Ibid., XI
offrait pas un divertissement parasite, mais une image tantôt redoutable, tantôt glorieuse et toujours nationale où vivait l'esprit commun à tous*. A nous, au contraire, que nous représentent les sujets empruntés aux Anciens*? Des monstruosités révoltantes, ou des faits controuvés, ou des ti'aditions incertaines, en tous cas des événements qui nous sont étrangers, ne nous regardent pas et ne sauraient nous intéresser. Bien plus, nous ne savons même pas les reproduire exactement : nous tirons de cette ancienne matière tragique des circonstances toutes locales, songes, oracles, serments qui ne sont pour nous qu'herbes sèches, et nous y mêlons nos prétendues convenances, les plus arbitraires du monde. Les Grecs peignaient des hommes dans la franchise et la liberté de leurs allures; ils avaient le souci de la ressemblance et du naturel; ils ne craignaient point de mettre dans la bouche de leurs héros un langage familier. Au contraire, ces OEdipe, ces Pyrrhus et ces Hippolyte qui avaient peureux une physionomie, une signification qu'ils n'ont pas pour nous^ voici que nous en faisons des poupées solennelles, nous les affublons du plus étrange déguisement, nous les mettons à la perruque et aux phrases empesées. « Nos héros sont tous fantastiques et reçoivent leur existence de la façon du poète, toujours debout et dans la même attitude, fidèles à la rime et abandonnés à un partage intarissable, répétant une enfilade de maximes vides, amenés de force sur la scène et chassés quand on n'a plus besoin d'eux; ce sont des mannequins obéissant au fil d'archaP. » On veille à ce que rien en eux ne choque notre bienséance, à ce qu'ils s'acquittent comme il faut de révérences et de madrigaux qui eussent fort étonné les Anciens. « Encore si le poète savait diversifier ses desseins imaginaires, mais non, il est si content de lui-même qu'il se copie et se répète le lendemain. Le tyran aux sourcils élevés, le confident toujours humble et toujours supposé discret, la princesse
1. <( Celait, dit Grimin en termes heureux, le catéctiisme historique qu'on enseignait aux enfants. » Corr. lilt., x, 26.
2. La tragédie, avait, de son côté, écrit Rousseau, « otfert aux gens un spectacle instructif et agréable dans les malheurs des Perses, leurs ennemis,.... mais qu'on me dise de quel usage sont ici les tragédies de Corneille et ce qu'importe au peuple de Paris Pompée ou Sertorrius. » iV. //., deuxième partie, lettre XVII.