Journal de Paris, 9 juin
renchantement du langage, la précision heureuse et le fini de l'élocation*. »
Mais on veut que ces hommes de génie aient posé les bornes de l'invention, on prétend que nul ne s'écarte des modèles qu'ils ont donnés, on contracte une impardonnable servilité de jugement : « Nous en croyons plus les livres que le sentiment de notre propre admiration^ » Par suite, de génération en génération, on va chercher des règles dans les ouvrages consacrés au lieu de consulter la nature et son propre talent. De là, la plus stérile uniformité : « On reconnaît les traits de la même école, comme on reconnaît les domestiques à leurs livrées »\ On en arrive à traiter seize ou dix-sept fois les sujets d'OEdipe, d'Oreste, d'Alceste^ d'Idoménée*. « Le vulgaire croit que l'art se perfectionne, parce que les copies se multiplient, c'est une abondance indigeste, et cette fausse richesse ôte jusqu'à l'idée d'en acquérir une réelle ^ » Contre toute velléité d'innovation on allègue aussitôt les grands noms, car « les grands noms sont toujours de grandes raisons pour les petits génies" ». Comment dès lors Mercier, qui professe que chacun « est juge exact en littérature de la manière dont il est affecté" », comment, pour le salut de la cause, n'irait-il pas droit au principe du mal, aux auteurs fameux qu'on rend responsables de toute cette littérature dégénérée, puisque, dégénérée même, c'est d'eux qu'on se réclame pour en exiger la perpétuité, pour mettre obstacle à toute création originale, surtout pour empêcher que la scène soit enfin rappelée à ses fins légitimes? Comment même garderait-il envers eux quelque mesure, ou la moindre équité, quand il y va d'un intérêt social qu'il juge de si haut prix et quand on le réduit à remporter sur eux les droits mêmes de son indépendance? Plus haute est l'autorité, plus l'attaque devra redoubler d'ardeur. « Depuis soixante ans l'on enfle le mérite de ces poètes, et l'on trompe visiblement l'art dans