J'eu parlerai, à l'occa^iou de sa représeiitaliou
révélé à temps le vrai nom de rorigiual,hi reine Cléopàlre. Faut-il s'étendre davantage sur le GeniUlâtre? Avec des traits plus forcés et plus noirs, voilà un personnage de théâtre qui a bien dépassé l'heure de ses premiers débuts : c'est le hobereau, entiché de ses titres, ignorant et dur, le père avare et brutal qu'un complot d'amoureux berne au dénouement. On y trouverait quelques passages plaisants sur les querelles de préséance en province, d'autres qui tournent en ridicule la science du blason. Dans dix ans, le GentilliUre déchu ne sera plus que le Ci-devant Noble. Grâce au 10 août libérateur, il verra ses vassaux, à sa barbe, lui tuer son gibier. Mais, à ce détail prés, rien n'est moins révolutionnaire que cette comédie, où personnages, action et ressorts comptent parmi les plus authentiques du théâtre traditionnel. Elle n'est nullement désagréable, au reste. Grimod de la Reynière, la jugeant en ami et qui savait prendre Mercier par son faible, y trouvait à louer surtout « des morceaux de chaleur et de sentiment qui parlent à l'âme'. » Mais cette grosse caricature vaut plutôt par la verve ingénue et irritée avec laquelle Mercier s'escrime contre son naïf croquemitaine.
En un jour de grosse joie il lui arriva aussi de composer une tabarinade, plaisante, en vérité, comme une scène populaire de Jeaurat, Le Charlatan ou le Docteur Sacroton^ que je réserve pour en rendre compte plus loin.
Et il y aurait enfin quelque injustice à omettre une bluette qui n'a pas trop mauvaise tournure, Papirius ou les Dames romaines. Encore que Mercier tint fort, nous le savons, à ce que les femmes fussent munies d'une instruction sérieuse, cette petite comédie nous apprendrait pourtant qu'il n'a pas droit de compter parmi les précurseurs du féminisme. On y voit l'épouse d'un consul harceler son fils de questions pour savoir quelle délibération secrète occupe le Sénat dont il est un des plus jeunes membres. Conçoiton en vérité, tout ce qu'il y a d'outrageant à tenir dans l'ignorance des alîaires publiques une moitié de l'ordre patricien? Pour ne manquer ni à son serment ni à sa mère, Papirius imagine de répondre sur le ton le plus conhdentiel que ses collègues ont mis en discussion si l'on donnerait
\. Journal helvilUque (de Neuchàtel), 1 avril 1781, p. 74.
deux femmes à chaque mari ou deux maris à chaque femme. Le sexe entier, sur le champ au fait, envahit tumultueusement l'auguste enceinte où l'artifice dévoilé tourne à sa confusion. La plaisanterie eût sans doute gagné en délicatesse à n'être point faite par un fils à sa mère. Il faut avouer aussi qu'elle n'est ni très-forte, ni parfaitement concluante, et il serait excessif d'y regarder de trop près. C'est un badinage passable où Mercier a mis toute la légèreté dont il était capable, mais non pas à beaucoup près toute celle que le sujet eût réclamée. La plume qui avait écrit Izerben s'était alourdie avec l'âge, et même avant l'âge. Comparés à ceux qui forment, au xvui* siècle, le répertoire comique du second et du troisième ordre, les menus ouvrages que je viens de citer ne se recommanderaient en général ni par la rapidité de l'allure, ni par l'adresse du trait; quelque prolixité ne laisserait pas d'y paraître avec quelque pesanteur; la manie de prêcher risque, même là, certaines incursions que le lieu rend particulièrement importunes, témoin une tirade, dans l'Homme de ma connaissance,qui montre de quel touMercier s'entend à gourmander les coquettes. Et comme les mêmes comédies n'ont, d'ailleurs, rien qui les distingue, par l'invention ou la structure, de beaucoup d'autres notablement mieux venues, on pensera peut-être qu'il est temps d'arrêter la revue sommaire qui vient d'en être passée.
Pour des raisons différentes, il convient d'en mettre à l'écart deux autres encore. La petite pièce intitulée Les Comédiens ou le Foyer n'est qu'un pamphlet dont il sera parlé à propos du différend engagé entre Mercier et la Comédie- Française; et l'on doit ranger aussi au nombre des écrits de circonstance Charles II , roi d'Angleterre, en certain lieu, comédie très morale en cinq actes très courts, dédiée aux jeunes princes et qui sera représentée , dit-on, pour la recréation des Etats-Généraux. Par un disciple de Pijtlmgore. Sousle couvert d'un déguisement anglais, Mercier y retraçait l'aventure du Comte d'Artois arrêté par la police dans la maison d'une matrone hospitalière, sujet bien propre à égayer en juillet 1789 la malice des Parisiens sur le compte d'un prince qu'ils ne portaient pas dans leur cœur'.
