‹ Sébastien Mercier, sa vie, son œuvre, son temps; d'après des documents inédits avec un port. en héliogravure. Avant la revolution, 1740-1789Chapitre 120 sur 521 · bu Théâtre, p · texte numérisé non relu

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seule passion... La comédie où Ton fait dominer un caractère pour lui assujettir ' tous les autres est évidemment sans vérité et sans art, les autres personnages n'ont plus l'air que de servir à l'échafaudage et l'intrigue du poète parait à nu, au lieu de la marche simple et naturelle des événements... Rien de plus commun parmi nos auteurs modernes que le défaut de tracer ainsi des caractères dramatiques d'api'ès une idée abstraite et de croire que des idées personnifiées sont des personnages vraiment agissants '. » Voilà sans doute qui est d'une vue claire et sûre; pour en témoigner que de titres diversement fameux surgissent en foule dans la mémoire : le Menteur, V Etourdi^ le Grondeur, le Distrait, le Dissipateur, ringrat, le Glorieux, VAmbitieux, V Irrésolu, le Méchant, l'Impertinent l Mercier avait un réel mérite à venir dissiper une équivoque dont commentateurs et criU((ues avaient fait comme un dogme hérétlitaire. Peindre les caractères étant l'office de la comédie, les meilleures et les plus fameuses le sont à proportion qu'elles ont apporté à cette peinture plus d'exactitude, d'où il suit qu'il n'y a rien de si vrai, de si ressemblant, de si fidèlement pris sur le vif que les caractères énumérés cidessus. Eh bien non ! ils sont vrais d'une vérité de théâtre, et non d'une vérité réelle, Mercier le déclarait à bon droit. Ils sont conçus a 'priori dans un cerveau de poète et déduits par raison démonstrative, mais nullement empruntés à l'expérience qui n'en fournit pas de semblables. Il n'est pas bien sûr, tant les préjugés, même à demi-ruinés, gardent d'empire, il n'est pas bien sûr que la même équivoque ne fasse encore quelques dupes. Que tel honnête lettré, nourri dans les sains préceptes de la tradition classique et pur de l'esprit d'irrévérence, assiste à une représentation du Menteur, par exemple, ou de VÉtourdi, le sens intime, s'il le consultait, lui remontrerait que ce sont des histoires inventées à plaisir, que, parmi les hommes de chair et d'os, on n'est ni étourdi avec cette persistance, ni menteur avec cette application, et que, comme dit le proverbe, c'est l'occasion qui fait le larron; mais j'imagine qu'il n'écouterait pas son sens intime, car, en tout ordre de vérités, l'impiété a pour origine de pareilles réflexions, et dans sa droite orthodoxie

ï. Nouvel Examen, U9-131, reproduit daus le D. de N., m, 2S>S-290,

il louerait Corneille et Molière d'avoir fait vrai, puisque ce sont de grands hommes dans un art qui consiste à faire vrai. Or, cette illusion était générale, aussi le théâtre ne sortait-il point de son ornière, et l'audace de Mercier qui s'attaquait à un article de foi fit-elle scandale. Il n'en avait pas moins raison, comme aussi lorsqu'il dénonçait la fausseté des contrastes employés dans la comédie traditionnelle, contrastes qui faisaient dire à Diderot : « Quand on voit arriver sur la scène un personnage impatient ou bourru, où est le jeune homme échappé du collège et caché dans un coin du parterre qui ne se dise à lui-même : « Le personnage tranquille et doux n'est pas loin'. » Pareillement, il était fondé à s'étonner de l'importation de personnages purement imaginaires, tels que les valets de comédie'. Encore un emprunt à l'antique perpétué par l'usage et devenu obligatoire, au mépris de toute vérité, sur la scène française. Que d'autres circonstances d'une invention aussi malencontreuse! Ce n'est que sur la scène qu'on a jamais adressé des paroles d'amour à une fille de condition. Dans la vie réelle, leurs pareilles, quand on ne les élève pas au couvent, vivent fort surveillées au logis paternel. On ne saurait les atteindre et il n'est pas d'usage de le tenter. On ne trouve quelque liberté d'entretien qu'auprès des filles du peuple ou de la petite bourgeoisie dont notre théâtre ne s'occupe pas"'.

Asservie à des formules de ce genre, il est donc certain que la comédie laissait quelque chose à désirer en fait de vérité. Moins prévenu pour ses propres idées, Mercier eût-il osé ajouter qu'elle était sans ar«?Pour avoir prévalu et s'être immobilisée dans sa forme initiale jusqu'à opposer aux réformateurs une si forte résistance, ne fallait-il pas que la faveur soutenue en fût établie sur quelques bonnes raisons? Et ce tableau de l'homme qu'elle peignait de couleurs abstraites, en quelque sorte, et sans souci d'aucune ressemblance individuelle, ce tableau dans lequel il entrait certains artifices de composition consacrés par l'usage, ne fallait-il pas qu'à défaut d'exactitude précise et minutieuse,

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