, rien de bon. Je vous parle en toute franchise. Henriette aime le luxe, la dépense et la paresse; elle n'est pas une bonne compagnie. Quand on a sa vie à faire, on doit éviter les contacts démoralisants. Mon langage vous étonne. Ne cherchez pas plus loin que ce simple conseil d'un homme d'expérience à un brave homme.

Comme Gouvès, ébahi et mécontent, descendait le somptueux escalier, il lui parut que la dernière partie de r entretien en était l'objet véritable. Il remarqua aussi que Yalère, qu'il savait détester Ephraïm Mercier, n'avait pas, au cours de cette longue causerie, prononcé une seule fois le nom du a bienfaiteur ».

Le motif de cette abstention, que le naïf savant ne

pouvait deviner, était une démarche récente d'Henriette Valère auprès de son époux. Mercier, prévenu par la voie d'Anatole et Clorinde et par Garcavet des visites fréquentes de Marianne et de Paul à l'iiôtel de la rue Saint-Honoré, et redoutant quelque manigance hostile cà ses projets, n'avait pas hésité à employer le chantage. Il menaçait la belle cousine, au cas où Valère aurait la fantaisie de se poser en protecteur, de révélations compromettantes : (( Je n'ai pas besoin, lui écrivait-il, que votre mari s'immisce dans mes [iffaires et prenne en main les intérêts de quelqu'un que je suffis à conseiller, qui m'a de grandes obligations et ne saurait s'y soustraire. Je souhaite, chère amie, que vous compreniez à demi-mot et ne me forciez pas à être indiscret à mon tour, ce qui, vous ne l'ignorez point, serait facile. »

Henriette s'était gardée de montrer cette lettre à Valère, mais elle avait pris une voie détournée pour le prier, au nom de leur bonne entente, de laisser V 11' innue de LiDiel se diihromWev lui-même et de ne point mécontenter le puissant médecin : « 11 est jaloux de son savant; je le sais. Laissez-le-lui. Au reste, que vous importe! Le bonhomme Gouvès, si on le tond trop court, est de taille à se défendre ; il n'est pas du Midi pour rien. » Valère, ami de la paix et connaissant sa femme, promit d'être i^irconspect. QuanI à Henriette, elle prit la seconde précaulion de

réprimander sévèrement Glorinde pour son éternel bavardage, car elle craignait les sapes d'Anatole, subtil espion des deux pouvoirs. •

Ephraïm Mercier, appelé dans le Midi par un confrère, apprit à son retour et grâce à Anatole (Glorinde était incorrigible) les visites successives de Marianne et de Gouvèsà l'hôtel delà rue Saint-Honoré. Il entra dans une de ces fureurs froides qui lui étaient habituelles. Expert en ruses scélérates, il supposait aux actes les plus simples des mobiles compliqués. En outre, le silence de Yalère, ses regards impénétrables, sa dangereuse jalousie, renseignée sur les événements; d'autrefois, l'affolaient : « 11 n'a donc pas reçu la lettre! » répétait-il, rôdant comme un loup à travers son cabinet, renversant des bibelots et des piles de livres. 11 avait, quelque temps auparavant, prévenu le politicien, sous le couvert de l'anonymat, du danger que, par l'influence de Paul Gouvès, courait son honneur conjugal. Tout à coup il réfléchit que cet avertissement avait pu motiver l'entrevue du mari et du vieux savant. Sa glace lui renvoya un sourire : (( Il faudra que je récidive. Ge cher Degraize n'est pas là pour rien. » Le policier servait ses rancunes. Il le tenait, comme tant d'autres, par la connaissance de secrets honteux, car la théorie de cet anarchiste mori^il était que la vie de tout homme renferme un

cadavre qu'il s'agit de déterrer. Son art lui fournissait un merveilleux prétexte à s'introduire dans les alcôves, sonder les consciences, violer le cœur débile des névrosées. Se méfiant de sa mémoire, il prenait des noies sur un petit cahier soigneusement enfermé dans son coffre-fort. Qui eût pu consulter ce mémorandum des vices et des stupres contemporains eût été épouvanté et émerveillé à la fois par la vigoureuse netteté de ces « observations » d'un nouveau genre, le trait cruel, la iinesse psychologique. S'il faisait preuve, quant à la technique médicale, d'une ignorance qui amusait ses collègues sérieux, ce Juif avait l'expérience profonde du milieu social où il évoluait. Il connaissait chacun de ses clients, comme Napoléon ses généraux; il savait jusqu'où Ton pouvait aller : les ressources de celle-ci, les inQuences de celui-là et il goûtait une sorte de volupté à constater runiverselle pourriture, ce qu'il appelait entre intimés la (' gangrène » de l'époque.

La préoccupation venant de Yalère n'était pas la seule. Il sonna Anatole. La face plate apparut.

— Maître Guilon n'a pas montré son museau pendant mon absence?

— Non, monsieur.

— C'est bien, va-t'en.

Le petit drôle lui avait promis de se procurer les papiers secrets de Gouvès, ceux qu'il enfermait à

158 SÉBASTIEN GOCVÈS

double tour dans son tiroir. Yingt-quatre heures suf firaient pour en prendre copie. Mercier se flattait ensuite de jouer facilement le tour au vieux.

— Je lui persuaderai que ces idées viennent de moi, ont pris naissance dans nos conversations, qu'elles résultent des notes de laboratoire dont je fais le relevé depuis cinq ans. S'il n'est pas convaincu, eh bien, ma foi tant pis, il se fâchera. Qui donc hésiterait entre la parole d'Ephraïm Mercier et celle d'un modeste praticien de Lunel? Et puis jamais il n'osera entrer en lutte ouverte. J'ai pour iijoi toute la Faculté... et ses appointements. Je le fais vivre.

Il n'exagérait pas. L'influence dissolvante de Vabrant, son âme damnée, maître de l'avancement professoral et des nominations d'agrégé par ses accointances ministérielles, cette action efficace et politique rejoignait, soutenait son occulte pouvoir de telle sorte que nul, petit ou grand, ne se fût avisé de bron cher. Les places s'obtenaient, non au concours comme le proclamaient les apparences et des simulacres d'examen, mais à la suite d'intrigues innombrables et malpropres, qui toutes gravitaient autour de ces deux personnages.

Vabrant et Mercier. On ne prononçait leurs noms qu'en tremblant. Bien que la science de ces pontifes fût douteuse, il était admis que toute thèse, toute brochure devait se placer sous leur auguste patro-

nage, s'inspirer de leurs théories, lesquelles n'étaient, la plupart du temps, que des affirmations hasardeuses. Vabrant connaissait son personnel, comme Mercier la société. Il fermait les yeux sur les exactions, les faveurs, les passe-droits, dont il donnait l'exemple. Il tenait la liste exacte des scandales qu'il étouffait journellement, car la conscience professionnelle avait subi de rudes atteintes, des opérations illicites, des ovariotomies rémunératrices, des dichotomies, de toutes ces fraudes à demi tolérées qui frisent la police correctionnelle. Il n'exigeait de ses subalternes que de la souplesse et de l'obéissance. Les quelques rares indépendants travaillaient dans leur coin, à Tabri des contacts déshonorants, et ne se souciaient point de combattre un état de choses dont la majorité avait pris son parti.

De là résultait une baisse notable de la science médicale et chirurgicale française, un oubli même des temps héroïques dont se félicitaient les étrangers. La situation de Sébastien Gouvès, forcé de gagner son pain entre les griffes d'un Mercier, était celle de beaucoup de travailleurs du plus haut mérite, mais qu'étouffait l'avilissant régime de la Faculté, puisqu'il était convenu qu'aucun clfort original ne pouvait venir d'un « irrégulier », que seule l'estampille d'un litre et d'un emploi universitaire donnait droit à la fortune, au succès et au génie. On citait des prati-

ciens de province, demeurés obscurs malgré leurs découvertes. Le mérite de celles-ci, sans qu'on sût par quel sortilège, se trouvait attribué à leurs collègues de Paris. Là comme partout fonctionnait, avec ses effets désastreux, le révoltant système de la centralisation à outrance. Et les tyrans adroits comme Mercier en bénéficiaient.

