‹ Sébastien Mercier, sa vie, son œuvre, son temps; d'après des documents inédits avec un port. en héliogravure. Avant la revolution, 1740-1789Chapitre 129 sur 521 · Ibid · texte numérisé non relu

Ibid

3. A cet égard, le théâtre avait perdu beaucoup des libertés de Molière. Rousseau le remarquait flaemeut : « Molière osa peindre des bourgeois et des artisaos aussi bien que des marquis. Mais les auteurs d'aujourd'hui, qui sont des geus d'un autre air, se croiraient déshonorés s'ils savaient ce qui se passe au comptoir d'un marchand ou dans la boutique d'un ouvrier... Vous diriez que la France n'est peuplée que de comtes et de chevaliers. » A'. H., deuxième partie, 1. XVII.

4. Cette préoccupation n'avait pas échappé au poète Destouches dans le temps que, chargé d'une mission diplomatique à Londres, il avait étudié les mœurs et le théâtre des Anglais : « Ne reviendrons-nous jamais de l'injuste préjugé de ne souffrir au théâtre que les façons et les airs de notre pays? Faudra-t-il que tous les hommes et tous les âges parlent dans nos spectacles le même langage ? Les Français lisent tous les jours avec avidité les journaux et les voyages qui leur font connaître d'autres hommes qu'eux, d'autres climats, d'autres coutumes

et d'autres lois que les leurs , et lorsqu'on leur représente ces

mêmes peuples sur la scène, il sont tout étonnés de ne leur pas trouver nos mœurs, nos traits, nos manières. » Cité par A. Lacroix, De Vinfluence de Shakespeare sur le théâtre français, Bruxelles, 1856,

SA VIK, SON ()I':i;VRK, SON TEMPS 203

nous garderons bien de les travestir. Voulons-nous être éclairés sur le domestique, par exemple, c'est Antoine, le vieux serviteur du PhUosophe sans le savoir, qui est bon à consulter, et non pas Frontin ; sur le paysan, qu'on nous amène un villageois avec le costume de son état, et non pas un berger enrubanné comme à rOpéra-comi([ue et chantant des ariettes par la voix de Clairval. Nous nous trouvons en pays de connaissance et nous entendons la langue qu'on va nous parler. C'est l'essentiel.

Par contre, Mercier n'exige pas qu'on s'astreigne à copier dans la réalité mille détails oiseux sans rapport à l'utilité du spectacle. Il ne faut pas « faire comme en Italie, où quarante personnes sont à la fois sur la scène, le tout pour mieux représenter une assemblée. Là, dit- on, on voit un homme descendre de son carrosse avec tous ses gens, donner ses ordres, se mettre à table, manger, boire, prendre son café'. » Cela ne nous est d'aucun usage : d'ailleurs, en nous reproduisant trop minutieusement le réel, l'auteur va contre son but qui est de nous plaire; notre imagination « aime à créer ses jouissances »; il faut lui laisser quelque chose à faire. Ici, on le voit, Mercier demeure bien en deçà des exigences de mise en scène qui ont cours de notre temps et qui, dès lors, tendaient à se faire sentir ; par exemple, il se sépare de Beaumarchais, conseillant, pour charmer l'ennui des entr'actes, de laisser le rideau levé et de prolonger l'illusion par le va-et-vient des serviteurs à travers l'appartement ".

Dans le choix des événements, même vérité que dans celui des personnages. « Gardez-vous d'offrir une action qui

ne soit pas vraisemblable La vérité elle-même n'a pas

toujours les caractères de la vraisemblance. Si donc vous inventez la fable, qu'elle soit soumise à toutes les lois non seulement du possible, mais des lieux, des temps, des mœurs, des personnes, et n'en croyez point l'ardente ima-

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