1. Desuoiresterres, La Comédie satirique au XVIII*^ siècle, p. 283. Une
Les drames de Mercier, ceux qui remplissent les conditions de la réforme conçue par leur auteur, sont de trois sortes : 1" Ceux de la vie familière : Jenneval, le Déserteur, Natalie, l'Jndigent, le Faux Aini, le Juge, la Brouette du Vinaigrier, le Campagnard ou le Riche désabusé, V Habitant de la Guadeloupe, Zoé, le Nouveau Doyen de Killerine, Hortense et d'Artamon, le Libérateur^. II n'est pas inutile de rappeler que le sens du mot drame est un peu différent dans la pensée de Mercier de celui que nous y attachons d'habitude. Il s'applique à l'ouvrage de théâtre qui emprunte à la vie réelle une leçon morale destinée à instruire l'auditoire en excitant son émotion. Cette émotion est sujette à varier beaucoup en degré selon que les événements retracés sont plus ou moins pathétiques, même ils peuvent ne l'être presque pas sans que la définition soit en défaut.
A ce titre, le genre du draine^ tel que l'entend Mercier, comprend aussi les pièces qu'il a qualifiées lui-même de comédies, comme VHabitant de la Guadeloupe, ou encore des historiettes aussi anodines que le Campagnard, le Libérateur, Hortense et d' Artamon" . Sous le bénéfice de cette observation, il y a lieu de rattacher à la première catégorie les enseignements tirés de la vie des grands hommes, Molière, Montesquieu à Marseille, la Maison de Socrate, Fénélon dans son diocèse^.
Viennent ensuite : 2° Les épisodes tirés de l'histoire ou de la légende, Olinde et Sophronie, Jean Hennuyer, Cliildéric, la Destruction de la Ligue, la Mort de Louis XI, Portrait de Philippe H.
Et enfin : 3° Les imitations de Shakespeare, les Tombeaux de Vérone , le Vieillard et ses trois filles , Timon
note de la maia de Mercier dit que la Jeunesse d'Henri V, d'Alexandre Duval, est ime copie de son Charles II.
1. Les inédits de celte catégorie sont, je le rappelle, Lucerval, Léonline ou la Nouvelle Médée, la Tendre Fille, Paméla mariée et Romainval.
2. Il s'en explique lui-même dans la préface de son Molière. S'il donne à toutes ses pièces le nom de drame, c'est que ce nom est purement générique et que, tenant à provoquer des sensations mixtes, il repousse les auciennes dénominations qui ont le tort d'eu préjuger la nature.
3. Cette dernière sous les réserves qui précèdent. On peut rattachera ce groupe la Jeanne d'Aarc tirée par Mercier de sou propre crû, et aussi la petite comédie anecdotique inédite intitulée Une journée de Rosny.
d' Athènes \ -àin^i que \a. Jeanne d'Air traduite de Schiller.
On voit que Mercier a puisé à des sources nombreuses. 11 a mis à contribution l'histoire, Shakespeare, le Tasse qui lui a fourni l'épisode d'Olinde, Goldoni dont il a reproduit le Molière et la Paméla mariée, les biographies des hommes illustres qu'il lui a plu de représenter sur la scène, l'abbé Prévost qui lui a inspiré le Nouveau Doyen de Killerine. Jenneval lui vient de l'auteur anglais Lillo, et VHabitant de la Guadeloupe, d'un roman d'outre-Manche, intitulé Miss Sidney Bidulph^. La Brouette du Vinaigrier a pour origine une aventure authentique insérée dans un recueil d'anecdotes, le Gage touché. L'histoire d'Hortense et de d'Arta7non est également vraie. Le Libérateur est tiré du théâtre allemand. Les autres drames appartiennent en propre à Mercier, mais, imaginés de toutes pièces ou empruntés à un fonds étranger, tous ont été par lui marqués à son empreinte, tous trahissent l'unité de l'intention et de l'effort.
Scrupuleusement conforme à la poétique du genre, chacun d'eux invite le spectateur à méditer, soit sur la pratique de telle vertu, soit sur Tatrocité de telle passion coupable, soit sur l'injustice ou la barbarie de telle loi ou coutume. Exemples : Tenez-vous en garde contre le libertinage qui égare la volonté jusqu'au crime {Jenneval). — Le devoir envers la stricte et absolue justice l'emporte sur toute autre considération [le Juge). — Le fanatisme entraîne l'homme aux extrémités les plus sanglantes {Jean Uenniiyer, la Destruction de la Ligue, Portrait de Philippe 11). — Les abus monstrueux du pouvoii' absolu {Olinde et Sophronie, Portrait de Philippe II). — Rigueur barbare des lois militaires, fatalité implacable dont un cœur généreux peut être victime; néanmoins, et même au prix de la vie, religieuse obligation de garder son serment {le Déserteur). — Devoir de modération dans l'exercice de l'autorité paternelle, devoir d'obéissance et de respect même envers un père injuste {Zoé) ; — End^urcissement du mauvais riche : trop d'opulence rend cupide, égoïste, trop de facilité à satisfaire ses passions rend insensible,
1. Pièces inédites correspondantes : Iinogène, Othello, et par extension la Jane Grey empruntée à Rowe, peut-être aussi la Marie Stuart qui s'est perdue; il y a apparence qu'elle devait quelque chose à Schiller.