Or un grand congrès international de médecine et de chirurgie devait se tenir à Paris dans les premiers jours de septembre et stimulait les ambitions. Mercier se promettait bien de présenter, comme venant de lui, les trouvailles de a son obligé » à l'admiration de ses collègues. Mais il avait compté sans la méfiance obstinée de Gouvès, son entêtement à ne pas livrer ses travaux véritables. Il ne communiquait hebdomadairement à a son patron » que les résultats de la besogne quotidienne, analyses et observations de peu d'importance, qui ne pouvaient faire l'objet d'une communication glorieuse. Mercier avait quarante-sept ans. En dépit d'une exploitation effrénée de ses élèves et collègues plus humbles, il n'avait pas encore attaché son noni à une de ces découvertes retentissantes qui ouvrent les portes du Panthéon national. 11 avait la fortune, les femmes, le luxe et le pouvoir. Comme tous les ambitieux, il voulait davantage. Le secret mépris dont il se sentait environné l'irritait. Quelle joie de fermer la bouche aux détracteurs.

d'imposer le respect, de dominer vraiment, non un peuple de trembleurs, mais les esprits libres, les irréductibles! Il n'en dormait plus. Son avarice, en outre, regrettait les sacrifices inutiles : ce S'imagine-t-il que je l'entretiendrai longtemps à ne rien faire! » Tel était le cri de sa déception quand Gouvès le quittait, son rapport achevé, sourd à toutes les insinuations et allusions.

11 en arrivait à prendre en haine ce visage robuste, ces lèvres ironiques, fermées sur leur secret, cette voix chaude et timbrée qui développait les arguments avec bonhomie. Quand il avait su, par ses espions, que Marianne fréquentait Henriette Yalère, ii avait eu de la joie à se dire que la honte menaçait ces cheveux blancs, cette conscience intrépide. Ensuite les conséquences de celte amitié l'elTrayèreût pour son ambition et il résolut de la briser.

Tel était Tétat menaçant des circonstances quand Henriette Valère, cédant aux instances de son amant, consentit à réaliser sa promesse d'une journée passée tout entière à la campagne avec lui.

Elle partit de bonne heure, sans presque se cacher, usant pour se rendre hbrc d'une fable quelconque. Jamais son mari ne lui faisait la moindre observation. Ils se retrouvèrent h la gare de Lyon dans un compar-

Ifi2 SÉBASTIEN GOUVÈS ^

limenl de première classe. Le hasard ies favorisa. Ils restèrent seuls.

Paul était plus mélancolique encore que de coutume. Deux jours seulement le séparaient du départ. Que d'événements pendant ce congé obtenu d'abord pour accompagner son père à Paris! Tandis que la campagne, brûlée par le soleil, fuyait sous ses yeux distraits, il se remémorait les moindres épisodes de son amour, la rencontre, les balbutiements, les aveux, les inquiétudes et la lourde tristesse. 11 en oubliait la présence de celle qui l'avait ainsi bouleversé. Elle se rappela par une douce pression de la main sur l'épaule.

— A quoi penses-tu... pour nos derniers moments ?

Il se retourna, la vit: jeune et charmante, en toilette claire, elle n'avait pas son habituelle dureté. Sa voix même était différente. Sans doute, elle voulait le laisser sur une impression heureuse. Il lui en fut reconnaissant.

Serrés l'un contre l'autre, comme si le danger flottait autour d'eux, associant la vitesse qui les entraînait à celle des jours et de leur passion, ils s'étonnaient eux-mêmes par leurs propos graves et tendres, la défaite de leur double rancune.

— L'aimerais-je? songeait Henriette.

— L'aurais-je vaincue? songeait Paul.

Tout à coup elle tressaillit. Elle venait de comprendre. Ce qu'elle prenait pour un renouveau, c'était rillusion de Marianne, venue par un étrange chemin, la douceur de cette joue d'adolescent contre sa joue, une analogie dans la voix, un même parfum dont il avait volé quelques gouttes à sa sœur. Elle eut peur un moment qu'il ne la devinât, tant est subtil le tlair des amoureux ; puis, rassurée, elle jouit de son erreur.

ils arrivèrent à Fontainebleau. Avant de partir pour la forêt, elle désira prendre une tasse de thé. L'hôtel leur plut. Gomme s'ils devaient s'installer, ils demandèrent à visiter les chambres. L'une, haute et vaste, donnait sur Tescalier des Gardes, somptueuse architecture que dorait la lumière.

— Que l'on serait bien ici! soupira Paul.

Elle comprit son désir. Quelques instants après, dans les bras l'un de l'autre, ils oubliaient le monde. A un moment il pleura, désolé de perdre une telle maîtresse, quand elle se révélait à lui telle qu'il l'avait souhaitée dans ses songes.

, Elle lui parlait des siens, de ses projets, de la peinture et peu à peu, par une pente insensible, l'amenait à l'avenir de sa sa^ur.

— Père désire tant qu'elle se marie î

— Pourquoi? dit brusquement Henriette. N'est-elle pas heureuse étant libre! Que ferait-elle d'un Coqui-

let ou d'un petit miisicard comme votre voisin, ce

Berthet?

Puis, avec une perfidie souriaote et caressant ses beaux bras nus :

— Ne crois-tu pas que, si elle voulait, elle serait une des reines de Paris ?

Paul devint pâle, mit ses doigts sur les lèvres ardentes.

— Tais-toi. Ne deviens pas méchante.

— Enfant î Marianne est une doîninatrice. Il suffit de la regarder. T'irnagines-tu qu'elle habitera toujours la petite chambre de la rue Lhomond? Son lit est trop étroit.

Elle s'acharnait à cette idée, pour se blesser ellemême, car elle portait à la jeune fille une affection étrange, exclusive et jalouse, qu'elle s'efforçait de dissimuler, la sachant fière et ennemie du vice. Elle fut sur le point de prononcer le nom de Gaudulle; sans être tout à fait renseignée, elle avait surpris bien des choses, mais elle se contint : Theure n'était pas venue.

Après le déjeuner, ils partirent dans la foiêt. La fraîcheur des arbres leur parut délicieuse. Ils descendirent de voiture, suivirent une petite sente qui les menait à un étang. Sur la surface unie le soleil réverbérait, sauf à un endroit qu'ombrageait un tremble. Ils s'assirent là, silencieux devant la légère vie des eaux et le ballet des libellules.

— Resteras-tu mienne, murmura Paul, lorsque je ne serai plus là? Si tu m'oublies, tu sais que j'en mourrai.

Elle haussa les épaules. Pourtant, il disait vrai. Sentimental et faible, il s'était attaché à cette femme par des liens invincibles. Elle le tenait par la dureté, l'influence occulte d'un vouloir perpétuellement tendu. Il chérissait en elle le maître de sa destinée qu'elle eût pu devenir. Et cette fascination s'exerçait dans les minutes les plus frivoles, comme maintenant qu'ils suivaient le vol des insectes ou les moires fugitives de Ponde. Rigide, les yeux mi-clos, son profil encadré de feuillage, elle portait le profond mystère de la nature et de la femme avec une grâce un peu hautaine. Sur son bras robuste il la courba soudain et but Peau vivante de ses lèvres...

Le résultat de celte escapade fut que Paul rentra à Ciermont l'àme déchirée et reprit le collier militaire en somnambule. Par malheur, la fréquentation de Robert, d'Avan et de Coquilet avait déposé, dans son àme, des germes de révolte qui devaient se développer.

Le départ de Paul pour le régiment fit plus triste encore l'humble logis de la rue Lhomond. Sébastien Gouvès était tout absorbé par ses travaux, irrité, fatigué par la lutte sourde qu'il poursuivait contre les

U)6 SÉBASTIEN GOL'VÈS

exigences, la curiosité de Mercier et l'espionnage de Guilon. Jl avait beau envoyer le jeune homme en courses, organiser seul ses expériences, enfermer à clef ses papiers, il se méfiait de ces yeux faux, de cette hypocrisie manifeste, de ces longues mains pâles et fureteuses. L'autre, fort intelligent et talonné par Anatole, n'attendait qu'une occasion propice pour saisir la serviette du vieux, le trésor ardemment convoité. Mais il fallait jouer serré, car le méridional quittait son laboratoire après tout le monde et mettait en partant la clef dans sa poche. Chaque semaine. Mercier questionnait le jeune coquin avec plus d'âpreté. Il n'en tirait, sur les réels travaux en train, que des réponses vagues et inutilisables, et cependant il savait à n'en pas douter, par mille indices, dont le moindre n'était pas la distraction de Gouvès, que celui-ci préparait quelque chose de décisif.

