Discours sur Œdipe, Lamotte, t. IV
nom n'aiiraicMit qu'à répondre : « Parlez pour vous. » Merci(!r estimait, lui aussi, que le travail de la versification ne vaut point J'efTort qu'il exigea et les idées qu'il coûte, faute pour celles-ci de s'ajuster à la rime. Et il faut avouer que la majeure partie des tragédies de son temps n'était point pour lui donner tort, à supposer toutefois que l'impitoyable prosodie eût réellement fait tort à leurs auteurs de pensées hautes et rares. Mais les beaux vers ne le désarmaient pas davantage : derrière le personnage qui les récite, ils avaient à ses yeux le tort d'évoquer intempestivemenl le poète 2. Et puis, la vie est courte : quand on est en fonds de talent, mieux vaut consacrer à deux ouvrages le temps ({u'on eût employé à en rimer péniblement un seuP.
Bref, contre la forme de notre tragédie le procès est instruit : Par le choix des sujets, empruntés à d'autres pays et à d'autres temps, par l'uniformité insupportable qui y règne, sans égard aux différences des races, des conditions et des mœurs, par la superstition des unités qui accroît encore tant d'invraisemblances, par l'usage de parler en vers, au rebours du naturel, au détriment de la spontanéité, notre tragédie est un genre hybride, factice, inanimé, hors d'état d'agir sur le cœur ou l'imagination du public et de lui présenter aucun intérêt direct.
Elle ne vaut pas mieux par le fond, par la nature des idées exprimées. Elle n'a même pas le mérite de l'exactitude historique, et parfois elle fait offense aux sentiments les plus respectables. « La tragédie de Mahomet, de Voltaire, est impardonnable ; c'est une calomnie atroce, ridicule et indécente; nous avilissons et calomnions sur notre
1. <( Oserai-je dire, monsieur, écrivait-il à Thomas le 10 juillet 1770, que je ne crois pas que les vers soient propres au genre dramatique? Ou doit entendre sur le théâtre de la nation le langage de la nation, et non une langue factice qui coûte beaucoup d'effort peut-être pour faire moins d'effet sur le peuple. » V. à l'Appendice.
2. <■ Ginua, Sertorius, Maxime, Emilie sont à tout moment les sarbacanes de Corneille ». Bijoux indiscrets, loc. cit., IV, 286.
3. Bu Théâtre, 292-303. Une anecdote curieuse nous montre chez un des écrivains les plus illustres de ce temps une préventiou plus opiniâtre encore contre l'art des vers. En Racine, Mercier, malgré tout, honorait le versificateur. Il parait que Bution, au contraire, s'amusait à lire tout haut la première scène d'Athalie pour faire de cette poésie si noble un objet de dérision. Voir les Souvenirs à.\\ comte de Vaublanc, Paris, Pouce Lebas, 1838, 11, 281.
théâtre le prophète de la Mecque révéré d'une moitié du
monde Sémiramis repousse toute probabilité; c'est un
délire perpétuel'. » De plus, ne produisant guère sur la scène que des rois, « le poète coupable et dédaigneux a élargi encore ces distances inhumaines que nous avons mises entre les citoyens ; il devrait plutôt les rapprocher, mais il se serait cru homme du peuple s'il se fût avisé d'écrire pour le peuple^. » Ainsi, il a encore accrédité cette fausse opinion que les passions et les souffrances des simples particuliers n'étaient pas dignes de la représentation. Il a contribué pour sa part à l'idolâtrie de la personne royale : dans celle de monarques grecs ou orientaux, le parterre naïf a vu toujours la majesté du roi de Versailles. La vérité humaine, dans ces peintures, n'est pas moins offensée que le sentiment de l'égalité naturelle; en effet, on ne nous montre pas les misères secrètes qui se cachent sous la pourpre et, en exaltant à nos yeux l'exorbitant pouvoir des princes, on nous enseigne à être timides et serviles, car il serait illusoire de compter, pour leur propre amendement, sur des tableaux de terreur ou de cruauté où chacun, on le pense bien, trouve à louer la ressemblance du voisin.
Il y avait toutefois du bon à prendre chez les Anciens, des maximes de vertu civique, des exemples de courage moral et de liberté; il se trouve, par malheur, que cela justement n'est point à notre usagé. Corneille surtout a bien senti le génie de l'histoire, mais la nature aurait dû le faire naître en un pays libre qui eût des mœurs politiques, où l'âme du peuple se fût trouvée en correspondance avec l'âme du poète. Que venait-il parler de liberté aux sujets de Richelieu? Son mâle courage, son génie héroïque lui ont valu dans le xvni'^ siècle de tomber presque en désuétude. « Ses vers récités sur notre théâtre font une musique bruyante et militaire qui retentit au milieu d'une paisible infirmerie". » Par là, du moins, lui. Corneille, infecté, d'autre part, de la contagion du mauvais exemple, avait eu le sens