Nouvel Examen
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n'a pas encore reçu la tenace empreinte du préjugé. A eux de faire acte d'originalité, sans se laisser intimider par les journalistes, de lire Shakespeare, non pour le copier, mais pour apprendre de lui comment on donne le souffle de la vie à des multitudes rassemblées sur le théâtre, comment on met sur les lèvres de ses héros le langage de la passion, et non celui de la rhétorique Mais, mieux encore, qu'ils s'imprègnent de l'àme de leur temps, qu'ils consultent la nature et leur propre cœur : ils sauront ce qu'il faut dire à leurs contemporains pour les émouvoir et en être entendus. Qu'on ne les voie plus, suivant la funeste routine de leurs devanciers, « prendre sans façon deux ou trois pièces grecques pour en composer une , abattre une tête qui leur
déplaît pour en coller une autre sur le tronc de tel personnage, confondre les parentés des descendants d'Atrée et d'OEdipe sans craindre l'animadversion de ces princes décédés, traiter indifféremment un sujet anglais, allemand, russe, turc ou tartaro-chinois, ne daigner jamais lire leuroriginal, ni l'histoire du temps, ne vouloir que le titre et débiter hardiment leur composition étrange sous l'enseigne de tragédie*! Quoi!.,., nous sommes au milieu de l'Europe, scène
vaste et importante des événements les plus variés et les plus étonnants, et nous n'avons pas encore un art dramatique à nous! Nous avons découvert l'Amérique, et cette découverte subite a fondu deux mondes en un, a créé mille nouveaux rapports. Nous avons l'imprimerie, la poudre à canon, les postes, la boussole, et, avec les idées nouvelles et fécondes qui en résultent, nous n'avons pas encore un art dramatique à nous! Nous sommes environnés de toutes les sciences, de tous les arts, des miracles multipliés de l'industrie humaine ; nous habitons une capitale peuplée de neuf cent mille âmes, où la prodigieuse inégalité des fortunes, la variété des états, des opinions, des caractères forment les contrastes les plus énergiques et les plus piquants; et tandis que mille personnages divers nous environnent avec leurs traits caractéristiques, appellent la chaleur de nos pinceaux et nous commandent la vérité, nous quitterions aveuglément une nature vivante, où tous les muscles
1. T. de p., IV, 162. Voir la première esquisse de ses idées dans la lettre qu'il écrivait à Thomas, le 10 juillet 1778. (A l'Appendice.)
sont enflés, saillants, pleins de vie et d'expression, pour aller dessiner un cadavre grec ou romain, colorer ses joues livides, habiller ses membres froids, le dresser sur ses pieds tout chancelant et imprimer à cet œil terne, à cette langue glacée, à ces bras roidis le regard, l'idiome, et les gestes qui sont de convenance sur les planches de nos tréteaux!... Si ce n'est point là la plus monstrueuse des farces, c'en est la plus ridicule, ou plutôt c'est l'oubli le plus impardonnable des plaisirs de nos nombreux concitoyens et des tableaux vivants et instructifs qu'ils demandent' ! »
Entraîné par sa conviction ardente, Mercier s'abandonne à l'ivresse des grandes destructions. On sent dans ces lignes enflammées quelque chose comme la sainte colère d'un iconoclaste et en même temps cette allégresse de certitude des fanatiques à qui la vérité s'est livrée entière, glorieuse, éblouissante. Et sans doute il a raison par beaucoup d'endroits, mais justement il a trop l'air d'avoir raison, il regorge trop d'arguments triomphants pour être tout à fait dans le vrai. Ce qui est si impérieusement, si effrontément vraisemblable, d'ordinaire ce n'est pas tant le vrai que le spécieux, sa contrefaçon. Tout d'abord, en eff"et, il prend à partie le premier venu et le fait juge de cette absurdité manifeste. Gomment, nous autres, Parisiens de la rue Saint-Denis ou de la rue Saint-Jacques, sujets de Louis XV, venus au monde plus de dix-sept cents ans après l'ère chrétienne, on prétend retenir à perpétuité notre attention sur des Romains, des Grecs, des Égyptiens, des Persans, des Arabes, dont nous n'avons que faire! Voilà près de cent cinquante ans qu'on nous soumet à ce régime et nous nous y plions docilement ! Cela n'a pas de nom. Que répliquer à cela? Et pourquoi, en eff"et, ne sont-ce pas les faits et gestes de nos concitoyens, de nos pareils, que la scène nous représente? Il serait plus naturel, à coup sûr, que notre théâtre fût national. Nous sommes donc dupes d'un préjugé? .Mais Taine l'a dit quelque part, le préjugé héréditaire est une raison qui s'ignore '. Dans notre