Le malheur voulut que le père Ensade fût pris d'un catarrhe obstiné qui le contraignit à garder la maison. Bien qu'il fût soupd; têtu et rageur, maladroit, Gouvès r utilisait pour les commissions délicates, les achats spéciaux, les minutieuses besognes qui eussent pu donner réveil. Il lui fallut renoncer à cet auxiliaire, à cette surveillance constante. Dans le même temps, Ourlac reçut, de ses magasins de nouveautés, de fortes commandes d'images et ne put plus venir que rarement au Jardin des Plantes. Cette absence fut sen-

LES POCHES DES UlMBLES 167

sible au savant. D'une extrême loyauté et d'une franchise souvent brutale, il se désolait de la singulière et comique situation de cachottier qui lui était faite. Sa conscience, d'ailleurs, ne lui reprochait rien. Le contrat passé avec Mercier spécifiait formellement une absolue liberté d'allures, la besogne spéciale à la clinique une fois terminée, et celle-ci ne lui prenait que deux heures le matin.

Il remplissait cette fonction avec une stricte exactitude, et son « bienfaiteur d, quelque désir qu'il en eût, ne pouvait lui faire aucun reproche. Le méridional arrivait ainsi à un état d'énervement perpétuel, dont les contre-coups se faisaient sentir chez lui. Pour un rien, il rabrouait Moumette, son beaupère ou sa femme. Seule, Marianne était épargnée. A plusieurs reprises, il parla de donner sa démission. Chaque fois, il fut arrêté au seuil de cette détermination par la perspective de la misère, car les dix mille francs de Mercier formaient le plus clair de son revenu. Il eût fallu reprendre le collier de la clientèle et dans des conditions détestables, à Paris, où il n'avait jamais exercé, sans relations, car il était sauvage et ne flattait personne, sans protecteurs, car Mercier, furieux de cette défection, l'abandonnerait sûrement. Privé d'appui, d'argent, de laboratoire, il devrait renoncer à ces magnifiques espérances, dont la réalisation devenait si proche !

Il lui arrivait, en ses mauvaises heures, de rei^retter Montpellier. Surtout quand, à ses soucis scientifiques, se joignaient ceux que lui donnaient les allures nouvelles de Marianne, son indépendance affichée, ses absences. Timide devant la vie, espérant toujours que le destin arrangerait les choses sans qu'il s'en mêlât, il ne pouvait se résoudre, malgré les instances de sa femme, à sermonner sévèrement la jeune fille, il connaissait cette nature prime-sautière, indomptable. Il se connaissait lui-même, rancunier et violent. Il ne voulait, à aucun prix, effleurer, ip.ême par un reproche mérité, une affection sublime, une tendresse de tous les instants, qui le consolait de ses déboires, faisait son seul refuge efficace. Lorsque, rentrant le soir, il la trouvait belle et active, s'occupant de la maison comme par le passé, lisant des vers, cousant ou chantant au piano, lorsque, dans un accès de passion filiale, elle se suspendait à son cou, avec une chaleur d'amoureuse qui lui mettait les larmes aux yeux, lorsque, de sa voix émouvante, elle se faisait douce et câline, lui rappelait ses petits souvenirs d'enfance, dont elle tenait le répertoire complet, ou, dans ses abattements, le relevait d'un « Courage, vieux père », que suivait aussitôt une sonate de Beethoven, l'exécution d'un morceau préféré, lorsque enfin, adroite et merveilleuse d'entrain, elle ranimait par sa gaieté la demeure noire et maussade, taquinant

iMouiïiette, son amie Jeanne Roumine qui venait la voir quelquefois, lorsqu'elle enserrait tous les cœurs dans un irrésistible réseau de jeunesse, il se sentait complètement désarmé.

— Mademoiselle se tourmente, madame, répétait Moumette en hochant sa tête paysanne.

— Que voulez-vous, ma pauvre Moumette? répondait Julie Gouvès avec un soupir. Je n'ai sur elle aucune influence, vous le savez bien, et, malgré tout ce que je pourrai dire, monsieur ne se résoudra jamais à la réprimander.

En outre du réconfort qui lui venait de sa grande chérie, le savant avait de bonnes heures quand, débarrassé de Guilon, le cerveau clair, Timagination enfiévrée, il voyait s'ouvrir devant lui les immenses perspectives de la découverte .Ce problème de la pesanteur y considérée comme une énergie autonome s'appliquant à toute la nature, était fertile en conséquences imprévues, en étonnantes déductions anatomiques et physiologiques. Peu à peu, par une investigation lente et mesurée, écartant les broussailles, franchissant les marais, il entrait dans cette mystérieuse Afrique avec un continuel battement de cœur, un émoi de tout son être, tel qu'un croyant saisi par le miracle, dont sa foi lui prolonge la beauté. El il se sentait riche, fécond, insurmontable. Ses idées s'encourageaient, s'appelaient de tous les coins de sa

mémoire et de son immense érudition. En même temps qu'il creusait la question du langage articulé, connexe à celle de la tendance au vertical, du redressement du torse, de la libération des membres antérieurs, analogue à celle de la tige, qui rendit le geste et la parole possibles, suscita les innombrables ressources humaines, en même temps qu'il menait une formidable enquête sur le système musculaire et nerveux et les localisations cérébrales, il revisait la théorie de la fièvre, atteignait des conclusions nouvelles, qui bouleversaient les dogmes régnants, promettaient une moisson admirable. Par cette griserie, il devenait Dieu. Elle disparaissait, la pièce étroite, la tabb^ encombrée d'instruments. Elles disparaissaient, les inqui udes, les préoccupations, les clameurs irritante de la servitude et de la pauvreté.

Lt lumière seule demeurait vivante, chaude et dorée, des matinées estivales, qui faisait étinceler les vitres, le microscope et le tourbillon d'images intérieures qu'il guidait intrépidement à la bataille. Souvent il tremblait des pieds à la tête par la crainte que la gloire, cet autre soleil, ne lui échappât, en rayons rapides et fugitifs, n'allât éclairer une autre tête pensive, courbée sur des recherches semblables. Aces moments de susceptibilité morale, il flairait la mort debout derrière lui, le talonnant : c Je te prendrai bientôt. Travaille, travaille!... Si tu veux aboutir.

encore un délai, soit! Mais profite des instants trop courts, travaille, travaille!... Le reste est vain. Sois égoïste, abandonne les soucis intimes. Si tu veux laisser aux liens, cà ta Marianne, un patrimoine d'honneur et de fortune, travaille, travaille ' . .. Reste là, mon bonhomme, attentif et vibrant, tandis que je vais sabrer d'autres vies laborieuses, continuer mes coupes éternelles. Adieu, je reviendrai. Travaille. »

Parfois, en pleine effervescence, en plein délire de la recherche, Guilon entrait, Gouvès eût volontiers gitlé sa face narquoise et toujours étonnée. Ou bien c'était Robert, ou Coquilet, ou Roumine. On lui parlait de choses indifférentes : de la liberté, de la justice, de la Révolution prochaine, de Lupit qui se rétablissait peu à peu, de l'amitié de Jeanne pour Ma anne, de la reconnaissance d'Audiffret. 11 devait . nlerrompre, écouter, furieux du bavardage, craigUu it de perdre ainsi quelque piste merveilleuse, à tout jamais enfouie dans les profondeurs de l'oubli ou de sa dangereuse distraction. Ce supplice durait peu. On se rendait compte du dérangement, on s'excusait. Guilon lui-même passait dans la pièce voisine, et ces courtes évocations de l'existence maussade disparaissaient à leur tour, entraînées par la fougue du robuste cerveau, l'acharnement à la poursuite du vrai.

Rentrant chez lui, les poches pleines de notes, la tête encombrée, il s'arrêtait sur les quais, regardait

reau courir ou le travail des mariniers. C'était, dans

tous ses nerfs, une détente délicieuse.

Et il arrivait que, dans son sommeil, la solution désirée apparût, la formule juste resplendît, ainsi qu'une fleur soudaine greffée sur le pavot des rêves.