2. Par Mistress Sheridan. Voir J. Texte, Origines du cosmopolitisme lilLéraire. Paris, Hachette, 1895, p. 274.
SA VIE, SON oïMivni;, son tkmps 229
mène ;i, violer les règles élémentaires de la pilié el de lacliai'ilé; au contraire, les pauvres sont humains, généreux, raisonnables, contents de leur condition modeste, pourvu que le nécessaire ne leur manque point; prêts à partager avec de plus indigents qu'eux, à s'oublier pour autrui, ils pratiquent l'union des cœurs, la tendresse et la fraternité [V Indigent, l'Habitant de la Guadeloupe). — Injustice et déraison des préjugés d'inégalité entre les classes, avantage de les fondre entre elles par des mariages, égalité que rétablissent, en dépit de l'origine^ le travail et la vertu [la Brouette du Vinaigrier). — Union conjugale, afîection réciproque des membres d'une famille, bassesse et perfidie des passions intéressées qui fomentent la désunion dans un ménage [le Faux Ann). — Devoir du souverain envers la nation ; pacte primitif et volontaire entre celle-ci et celui-là ; attachement des Français généreux et libres à leur prince [Ckildéric). — Calamités qu'entraînent la haine et la discorde ; victimes innocentes qu'elles font [les Tombeaux de Vérone). — Horreur que doit nous inspirer l'ingratitude des enfants envers les parents (/»? Vieillard et ses trois fi. lle.s). — Malheur que provoque l'inconstance en amour, obligation de respecter la foi jurée [Natalie).
Tous lieux communs de morale pratique ou présumés tels (par exemple, les maximes politiques, où l'orthodoxie régnante aurait trouvé à reprendre, mais qui n'en étaient que plus chaleureusement adoptées par les consciences), partant applicables à chacun, propres à le tenir dans le bien et à Técarter du mal par la vertu de l'exemple, en résumé utiles : par là le théâtre est fidèle à sa loi essentielle, à son devoir d'enseignement. iMais le spectateur ne prendra pour lui les leçons qui lui sont destinées et n'en recueillera de profit que s'il connaît ceux qui les donnent pour ses pareils, pour gens de son espèce dont il entende la langue, les passions et les intérêts, à la place de qui il puisse se mettre et de la conduite desquels il tire des conséquences à son propre usage. Dès lors, au lieu d'appellations génériques et abstraites qui désignent des types et non des individus, nous dépaysent, nous transportent en pleine littérature, nous avertissent que ces gens-là, inventés par des auteurs, ne sont point de notre quartier, ils porteront des noms de Français, de Parisiens d'aujourd'hui : c'en est fait
des Géroate, des Valère, des Cléanle, des Eraste, des Dorante; voici venir Jenneval, Dabelle,Dortigny, Saint-Franc, Fondmaire, Durimel, Delomer, et ces noms-là, il est vrai, sentent encore un peu la fiction, si bien qu'aujourd'hui leur élégance surannée suffirait, quand nous les rencontrons, à dater les personnages qu'ils désignent, mais, du moins, rien n'empêche qu'ils aient, tels quels, figuré sur les registres de Saint-Sé vérin ou de Saint-Jean-en-Grève. De même, nous sommes renseignés sur leur condition sociale : nous voyons Dabelle^ dans ses fonctions de chef de bureau au ministère de la Guerre; devant nous Dortigny*, qui est homme de finance, interroge son agent de change sur le cours de la Bourse; Delomer^, négociant, confère avec son commis; M. de Leurye* passe la nuit sur les dossiers des procès qu'il va juger; Joseph» manie la navette du tisserand. Gens de robe ou de négoce, travailleurs riches ou pauvres, car ils méritent notre attention préférablement aux oisifs, ce sont eux qui dominent dans ce théâtre, représentés au vif de leur condition, de leur foyer, de leur famille. Femmes et enfants s'y peignent aussi vaquant à leurs occupations quotidiennes : M™^ Dortigny renchérit encore sur les rapaces calculs de son mari; M"** Mirville*^, qui est une veuve intéressante, mère de famille et besogneuse, compose avec son aiguille les broderies qu'elle fera vendre discrètement; le petit Merval' revient de sa pension où nous savons que le latin l'ennuie ; la petite de Leurye * est bien sagement appliquée à sa couture.
Comme leurs habitants, les logis nous apparaissent distincts, individuels, significatifs, avec le mobilier, la décoration, les objets domestiques, les traces de vie familière propres à ceux qui y demeurent. Une « misérable salle basse sans cheminée », des tabourets dépaillés, un métier de tisserand, une fenêtre où plusieurs vitres absentes sont remplacées par du papier, nous révèlent le gîte de Joseph, l'indigent.