1. Nouvel Examen, p. 134, reproduit dans le T. de P., iv, 164, 16o.
2. Restif l'avait dit avant lui. Voir la préface du Paysan pei^erti, « Il y a quelque temps qu'un homme d'esprit me disait qu'on ferait un très bon livre dont le titre serait : les Préjugés justifiés. Je le crois : il n'est peut-être pas un de ces abus généraux oii donne toute
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théâtre, étranger et antique, ce qui choque lant Mercicîr, c'est que nous ne trouvons point à nous fournir de préceptes et d'exemples à notre usage; ce que disent et font les Sémiramis et les Mahomet ne nous touche pas; cela se passe trop loin de nous, dans une antiquité reculée, dans un monde quasi fabuleux, dont nous avons une notion vague et toute verbale; ce sont des noms extraits d'un dictionnaire d'histoire, comme tels inscrits quelque part dans un coin de notre cerveau, mais en caractères à demi effacés, sans signification précise, sans emploi utile. Gens de boutique ou clercs de basoche, si nous étions francs avec nous-mêmes, n'en dirions-nous pas, comme Martine des participes :
Qu'ils s'accordent entre eux ou se gourment, qu'importe?
Rentréschez nous, la têtebourdonnantedelonguesphrases cadencées, qu'en aurons-nous retiré pour la direction de notre vie et la pratique de notre état? Parbleu! il fallait parler français et nous entretenir de nos aff'aires.
Oui, sans doute, à condition de sous-entendre, comme le fait Mercier, que nous allons au spectacle pour notre édification. Si cependant le théâtre classique, dans son principe, s'était proposé autre chose que de nous édifier, s'il n'avait eu pour objet que de nous divertir honnêtement, de nous soustraire précisément au train quotidien de nos affaires, en nous initiant à des passions illustres, âdes aventures grandioses; si, d'autre part, ces Grecs et ces Romains, dont Mercier déteste l'importunilé, avaient été accueillis sur la scène comme des hôtes de prédilection par un public rompu, dès les jeunes ans, à leur histoire, nourri de leur esprit, pénétré de leurs traditions; si, au lieu de lui apparaître comme lettre morte, comme matière fossile, leurs annales avaient exercé sur l'imagination de l'auditoire l'empire d'une longue familiarité acquise et quelque chose, en outre, comme le charme d'un roman préféré, — le préjugé qu'on incrimine nous semblerait-il toujours aussi haïssable? et irions-nous chercher querelle au xvn* siècle pour avoir suivi son goût, aux poètes du temps pour s'y être conformés en le partageant, alors que les plaisirs du théâtre
une naliou, ou de ces vieux contes de bonae femme dout ou rit qui, bien examiné, n'ait une cause raisonnable. »
n'étaient qu'une question de goût et qu'on n'avait point imaginé d'y aller comme au sermon? Le préjugé a donc d'assez bonnes raisons à invoquer pour sa défense; et cela ne veut pas dire sans doute qu'il doive être indestructible^ mais que, faute de les connaître, ces raisons, les pourfendeurs de préjugés tombent dans de criantes injustices. A quoi l'on pourrait toutefois objecter encore qu'une réforme ne saurait se passer d'injustice. Quand une institution a fait son temps et qu'on sent le besoin de la remplacer, si on en appréciait équitablement les titres originels, on manquerait d'ardeur à la détruire : le pour balancerait le contre. Cependant, elle est décrépite, il importe d'y mettre la pioche : on s'en acquittera avec plus de succès en la méconnaissant. Mercier oppose système à système. Il a conçu le théâtre comme un lieu propre à l'enseignement moral; il entend qu'on y provoque les hommes assemblés à réfléchir sur le bien et le mal dont on leur soumet de vives images, sur les erreurs et les injustices de la société, sur les devoirs à remplir et les penchants coupables à redresser. Or, quelle que soit la valeur des idées qu'il a pour sa part à y soutenir, une telle conception du théâtre n'a rien de méprisable. Nous savons aujourd'hui, et par expérience, tout ce qu'elle a produit d'excellent. Mais alors la place est prise; en quelques occasions, les novateurs, ses frères, s'y sont frayé un passage; à l'ordinaire, Hypermnestre ou Idoménée tient toute l'étendue des planches, le confident reçoit stoïquement une averse d'alexandrins, dans quelque coin le fameux capitaine des gardes est là qui aiguise son grand sabre. Et par derrière ceux-ci, c'est tout un cortège pareil de fantômes maussades, ceux de la veille et de l'avant-veille, de la façon de Marmontel ou de La Harpe ou de Saurin ou de Lemierre ; ils pullulent, envahissent, débordent, sans fin et sans merci. Parmi ce monde de larves, il y a d'éclatantes apparitions, Phèdre ou Andromaque ou Roxane. Dans la grande expulsion qu'il réclame. Mercier fera-t-il des catégories? distinguera-t-il entre les œuvres des grands créateurs et les fades copies de leurs disciples? Mais à quel titre, en vertu de quel droit de préférence, exempterait-il les premières aux dépens des autres? La beauté pure, gratuite^ spéculative ne trouve point de grâce à ses yeux. Pour d'autres raisons que nos romantiques, il
se montrera aussi méprisant, aussi aveugle à l'égard de llacine. Le dédain que ceux-ci alFeclaient envers une poésie sans couleur locale, sans épithèles pittoresques, il le professe, lui, pour la même poésie, destituée de vertu moralisante, que dis-je? suspecte de prêter au vice, aux passions coupables, le prestige de sa musique, et par là plus condamnable encore. Ainsi, dans la même proscription il enveloppe sans pitié Racine et Leblanc de Guillet, les chefsd'œuvre et les pires rhapsodies; les sarcasmes dont cellesci lui fournissent trop de matière, il les répand avec la plus aveugle impartialité sur les unes et les autres. Beaucoup de tragédies bravent le bon sens, et il s'en targue, mais qu'elles le bravent ou non, c'est comme intruses bien plutôt que comme absurdes qu'il les dénonce. Il s'arme du fouet contre tous les vendeurs du Temple, indistinctement, parce que le Temple n'est pas fait pour qu'on y vende.