Une fois par semaine, le samedi soir, les amis de la maison se réunissaient : Ourlac, Berthet, arrné de son violon, Coquilet, Robert, Audiffret,lesRoumine, Avan lui-même. Celui-ci exaltait Gouvès par un enthousiasme artistique proche du sien, la guerre qu'il faisait aux préjugés d'une voix tonitruante. La contradiction déchaînait chez lui de véritables ouragans lyriques. 11 secouait son adversaire par les épaules, le brutalisant à coup d'idées qu'il opposait aux siennes, vociféraleur et magnifique.

Marianne Técoutait avec bonheur, car il la distrayait de sa tristesse. Elle aimait surtout que le vieux Roumine sortit comme un dieu du nuage de fumée où il s'engourdissait volontiers et, sa pipe à la main, avec des gestes lents, d'une voix grave, défendît la cause de l'Isolé, les droits imprescriptibles de l'individu. Cette négation de tous les préjugés qui mènent la société contemporaine, cette apologie de la décision personnelle et hardie, ces attaques contre le mariage tel qu'il est institué, l'esclavage féminin, l'autorité conjugale,

lui semblaient excuser non seulement sa propre conduite, mais aussi ses intentions. Elle stimulait la verve du vieillard, lui opposait des arguments nouveaux. Alors il se montait, se dressait, paraissait plus haut, plus robuste, et le bras tendu, avec des accents caverneux, foudroyait ses contradicteurs. Derrière la porte entrebâillée, Moumette, M"" Constans, la concierge et le neveu de celle-ci, grand jeune homme pâle, nommé Arsène, écoutaient, émerveillés, ces torrents d'éloquence révolutionnaire, qui se brisaient contre les murs et le plafond de la petite pièce, faisaient résonner les touches du piano, les verres, la carafe à bière. L'admirable et soyeux angora du vieux Roumine, Belzébuth, qui ne le quittait jamais, qu'il chérissait à l'égal de sa fille, gonflait alors le dos et hérissait le poil comme s'il participiit aux fureurs de son maître. Celui-ci soudain s'apaisait. Tel le soleil après l'orage, un bon sourire illuminait sa lace de patriarche. Seuls, les cheveux blancs hérissés rappelaient encore la tempête.

Par une contradiction singulière, Gou\ es, audacieux dans le domaine scientifique et grand briseur de préjugés médicaux, Gouvès, qui ne connaissait point d'obstacles quand il entrevoyait la vérité et marchait à elle d'un pas intrépide, Gouvès était timoré quant aux questions sociales, traditionnel, ennemi du désordre. Dans cet esprit, il s'était fait l'adepte du féli-

brige. Il vénérait Mistral comme un dieu et entretenait avec Mariéton une correspondance. Gela tenait sans doute à son éducation, aux douces légendes religieuses qui avaient bercé son enfance, à sa conception romaine de Fautorité. Aussi subissail-il impatiemment les théories subversives de Roumine, du sculpteur et des jeunes gens qui approuvaient leur maître avec violence, renchérissaient sur les outrages au vieux monde, à a cet organisme pourri ». Lorsque la colère le prenait, Gouvès recouvrait un rxcent méridional terrible, qu'il éteignait pour l'ordinaire delà vie, mais qui, en ces minutes tempétueuses, menaçait de briser les vitres. Et ses gestes renforçaient les arguments qu'il modelait, pétrissait, déUmitait dans l'air avec des mains d'une finesse robuste, dont les poils 1 oux brillaient sous la Jampe.

M™' Gouvès, très religieuse, écoutait patiemment toutes ces (( insanités », comme elle disait le soir à Moumette, quand, les habitués dehors, on rangeait les verres et les meubles. Rien n'ébranlait sa foi tranquille. Elle ne prenait point part à la discussion, ne quitlail la tapisserie ouïe crochet nécessaires à sa perpétuelle activité que pour aider les jeunes tilles à servir la bière et le thé, ou bien calmer par la musique les nerfs surexcités des batailleurs. Souvent Rerthet l'accompagnait sur le violon qu'il tirait d'un étui noir, siège favori de Belzébulh. Le « voisin », comme l'ap-

pelait Gouvès, restait silencieux, mais la passion luisait dans ses regards dirigés vers celui qui parlait ; l'indignation ou la joie se succédaient sur son maigre visage. On disait de lui des choses étonnantes. Il mangeait peu, ne buvait que de Feau, ne recevait personne. Quand M™' Constans lui apportait sa côtelette, elle le trouvait à son piano ou couvrant de notes son papier; il ne relevait même pas là tête, et le merm dont il la congédiait était quelquefois fredonné.

Amant de la gloire, lui aussi, il économisait pour la débauche d'une soirée à l'Opéra, lorsque Wagner ou Mozart étaient sur l'affiche. Tout en haut parmi le petit peuple, sous les cintres brûlants où la chaleur de la salle s'accumule, il s'enthousiasmait à son aise. Les sonorités de l'orchestre montaient à lui avec un grand espoir : a Un jour, tu égaleras ces maîtres. » 11 lui semblait que son avenir fût en puissance dans la fureur lyrique, dans l'extase où il se plongeait, indifférent au militaire qui rigolait près de sa payse. Chaste et modeste en ses propos, il n'en subissait pas moins des tempêtes de concupiscence qui s'abattaient sur lui soudain et que, malgré ses efforts, il ne pouvait transformer en musique. Les cantatrices belles et célèbres étaient ses déesses. Il les supposait jouant son opéra, écoutant ses conseils, et il tressaillait d'aise.

Mais bientôt ces idées brillantes le ramenaient à

176 SÉBASTIEN GOLTÈS

Marianne qu'il aimait, depuis le premier jour qu'il

l'avait vue, d'un amour discret et fort.

Le pauvre Coquilet, très ardent lui aussi et tout absorbé dans la contemplation de la jeune fille qui bouleversait sa vie tranquille et laborieuse, « l'infortuné » Coquilet, comme on disait rue Lbomond, avait bien deviné la passion de Berthet, le jeûneur sonore, mais celle-ci ne l'effrayait pas. N'était-il pas encore plus indifférent que lui-même à la merveilleuse créature dont le visage blanc et mat éclairait la pénombre, exbaussait les causeries, les discussions, même les silences? Étrange pouvoir de la beauté, qui crée son atmosphère, impose son harmonie : « Depuis qu'elle obsède ma pensée, écrivait Coquilet^à Robert, je suis supérieur à moi-même. Tout me devient facile et joyeux. Je sais qu'elle ne sera point mienne. Cependant elle gouverne mes actes, ainsi qu'une sauvegarde constante. »

L'étudiant ne se doutait guère du supplice que cette correspondance et ces aveux imposaient à son ami...

Maintes fois l'anarchiste avait été sur le point de lui crier : a Tais-toi donc, imbécile, je l'aime aussi ! x> Il s'était maintenu devant Tinulilité de cette confidence. Mais plus il combaltait cette passion, plus elle se faisait tenace et rusée; devenu par elle plus subtil, il sentait gronder et fermenter en lui les puissances

mauvaises : la jalousie, l'amertume, l'envie. Jusqu'à ce jour il avait été l'ami modèle, capable de mourir pour son ami, stoïquement, dans un sourire. La supériorité intellectuelle de Coquilet lui était douce. Quand un problème l'embarrassait, qu'il ne réussissait point à percer les brumes de tel aphorisme philosophique, il allait trouver l'étudiant, et les explications de celui-ci, toujours claires et complètes, lui rendaient le courage et l'espoir de « comprendre ;) bientôt par lui-même, d'égaler les bourgeois orgueilleux. Depuis que Marianne était entrée dans son cœur, l'amour de Louisette lui était à charge. Elle l'agaçait, cette petite Lupit, avec ses tendres yeux, ses soupirs, ses allusions perpétuelles. Il voulait la fuir, mais le destin la mettait sans cesse sur son passage, silhouette tendre et résignée, maigre remords aux doigts piquetés par l'aiguille.

