Le Vieillard et ses trois filles
3. Représenté à Londres sur le théâtre de Drury-Laue en 1733, sans grand succès, au dire de Grimm, bien que Garrick en eût joué admirablement le principal rôle. Diderot fit de cette pièce en 1760 une traduction qui, soumise aux comédiens, ne leur agréa point, mais qui, toujours d'après Grimm, ne fut pas inutile à Sauriu quand il s'exerça fort librement à sou tour sur le naèrne ouvrage. Plus heureuse que l'oriirinal, l'imitation réussit à souhait. Mole s'y montrait admirable. Voir Diderot, vu, 413, 414 et Corr. lilL, vui, 7o-Sl.
SA VIE, SON ORUVnE, SON TEMPS 233
aux dopons du vico. C'est ainsi qu'on i^jàche un beau siijol quand on réduit lo thôàtro à l'ôtatdo divortissement Tutilo. Ou a si bien l'ail la loiloîLe à une de nos pires passions, des plus fécondes en effets pernicieux, que le spectateur rentre chez lui, persuadé qu'elle n'est que gentillesse et bagatelle. L'âme sereine, amusée, nonchalante, il entretient en lui, sur la foi d'une image trompeuse, ce scepticisme d'habitude qui nous laisse sans force contre les tentations en nous détournant d'y réfléchir. Vienne au contraire l'esprit nouveau, l'esprit de méditation austère et d'amendement, et soudain le jeu paraît à nos yeux sous ses traits véritables, dans son horreur. Cet homme, honnête et heureux naguère, qui déserte son foyer, réduit sa famille à la détresse, dilapide le bien de sa sœur et finit en prison par le suicide, quand nous l'aurons contemplé, le frisson nous prendra: ébranlés jusqu'au fond de la conscience, nous formerons en nous-mêmes les résolutions salutaires où l'énergie se retrempe. Ce tableau sinistre avait emporté l'acclamation du public, signe qu'il était mûr pour de nouveaux enseignements.
Mercier n'y tient pas et se jette dans la lice. Non moins que le jeu, l'inconduite porte en soi sa leçon. Comme Moore à Saurin, c'est aussi un auteur anglais qui lui fournit, à lui. son thème, Lillo, fameux dans son pays par le Marchand de Londres, une lugubre histoire où l'on voit une courtisane très scélérate conduire son amant à l'assassinat et à la peine capitale*; et il publie en il 69 Jenneval ou le Barnevelt français^, en proclamant dans sa préface les raisons qui lui ont fait choisir ce sujet. « Échauffé par le désir de donner un drame utile, j'ai voulu peindre les suites fu-
1. L'original datait de 1721. En 1748 Clément eu avait donné une traduction qui émut Collé lui-même jusqu'aux larmes. 11 est vrai que, relisant dans sa vieillesse les lignes qui en contenaient l'aveu, celui-ci crut devoir s'en excuser, Journ. de Collé, i, 21, 22. Du même sombre sujet, librement imité de Lillo, un auteur aujourd'hui oublié, Anseaume, avait, qui le croirait? tiré un opéra-comique imitulé V École de la Jeunesse, qui, mis en musique par Duui, fut représenté à la Comédie Italienne avec le plus grand succès le 24 janvier 1763. Le même ouvrage y reparut au mois d'octobre 1779, avec une autre partition due au compositeur Prati, élève de Picciui. Corr. litt., vi, 187, xir, o31.
2. Barnevelt est l'orthographe déhgurée de Barnwell, le héros du drame anglais.
nestes d'une liaison vicieuse, rendre la passion redoutable autant qu'elle est dangereuse, inspirer de l'éloignement pour ces femmes charmantes et méprisables qui font un métier de séduire, montrer à une jeunesse fougueuse et imprudente que le crime souvent n'est pas loin du libertinage, et que dans l'ivresse enfin on ignore jusqu'à quel point peut monter la fureur ^ »
Jenneval, orphelin et pupille d'un oncle qui habite la campagne, a été installé par lui, pour faire son droit, à Paris, dans la maison de M. Dabelle, chef de bureau au ministère de la Guerre, père d'une jeune fille charmante et homme de bien dans toute la force du terme. Enthousiaste et romanesque, il s'enflamme d'amour pour une femme galante nommée Rosalie. Comme il doit avoir quelque bien à sa majorité, celle-ci tient fort à sa conquête, joue avec lui la comédie du sentiment et de l'abnégation, vante les délices d'une vie ignorée et modeste : une cabane avec l'amour. Naturellement Jenneval la prend pour une petite sainte; dès qu'il aura l'âge, il la conduira à l'autel; en attendant, et pour la mettre dans ses meubles, il détourne une lettre de change. Cette conduite désole sa famille d'adoption et, en particulier, M^'^^ Dabelle qui avait pour lui une secrète inclination. L'oncle averti accourt des champs. Impérieux et positif, il n'a aucune pitié pour les faiblesses du cœur. Son neveu a failli à l'honneur, il ne veut rien entendre de plus et, comme en ce temps-là il n'y avait aucune sécurité à vivre d'amour libre, il met la police en campagne contre Rosalie qu'attend le sort de Manon Lescaut. Menacée de perdre à la fois la liberté et la fortune (car l'oncle déshérite le coupable), Rosalie aposte pour assassiner son persécuteur un certain coupe-jarrets à sa dévotion; de plus, afin d'être bien sûre de Jenneval, elle tente, à force de plaintes, de caresses et d'imprécations, de l'engager dans le complot. 11 se débat avec horreur, un instant la sirène égare sa conscience,, il s'élance au dehors, revient à lui et, par une rencontre providentielle, prête main-forte à son oncle aux prises avec l'affidé de Rosalie. En suite de quoi, il obtient sa grâce, rentre au bercail et, désabusé de sa maîtresse, laisse son cœur se reprendre au charme de Lucile Dabelle qui se montre miséricordieuse.