Contre la comédie nous lui trouvons naturellement même passion et même tactique. Elle a des procédés de composisition surannés que les auteurs se transmettent et par l'effet desquels il replacent sans cesse sur la scène mômes noms, mêmespersonnages,mêmesintrigues, même verbiage; rien de vivant chez eux, rien d'emprunté à la nature, ce sont des copies de copies; voilà où conduit l'esprit d'autorité, la superstition des règles. Sur quoi Mercier n'est point en peine de faire porter les meilleurs traits de sa critique; il abonde en remarques aussi justes que sûres. Mais après tout, s'il en tire parti, c'est comme d'un surcroit d'arguments à l'appui de la thèse essentielle : la comédie manque à sa vraie fonction morale, elle s'égare, se disperse en puérilités au lieu de censurer le vice.
Selon la poétique régnante, que se propose un auteur comique? De peindre des caractères. A cet effet, s'il consultait la nature, il y verrait « que les caractères des hommes sont mixtes, qu'un ridicule ne va jamais seul, qu'un vice ordinairement est étayé par d'autres vices, que vouloir détacher un défaut de ceux qui l'environnent et l'avoisinent, c'est peindre sans observer la dégradation des ombres et des
couleurs »*. Or, c'est là justement la bévue qu'il commet. Dans les plus fameuses pièces dites de caractère, « on force toujours le personnage dominant pour faire sortir ce caractère principal,... on lui subordonne tous les autres, on les rapetisse pour l'agrandir, on lui sacrifie tout ce qui l'environne »'. Au lieu d'imaginer une situation, une série de conjonctures et d'en marquer les effets présumables sur le caractère de chaque personnage, — ce serait la marche logique des choses, et nous voyons que la vie procède ainsi, — le poète comique fait le contraire, il subordonne les événements au caractère et non le caractère aux événements. Aussi le spectateur en défaut ne reconnaît-il plus la vie réelle, il n'aperçoit pas une créature humaine agissant selon le jeu naturel de ses penchants et la relation de conformité ou de contrariété qui existe entre eux et les circonstances environnantes; il voit un être factice que le poète dirige selon son bon plaisir, comme la main de la fatalité. Celui-ci « fait de son personnage ce qu'un écuyer fait d'un cheval au manège; il le tourne, il l'exerce, il le fatigue en tout sens : je vois ses bonds, ses sauts, ses caracoles, mais je n'aperçois pas sa marche paisible et naturelle'. »
Prenons-nous en à qui de droit, au maître de l'art, à celui que depuis un siècle les auteurs de comédies se font un devoir d'imiter, et voyons par exemple V Avare de Molière. « Au lieu de la peinture d'un homme avare, Molière nous a donné une peinture fantasque de la passion de l'avarice. Je l'appelle fantasque, parce que ce portrait tel qu'il l'a tracé n'a point d'original dans la nature. En peignant cette passion primitive et ne la mélangeant point, Molière a ôté au tableau les ombres et les lumières dont l'accord seul produit la force et la vérité. Les lumières et les ombres consistent sur la scène dans le mélange des passions difierentes qui font avec la passion dominante le caractère de l'homme; sans ce mélange, les traits seront durs, extrêmes; n'exprimeront qu'un personnage forcé, et la vie réelle ne transpirera point... On peindra bien la passion, mais d'une manière aÔA^/'atie... La nature ne nous fournitpoint d'exemples de personnes tout à fait absorbées et changées dans une