A ces soirées du samedi, son infériorité d'éducation et de culture lui devenait particulièrement cuisante. Roumine, Ourlac, Gouvès, Coquilet parlaient de tout avec assurance , ^ enchaînaient des raisonnements sagaces, citaient des preuveset des textes. Il n'était pas jusqu'à Audiffret, mécanicien de son état, mais grand lecteur de revues, comme la plupart des anarchistes, qui ne se mêlât à la discussion, apportant parfois une vue personnelle, une parole sincère, que la docte assemblée récompensait d'une approbation. Il fallait

ITS SÉBASTIEN GOl'VÈS

voir alors Jeanne Roumine, fière de celui qu'elle aimait, se rapprochant de lui par cet instinct qui livre impudemment la femme au vainqueur. Ils échangeaient un regard d'orgueil où se rafraîchirait la volupté ; ils se prenaient la main. Dans les premiers temps, ces manifestations d'un amour illicite gênaient singulièrement M""' Gouvès, élevée en un milieu bourgeois et prude. Peu à peu elle s'était faite à ce qu'elle croyait un usage parisien, l'acceptation d'étals irréguliers. Quant à Gouvès, il n'aimait guère cette facilité de mœurs, mais il cédait à Marianne, idole de .leanne Roumine, flattée par le culte que celle-ci lui vouait depuis la libération d'Audiffrel.

Il se trouvait ainsi que la jeune fille était l'âme bénie de cette demeure, à laquelle tous sacrifiaient. Ourlac lui-même se défendait mal du sentiment ridicule et touchant qu'il combattait, s'objectant sa vieillesse, sa calvitie, sa longue amitié avec Gouvès, qui lui interdisait même une pensée de ce genre. Il se surprenait devant sa petite glace rue de Ponthieu, arrangeant les plis d'une cravate illusoire, fanée, déteinte par un trop long usage : a Vieil imbécile ! » murmurait-il avec dépit. Mais il n'en apportait pas moins à sa tenue un soin particulier, et il attendait impatiemment le samedi, cette soirée d'où il revenait gaillard, transformé, chantant sous les étoiles les noëls provençaux que M""' Gouvès avait joués tout à l'heure au

piano, que c( la Merveille » interprétait d'une voix émouvante. « A quoi ça te mènera-t-il, imbécile? » continuait le brave homme en un de ces colloques familiers à ceux de son pays. Le fleuve lui semblait plus large, le ciel plus beau, la ville plus solennelle.

Aussi sa colère fut-elle grande, et suivie d'une sorte de désespoir, le jour où pourla première fois il entendit faire une allusion directe aux libres allures de Marianne. Ceci se passait chez des commerçants riches, qu'il connaissait de longue date, chez qui il avait toujours son couvert et sa chambre, tant sa bonne humeur était précieuse et déridait les plus moroses. Quelqu'un, avec malice, cita le nom de GauduUe de Lauminois.

Ce furent des sourires, des chuchotements. Ourlac flaira quelque horrible mystère. Il chercha à se renseigner, mais on se méfiait. La conversation prit un autre tour. Il résolut de surveiller Marianne. Il remarqua vite cette métamorphose lente qui inquiétait tant M"'* Gouvès.

Moumette se chargea de l'édifier.

— Ah! monsieur Eusèbe, ce vilain Paris, comme il me l'a changée, ma petite! Elle n'est plus la môme ; tout le temps dehors. Oh ! cette Valère, je la déteste...

Le peintre n'ignorait point la réputation de la

redoutable Henriette. Sa tristesse s'accrut de ces révélations. Il essaya d'avertir Gouvès, qui n'eut pas l'air de comprendre. Paul était absent, trop faible d'ailleurs pour agir de façon efficace. Marianne ellemême, dès les premières attaques, se mit sur la défensive et renvoya très adroitement le pauvre Zebio à ses images, de sorte que, refrénant sa douleur, il se tint coi désormais et attendit les événements, non sans angoisse; mais 'chaque samedi, attentivement, il guettait Marianne, ces nuances sentimentales et physiques imperceptibles, souvent révélatrices. C'est ainsi qu'il distingua le changement de sa voix, moins douce, presque angoissée, lorsqu'elle parlait d'elle-même et de son avenir, du célibat qui lui était réservé :

— Je ne veux pas épouser un homme riche que je n'aimerais pas. Et je ne veux pas non plus de la misère.

Parlant ainsi, [elle 'regardait Coquilet. Le pauvre étudiant comprenait à merveille. Mais ce qui le déroutait, c'était, à certains jours, une tendresse soudaine, un abandon complet de la même changeante créature qui lui fermait la veille toute espérance. Où était donc la vérité? Il vivait ainsi dans des alternatives parallèles à celles de Marianne, et il ne pouvait se douter du combat quotidien qui se livrait en elle.

Une fois, plus ardent que de coutume et la sentant vibrante, il profita d'une discussion générale, l'entraîna dans le minuscule jardin qui fermait l'appartement. C'était une nuit de lune claire et douce. Les toits des maisons voisines brillaient ainsi que de la gelée, et l'armée innombrable des cheminées dressait vers le ciel ses canons lisses. Des cris d'enfants rayaient l'espace, pareils à des cris d'hirondelle.

— Par mon amour, soyez sincère. Dois-je abandonner tout espoir? Si vous saviez combien je vous adore !

Il serrait, près du coude, le bras souple et tiède. Elle se dégagea, lui prit la main dans ses doigts glacés.

— Demeurez mon ami, mon pauvre Jérôme. Ne cherchez pas autre chose. C'est, croyez-le, la meilleure part î

Il remarqua, avec surprise, ses yeux gonflés de larmes brillantes et le battement ému de ses narines.

— Que se passe-t-il ? Avez-vous du chagrin ? Puis-je vous venir en aide ?

— Merci. Vous êtes bon et généreux. Non, je n'ai point de secret que celui que nous traînons tous quant au destin qui nous attend. Ah, la vie me paraît bien sombre.

Il souffrait, le brave garçon, de manquer d'éloquence, de ne jamais prononcer les paroles qu'il

IG

combinait dans la solitude et qui eussent été irrésistibles. Il eut pourtant l'audace de continuer :

— Je ne suis pas riche, c'est vrai, et je ne puis vous donner le luxe. Mais je travaille beaucoup. La clientèle commence. Mes maîtres affirment que je réussirai vite. C'est une chance à courir. Je vous promets toujours un compagnon fidèle et passionnément dévoué, ô ma chère, chère Marianne!

Celle qu'il implorait secoua mélancoliquement la tête, comme si elle regrettait quelque chose, et son cher visage, par le mouvement, passait de l'ombre à la lueur lunaire ; ses yeux impénétrables semblaient deux phares à feux changeants, éteints, puis rallumés. Il entendait son cœur battre dans sa poitrine. 11 eùl voulu la prendre, l'emporter, hautaine et nue, par la nuit complice, l'arracher aux périls qu'attirait sa beauté. 11 murmura, avec une conviction tragique :

— C'est notre destinée tout entière qui se joue maintenant, Marianne.

Cela tombait si juste qu'elle en fut bouleversée. Elle mit ses yeux dans les yeux du jeune homme; elle y trouva le soupçon, aucune certitude. Alors son orgueil se ressaisit, et, d'une voix brève :

— Pour me secourir, mon ami, attendez que j'appelle à l'aide. Quant au mariage, n'y pensez plus. Je suis trop indépendante. Je vous ferais souffrir malgré

moi. Donc embrassons-nous ici même, et scellons le pacte comme deux vrais amis.

Il obéit. Jamais baiser ne lui parut plus triste, sous la lune ironique et maussade. Il rentra au salon derl'ière elle, soumis, désespéré.

Le samedi suivant, une surprise était réservée aux habitués de la rue Lhomond. La plupart se trouvaient présents, sauf Ourlac retenu par une besogne urgente. Marianne exécutait une polonaise de Chopin. Dehors il faisait de l'orage, le bruit sourd du tonnerre se mêlait au piano, quand soudain la sonnette retentit, d'une façon brève, impérieuse. La musique cessa.

— Un télégramme, fit Gouvès. Di omen avertant ! Moumelte, par superstition, se signa avant d'ouvrir.

Le froufrou d'une robe... Une voix aimable :

— Que je ne dérange personne !

Tous se levèrent stupéfaits à la vue d'Henriette Valère, grande, belle, vêtue de noir. Ses yeux, dans un sourire, parcoururent l'assemblée. Elle embrassa Marianne, M"' Gouvès, s'inclina devant le maître du logis et les autres.

— Pardonnez-moi, il y a longtemps que j'ai envie de tomber ainsi à l'improviste. On m'avait tant parlé de vos samedis! Oui, chère Marianne... Puisque vous m'abandonnez, c'est moi qui viens chez vous.

