Nouvel Examen
écrit. » Et le parterre de battre des mains, tandis que le héros essoufflé reprend haleine* ».
Ce n'était pas assez pourtant de vouer notre scène à l'artificiel et au factice en n'y retraçant que des événements sans rapports avec notre nation, nos mœurs ni nos idées, et en assujettissant tous les personnages à un ton, à un cérémonial de convention : il a fallu achever de pécher contre la vraisemblance en faisant tenir toute l'action dans le même lieu et dans la durée de 24 heures, comme si c'eût été un plus grand effort pour nos imaginations de franchir l'espace de trois jours que celui de quinze heures, comme s'il nous en eût coûté plus de nous prêter à la fiction d'un changement de lieu qu'au grossier mensonge qui amène de force tous les personnages dans le même endroit oîi plusieurs d'entre eux devraient bien se garder de paraître. Mercier a, sur ce point, des réflexions décisives. Voyez l'exemple de Corneille dans le Cid : « C'est par cette pitoyable règle des 24 heures que, dans un espace si court de temps, il nous offre trois combats singuliers et une bataille, avec plusieurs autres incidents, et qu'il ose encore nous laisser entrevoir le futur mariage de Chimèneavec Rodrigue teint du sang du père de sa maîtresse. La bienséance est violée, parce qu'il a voulu que la durée de l'action commençât et finît entre deux soleils. Il y aurait eu plus d'illusion et de vérité si Corneille avait su prendre le temps nécessaire pour laisser à la douleur de Chimène celui de s'apaiser, mais, entêté de son Aristote, il crut qu'il fallait resserrer à un point local les divers incidents d'une grande action. Il ne vit pas qu'il l'annulait et que, si l'art consiste dans rimitation, tous ces événements accumulés, resserrés
1. Ibid., 102. Cf. Diderot. Dans ]e?. Bijoux indiscrets, la favorite Mirïoza suppose qu'elle conduit dans une loge grillée un homme qui n'ait jamais euteudu parler de théâtre et qui doive, par conséquent, prendre la scène pour le propre palais du Sultan. « Croyez-vous que, malgré tout le sérieux que j'affecterais, l'illusion de cet homme durât un instant? Ne conviendrez-vous pas au contraire qu'à la démarche empesée des acteurs, à la bizarrerie de leurs vêtements, à l'extravagance de leurs gestes, à l'emphase d'un langage singulier, rimé, cadencé et à mille autres dissonances qui le frapperont, il doit m'éclater au nez dès la première scène et me déclarer ou que je me joue de lui, ou que li; prince et toute sa cour extravaguent ». Ed"» Assézat et Tourneux, IV, 287.
SA VIE, SON ŒUVRE, SON TEMPS ISl
el pi'écipilés les uns sur les antres sont bien plus incroyables que s'ils élaienl répandus sur une plus grande étendue de terrain et semés à des intervalles nécessaires'. » Que Ton généralise et on en jugera mieux encore. Voici un poète (|ui veut « révéler l'àmc, le caractère, la vie entière d'un homme : il accumule les faits d'une manière bizarre, il en accable la tête de ses personnages, les invraisemblances naissent, et pourquoi'/ Par ce que le malheureux n'a que ses 24 heures pour me développer le cœur d'un ambitieux, d'un amant, d'un jaloux, d'un tyran; et où sont les gradations nécessaires? Comment serai-je conduit à croire ce qu'il veut me persuader? Ce sont plusieurs époques de la vie humaine bien liées ensemble que je voudrais apercevoir, et il ne me raconte sèchement que l'histoire d'un jour'. »
Ici une petite réserve s'impose en faveur d'Aristote qui n'était pas le vrai coupable. Il n'a point prescrit formellement l'unité de temps et n'a rien dit de l'unité de lieu. Ce n'est pas lui qu'on en a cru, mais ses commentateurs du Moyen-Age. Et. non moins que les Français, les Espagnols et les Anglais ont, sur ce chapitre, eux aussi, au début, fait acte de docilité'. Les origines du théâtre mieux connues nous ont appris, au reste, que c'est par égard pour la vraisemblance qu'on s'était alors arrêté au choix d'un endroit unique. Sur une même scène, on voyait auparavant à l'état de contiguité les villes et les campagnes diverses où se déroulait la longue action des Mystères*. Quand Rome et Jérusalem cessèrent de paraître ensemble aux yeux des spectateurs, on s'en applaudit évidemment comme d'un retour au naturel. Plus tard, le théâtre espagnol et l'anglais surent s'approprier la pluralité des lieux et l'indétermination de la durée, et ils s'en trouvèrent bien. Si le nôtre s'en tint à l'unité des uns, à la stricte mesure de l'autre, ce ne fut pas
1. Nouvel Examen, 107. « La conduite d'une de nos tragédies est ordinairement si compliquée que ce serait un miracle qu'il se fût passé tant de choses en si peu de temps. La ruine ou la conservation d'uu empire, le mariage d'une princesse, la perte d'un prince, tout cola cela s'exécute en un tour de main. » Bijoux indiscrets, ihid., 285.