181 SÉBASTIEN GOL'VÈS

En quelques paroles et quelques compliments, avec une élégante adresse, elle mit à l'aise les plus rétifs. La jeune fille dut reprendre sa polonaise, et, tandis que les sons héroïques s'envolaient par la pièce enfumée, Henriette, heureuse de son audace, évitait, cherchait, déroutait les regards curieux de Robert, Coquilet, Jeanne et Roumine. Le chat de celui-ci lui fit une altitude. Elle le prit sur ses genoux, le caressa, et Belzébuth gonflait voluptueusement sa soyeuse personne.

Quand le morceau fut achevé, l'intruse demanda des nouvelles de Lupit. — J'espère, dit-elle à Jeanne Roumine, que vous voilà complètement rassurée. — Et à Audiffret : — Savez-vous, monsieur, que mon gouvernemental de mari a chaudement plaidé votre cause, grâce à notre belle amie que voilà? — Elle allait parler de Clorinde, de ses sentiments anarchistes, mais se retint, pour ne pas blesser ces hommes rudes et susceptibles. Elle semblait connaître de longue date chacun des assistants. Elle remarqua même Tabsence de Zebio. Puis, jugeant la glace rompue, elle entama avec Avan, que son admiration flattait, une discussion sur la sculpture.

Pour des motifs semblables, Coquilet et Robert demeuraient obstinément rebelles à l'amabilité de celte aventureuse, en qui, malgré sa souplesse, ils flairaient une rivale, une ennemie. Ne passait-elle pas

pour une corruptrice, pour une débauchée sans scrupule? Le même frisson les parcourut quand ils la virent prendre le bras de Marianne, d'un geste autoritaire, l'entraîner k l'écart.

— Pourquoi me fuyez-vous? dit-elle tout bas à la jeune fille inquiète. Ne suis-je pas votre amie? Je souffre — elle appuya sur le mot — cruellement de votre absence...

Marianne balbutiant une excuse vague, elle précisa:

— Je suis jalouse, car je vous aime... Je lis dans votre cœur... Plus d'affection pour celle qui eût été votre Henriette... Ne niez point... c'est inutile... Ah, Marianne, ingrate Marianne, vous vous repentirez de m'avoir préféré un Gauduile...

— Taisez-vous, fit la jeune fille avec effroi, regardant autour d'elle...

— Nous sommes seules. Point de crainte... Ce que vous cherchez près de ce vieillard, dans le remords et dans la honte, je vous l'aurais donné, moi, compagne d'un homme puissant à Paris. Oui, m.algré les intiigues de Mercier, au péril de ma réputation, car il est un haineux adversaire, j'eusse porté votre père au pinacle... à l'Institut... Aidée de Yalère, j'eusse assuré sa gloire... Vous voyez que je devine tout.

Les mains qu'elle tenait se firent de glace. Enhardie par cette défaillance et comme la pièce était obscure, elle approcha d'elle le corps tressaillant de la vierge,

18G SEBASTIEN GûlVÉS

puis, sur les petites lèvres, à la place même de Vautre ^ appliqua un baiser brûlant. Marianne eut un soubresaut, tenta de se dégager.

— Laissez-moi... Étes-vous folle?... De grâce!

— Tais-toi... Je t'adore... Emboîte-moi... — Elle enserrait de ses jambes les jambes fines. — Ici même,, toi qui me fuyais... dans ta forteresse... je suis venue t'arracber à tous... Je te veux... Sens comme mon cœur bat. .. Si je pouvais mourir contre toi !

Elle lui soufllait sa convoitise au visage avec son haleine parfumée, lui serrant la taille d'une main nerveuse, ses yeux luisants dans la pénombre; et Marianne, éperdue par la terreur d'être surprise, n'osait point échapper à cette passion farouche qui se révélait tout à coup.

11 y eut du bruit. Quelqu'un venait... Gouvès. Henriette alors lâcha prise, et, avec une audacieuse tranquillité :

— Nous parlions de Paul, mon cher maître, dont les lettres trahissent un grand trouble...

Le savant, l'esprit ailleurs, ne remarqua point l'étrangeté de la situation, ni, grâce à l'obscurité, l'émoi de sa fdle.

— Quelle idée de vous laisser dans les ténèbres, sans lampe!... Je suis vraiment confus, madame... (Cette femme altière lui en imposait.; Oui, Paul est malheureux. Cela me désole, et sa mère...

Go revint au salon. Personne ne se doiUa du drame. Quant h Marianne, encore bouleversée, elle s'assit au piano, et ceux qui acclamèrent son jeu vibrant, robuste, ne soupçonnaient guère les pensées orageuses dont elle doublait la verve de Chopin.

Le lendemain à la première heure, après une nuit de fièvre, Henriette Yalère encore couchée reçut le petit mot suivant, non signé, mais d'une écriture aisément reconnaissable :

(( Il faut le souvenir de vos bienfaits, au plus profond de mon cœur, pour que je ne fasse point serment de rompre à tout jamais avec vous. Quoi, vous m'avez si peu connue ! Je hais le vice ; emprisonnée et résolue à tout pour me rendre libre, je ne veux pas d'une auti'e prison plus sinistre et dégradante et où se perd jusqu'au remords.

'( Henriette, je vous plains. Longtemps vous me fûtes une énigme que j'ai déchiffrée ce soir avec terreur. Jurez-moi d'oublier votre impossible projet et j'oublierai aussi et je vous guérirai, puisque vous souffrez, dites-vous, par ma faute ou plutôt par votre méprise... ))

Quand Clorinde apporta le petit déjeuner de sa maîtresse, elle trouva celle-ci au lit, réfléchissant, le Iront traversé d'une barre qu'elle avait dans ses mauvais jours.

1Ô8 SÉBASTIEN GOL'VÈS

— Qui t'a remis ce billet?

— Un commissionnaire, madame.

— Tu le connais?

— C'est l'Auvergnat de la rue Lhomond, qui apportait les lettres de M. Paul.

— Ah, M. Paul! Voici justement qui vient de lui.

Elle saisit le courrier des mains coquettes de la servante, éparpilla les journaux sur les draps, tournant et retournant une enveloppe noire, timbrée de Clermont-Ferrand. Depuis son départ, le jeune homme, d'éducation romantique, portait le deuil de son amour.

— Clorindeî

— Madame.

— Quand tu verras Moumette, elle te racontera que je fus hier au soir rue Lhomond. — La fille eut un mouvement de surprise. — Tu ne parleras de ceci ni à monsieur, ni à quiconque, ni surtout à Anatole.

— Madame peut être sans crainte. Je suis fâchée avec Anatole.

— Comment cela?

— Je me suis rendu compte qu'il rapportait tout à son maître et à la police par Degraize.

— Ce n'est pas malheureux. Je t'avais avertie. Qui t'a ouvert les veux?

— La Moumette. C'est rusé, ces gens du Midi. Elle a flairé que M. Mercier... Je demande pardon à madame...

— Ya donc, va donc...

Henrietle, un coude sur l'oreiller, la lettre de Paul à la rnain, écoulait avec attention.

— ... Que M. Mercier nous fait tous moucharder par son Anatole et sa vermine de Guilon. Et en ce moment, avec les poursuites et le projet de loi, c'est un jeu dangereux...

— Ab, ah, les compagnons préparent quelque chose... Audiiïret... Robert... Roumine et les autres... Je suis renseignée... Donc deux bons conseils : toi d'abord, sois prudente, ne te mêle de rien. Elles sont très jolies, les théories libertaires. Mais, quand arrivent les bombes et les perquisitions, on court de grands risques à fréquenter ces gaillards-là. Tu ne me reprocheras pas de me mêler souvent de tes affaires. Il est même singulier que le défenseur patenté de la société, ton patron, nourrisse, loge et blanchisse une amie des jolis cocos qui ne rêvent que le chambai'dement général.

Comme Henriette s'interrompait, fixant sur Clorinde ses yeux clairs, celle-ci, sans se troubler, riposta :

— Madame a pour moi d'extrêmes bontés, mais il faut qu'elle le sache, ma présence ici est un gage...

— Un paratonnerre...

— Peut-être.

Elle ajouta gravement :

— Tant que je serai là, les compagnons ne toucheront pas un cheveu de la tète de monsieur... et monsieur est leur ennemi... Ce projet de loi...

— Il est de Leserpe, qu'on le sache, et Leserpe, je te l'abandonne. Monsieur, répète ceci partout, veut de la justice et du pain pour tous, comme ceux que tu admires, comme l'homme au chat, le vieux Pioumine, votre héros... Je l'ai caressé hier toute la soirée, son angora. Il a même fait pipi sur ma robe. Tu nettoieras à sec pour ne pas froisser l'étoffe, qui est très susceptible. Où en étais-je?... Ah, deuxième conseil... Celui-ci pour tes amis: je sais, et de source certaine, qu'on va redoubler de sévérité à leur égard. La grâce d'Audiffret, que j'ai obtenue avec tant de peine, est le dernier essai de mansuétude.

Clorinde haussa légèrement les épaules :

— Tant pis, madame. On n'étouffe pas la Piévolution par la violence. Il arrivera de grands malheurs.

— Toi, ma fille, ne te compromets point. Ta situation est assez hybride comme cela. Profite du renseignement et fais-en profiler les autres. Et puis, pour revenir [lux choses sensées, dis à Marie la cui-

sinière qu'elle me sert un café détestable. Il me fait mal à Testomac. L'épicier est donc anarchiste?... .Lai fmi le sermon. Voici deux cents francs pour tes pauvres.

Une fois seule, Henriette décacheta la lettre de Paul. C'était, comme chaque jour, une longue lamentation traversée d'élans passionnés. Et le ton rappelait par endroits celui de Marianne, tellement que la lectrice rapprocha les deux écritures. Celle de la jeune fille était plus ferme. « Elle est le mâle, » murmura-t-elle, puis elle soupira : la destinée lui livrait le frère, dont elle se souciait peu, lui refusant la sœur. Par un étrange déplacement d'impressions, elle prenait en grippe le jeune homme. Elle avait espéré que l'éloignement affaiblirait son zèle, amènerait une rupture nécessaire, la fantaisie passée. Il n'en était rien. La rareté, la sécheresse de sa correspondance à elle exaltaient le soupirant, et il s'écriait : K< Deux mois encore me séparent de Theure admirable où je te reverrai, toi ma vie, toi mou adorable bourreau. Comment te retrouverai-je? Seras-tu celle des soirs brûlants de Paris, qui me laisserais mourir à les pieds, ou la tendre amie de Fontainebleau, nue et brisée de joie dans la chambre blanche, mélancolique au bord de Tétang sur qui flottaient nos fragiles espérances?

(( Le fardeau militaire me devient plus iusupi or-

192 SÉBASTIEN GOL\ ES

table. Mes supérieurs m'ont pris en grippe et je les hais. Les libres esprits que j'ai fréquentés là-bas ont changé mon âme. Ils m'ont révélé à moi-même... Sans doute leurs allures sont brutales et leurs colères terribles. Mais au fond ils honorent la justice, et cette stupide autorité de caserne qui s'exerce hors de saison, sévit sur les pauvres diables, m'apparaît monstrueuse. Il est temps que cela cesse. Je finirais par quelque bêtise. L'autre jour, j'ai failli souffleter un capitaine insolent. Le conseil de guerre et l'Afrique... J'en tremble encore. Ta pensée m'a retenu... tes yeux, ta bouche, toute la merveille de ton corps si désiré. Ainsi tu me sauves, mon Henriette, et je te rends grâce en pleurant. »

— Il m'assomme, conclut celle à qui s'adressaient ces transports. Elle froissa la lettre, puis, se ravisant, la déchira en tout petits morceaux qu'il lui faudrait brûler. Elle se leva. Debout devant sa grande glace, serrant sa chemise à la taille, elle examina quelque temps sa taille svelte que moulait le linge.

— Voici l'instrument de volupté. Combien d'heures encore jusqu'à ce qu'il s'affaisse, ne laisse droit et ferme que le désir, inaltérable hélas !

Elle croisa ses bras musclés sur sa belle poitrine,

sur ce cœur dangereux dont les battements trop vifs

l'inquiétaient, en plein délire, donnaient à ses yeux

.- ce charme trouble, ce reflet d'angoisse qui dompta

Vaière, que l'on n'oubliait plus. Elle songa à Lourdemont, le secrétaire de son mari, aimable, fantaisiste, de visage gracieux, qui depuis quelque temps lui plaisait, après qu'elle eut souvent dédaigné son hommage :

— Ma mélancolie me suffit, celle d'autrui me pèse. Il me faut un amant gai.

Elle se rappela d'autres figures... crispées par la jouissance :

— Pouah, la bestialité !

Sa chair qu'elle caressait, glissante et Une, ne retenait nulle impression, nulle étreinte, pas plus que sa mémoire ne fixait le plaisir, rongée par la terreur du néant, de fa disparition soudaine :

— Ce sera ainsi quelque malin... devant mon miroir. J'emporterai le dernier reflet.

Et puis, par un détour brusque, elle imagina Marianne, sa jeunesse tiède et douce, mais rebelle, et la colère dissipa la crainte.

Gouvès, ce matin-là, s'était réveillé de fort bonne heure, et satisfait de lui. Son travail sur \3i Pesanteur avançait, et chaque jour de nouvelles observations confirmaient l'hypothèse, lui donnaient une ampleur plus grande. Son supplice était de ne pouvoir s'ouvrir à personne. Ourlac lui-même, le mieux renseigné,

194 SÉBASTIEN' GOL\ES

ignorait l'élendue de cette découverte qui assurerait l'immortalité à son auteur. Déjà l'imaginatioû ardente du savant lui représentait le coup de tonnerre, la nouvelle courant les laboratoires et les cliniques, franchissant les frontières, éclairant les collègues étrangers, suscitant des contradicteurs et des admirateurs passionnés, telles les polémiques pastoriennes. Il se forgeait un nom, un visage, ici et là dans la vaste Europe, el, dans sa mémoire, il évoquait son premier maître, qui lui avait donné l'audace (ïentreprendre, le père Urbain, un original, professeur à la Faculté de Montpellier, que l'on appelait le a Trousseau d'oc ». Quelle ne sei^ait pas sa joie si, au séjour confus des morts, il apprenait la conquête de son petit Sébastien, dont il guidait les pas chancelants, ces expériences du début qui ne réussissent jamais. Il évoquait ses ennemis, ses rivaux, apparents ou cachés, leur jalousie mauvaise, leurs visages faux... Il évoquait la séance solennelle de l'Académie, où la révélation éclaterait, l'enthousiasme de tous, peut-être même la candidature immédiate et par acclamation. Mais de tout ce beau rêve, dont la splendeur lui dorait les yeux, un épisode surpassait les autres : la stupeur mécontente de Meixier, forcé d'accepter le destin, la maîtrise de ce petit professeur de province, qu'il avait appelé à Paris, dans le secret espoir de lui sucer la moelle, de le dépouiller.

El Gouvès combinait déjà le discours de remerciement ironique, d'une sereine condescendance, dans lequel il enclouerait le Juif présomptueux sous la ruine de son mauvais dessein. 11 savourait celte heure vengeresse des longues attentes avenue Montaigne, des allusions empoisonnées, des fatigants interrogatoires. Un large pourboire ta Guilon récompenserait ses « constants » services.

Ces jeux héroïques auraient un prélude : le congrès lout proche du mois de septembre. Gouvèset Mercier apporteraient là le résultat de leurs éludes en commun quant au tétanos et aux myélites aiguës; mais le méridional réservait à son « bienfaiteur » la première surprise d'un mémoire original sur la Fièvre et ses cornjilications, qui eût suffi, en d'autres temps, à la célébrité d'un clinicien et passait au second plan par la mise au jour de la Lente Formation du langage articulé dans ses rapports avec la Pesanteur. Au cas improbable où le Juif, entraîné par la colère, revendiquerait ime part de ces recherches dont il ignorait même l'existence, a. l'obligé » le laisserait piolesler, puis publierait coup sur coup les trois parties de sa grande thèse. La vérité éclaterait ainsi aux. yeux de tous. D'ailleurs, les ennemis et esclaves nombreux de Mercier saisiraient avec empressement celle occasion de secouer le joug.

Gouvès ne souhaitait pas d'en venir à cette extré-

106 SÉBASTIEN GOL'VÈS

mile. Il espérait que tout se passerait en douceur. Mercier, sans doute, chercherait à se venger, mais obliquement, de façon souterraine, selon son noble caractère. Il semblait trop intelligent, trop pratique pour engager une lutte inégale. Quand, dans leurs causeries aigres-douces, Thomme de Lunel, poussé à bout par la mauvaise foi ou les insinuations malveillantes de son interlocuteur, haussait le ton, Tautre le baissait aussilôt, s'échappait par la voie courbe, glissait un compliment fade. Vaincu, il accepterait sa défaite, quilte à se rattraper par une infamie qu'il faudrait prévoir. Quelquefois, considérant cette face de fatuité cruelle, Gouvès songait avec un sourire intél'ieur : « Ces mains te corrigeront peut-être un jour, blafard hypocrite parfumé, » car le bel Ephraïm empestait la « peau d'Espagne ». et le « lilas blanc », dont il vantait, devant les dames, la combinaison savante.

Au moment même où Sébastien Pérette amorçait ainsi ses projets d'avenir, le posilif Mercier achevait de parcourir les notes et les copies faites à la hâte, pendant la nuit, d'après les papiers secrets du laboratoire. Guilon avait dérobé ceux-ci l'avant-veille, profilant d'une courte absence de son chef. Le père Ensade n'étant plus là, il avait la clef des trois bureaux. Celui qui renfermait le trésor demeura

entr'ouvert imprudemment, tandis que le savant était sorti. Ce bref intervalle suffit à l'adroit coquin, qui depuis deux semaines guettait l'occasion et se rongeait d'impatience dans l'espoir de la prime promise. Le danger était que Gouvès, au retour, n'eût besoin de chercher quelque chose dans le sanctuaire ou, contrairement à ses habitudes, ne voulût emporter une pièce à domicile et ne s'aperçût du larcin. Guilon élait prévenu qu'en pareil cas on le désavouerait. Que risquait-i!? D'être chassé. Anatole lui réservait une autre place et une généreuse compensation pour la fureur méridionale... Tout se passa au gré du diable. Le savant rentra, s'assit, ne remarqua rien d'insolile et partit une heure après, fermant le tiroir vide à double tour, selon l'usage, et mettant le trousseau dans sa poche. Derrière lui, Guilon monta en voiture, porta en hâte son larcin avenue Montaigne, et le lendemain, dès l'aube, à l'aide d'une fausse clef que l'on n'avait voulu employer qu'H^îê fois, pour réduire au minimum les mauvaises chances, les précieux mémoires avaient repris leur place accoutumée.

Quel que fût son mépris de la science vraie, Mercier fui ébloui quand il examina les richesses volées. Cela formait deux parties qui s'enchevêtraient, s'embrouillaient, et l'ensemble avait donné du mal au copiste, Anatole lui-même, « pianoteur s fort adroit,

que secondait un cousin grassement rétribué pour la circonstance. Ephraïm présida à la besogne jusqu'à une heure du matin, donna aux sciibes les indications nécessaires, puis alla se coucher, les principales difficultés aplanies, afin d'avoir sa finesse prête pour la grande attaque du lendemain. Il avait projeté d'aller saisir Gouvès au logis dès l'aube, plutôt que de le faire venir avenue Montaigne. Comme pressé par le temps, par une visite imprévue, il lâcherait le paquet. Après bien des tergiversations, il s'était arrêté à ce dernier parti, dont les avantages étaient tels: d'abord flatter le vieux et le surprendre par une démarche insolite et soudaine, puis limiter à son gré la discussion possible, lui enlever tout caractère solennel. On est mal à l'aise au saut du lit. La colère y est ridicule : « Chez moi, ce serait plus compliqué. On s'assied, on s'installe... Je profiterai de sa gêne, de son trouble certain. » Ensuite, comme le volé éventerait sûrement le délit, mieux valait l'égarer sur la date. Il ne le soupçonnerait jamais si proche de la révélation. « Si les choses s'envenimaient, en avant hfjratife! Six mille... non... c'est trop, quatre mille et les espérances. ))

Ces calculs agitaient encore l'esprit de l'honorable professeur, tandis que, la fenêtre ouverte à une matinée pluvieuse et tiède, il achevait de relever les points principaux du mémoire original sur h Fièvre,

LES POCHES DES IirMRLES 199

qu'il citerait négligemm(^nt à son « obligé », afin de le préparer à celle idée d'une communication fraudu- Ieu.se au congrès de septembre.

— Quant là la grosse affaire, la Pesanteur, — ah, la canaille, il ne m'en avait jamais parlé, — quant à cet important problème du Langage, nous le réserverons pour plus tard. La première pilule avalée, l'autre viendra en son temps. Elle sera plus grosse et plus diflicile. Peut-être, à la rigueur, me foudra-t-il accepter le partage.

Car non seulement Mercier prétendait dépouiller le malheureux Gouvès; mais il ne voulait même pas lui îaisserle mérite de la collaboration, au moins quant à la première série de recherches, il en arrivait, comme tous les menteurs, à s'illusionner lui-meuie sur le bien fondé de ses extravagantes prétentions : « Ces théories découlent de mes travaux sur le tétanos et les myélites. » Il se répétait la phrase afin de l'avoir prête au moment voulu. A défaut d'esprit scientifique, il possédait d'ailleurs une excellente mémoire, qualité précieuse en la circonstance.

Elle lui mettait sous les yeux, cette mémoire, les paperasses du méridional pauvre, tandis que dans son coupé bien attelé, lui, le riche et illustre professeur, allait au trot d'un bel alezan vers la demeure de sa victime. Avec quelle joie il les avait tenus dans sa main, ces insaisissables témoignages du grand cer-

veau dont il voulait dérober le génie : « Téméraire entreprise, lui criait au fond de la conscience, très loin, cette désespérante petite voix que le plus scélérat ne saurait étouffer. Tout paraît te sourire. Tu as des : millions, une extraordinaire influence, des partisans à défaut d'amis. Lui n'a que sa sincérité et que sa force créatrice. Et pourtant redoute le combat. Eludele, s'il est possible. Si l'or peut t'aider, jettes-cn, comme on jette du lest. Car tu joues une grave partie, Epliraïm Mercier... mon camarade. »

La pluie ruisselait sur les vitres. Les gouttelettes liquides se joignaient en cascades. Ainsi s'accumulent les petites causes que l'on ne saurait toutes piévoir. Les rues semblaient désertes. Sous les porches, serrés, s'abritaient quelques travailleurs, soucieux de leurs blouses et de leurs outils. Pour chasser des pensées trop tristes. Mercier songea aux fameux papiers qui maintenant, sans doute, avaient réintégré leur domicile, grâce à l'adresse du jeune Guilon : « Il vaudra mieux tout de même me débarrasser du complice, l'expédier quelque part en province. » Le visage aigu du petit drôle, sa liasse à la main, l'inquiétait. De quel air entendu il avait accepté la récompense promise : a C'est là le gros ennui que, pour des choses si discrètes, on ne puisse employer d'honnêtes gens. Et ceux-ci s'étonnent de rester pauvres! Ils sont inutilisables! »

Comme on arrivait aux quais embruinés, sous un ciel grisâtre de tempête que parcouraient de gros nuages boursouflés, le Juif revit l'image exacte de la feuille blanche, précieusement conservée, sans doute par superstition, où se trouvait, en ébauche, la première formule de la découverte, d'une écriture grasse, élégante, nerveuse, aux traits accentués et distincts : La fonction du langcifje articulé est en relation directe avec la stature verticale de Vhomine. — Un blanc, puis cette note. — Six heures du matin, 'i^juin. — Huit jours après r anniversaire de ma douce petite Marianne — et en énormes caractères un peu tremblés : Illumination soudaine. Sensation de chaleur aux tempes. Quelqu'un me chuchote : Cest la (jloire.

— La gloire, pauvre naïf, murmura le voleur en haussant les épaules, elle aime la force, comme toutes les câlins.

La voiture s'arrêtait devant le maussade logis de la rue Lhomond, où il n'était venu que deux fois. La pluie tombait comme par baquets. Mercier enjamba un fleuve de boue, sonna et dit à Moumette, intriguée d'une pareille visite à cette heure :

— Il faut que je parle tout de suite à votre maître ; c'est très important pour lui.

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