A. IV, se. II
4. Avec soa style boursouflé, Mereier, seloo Grimm, eoutrefait froidement et gauehement la ehaleur et l'éloquence de Diderot et les mots profonds et frappants de Sedaine. » Cor?\ Hit., vin, 39.5.
o. Du Thédlre, 177.
6. .Mercier écrivait quarante ans plus tard ; « Je n'ai point eu de modèle pour Rosalie, je n'ai pas eu besoin d'entrer dans la maison d'une courtisane. Les poètes voient tout dans leur imagination. » Nous l'en croyons sur parole, mais il se flatte quelque peu quand il ajoute : « J'ai vu Rosalie, comme Racine a entendu les miaulements incestueux de Phèdre qu'il a traduits en très beaux vers. « Papiers de M. Duca.
chaleureux cœur il a composé toute l'éloquence de ses héros. M. Dabclle est le parlait modèle des geus de bien; il ne prononcera donc pas un mot qui n'atteste la gravité de sa pensée et la conscience de ses devoirs. 11 nous représente le père vigilant et l'ami indulgent : sans rémission, sans distraction, sans relâche, il en parle le langage. Jenncval brûle d'un amoui' coupable, ce qui est fort mal, mais il a une âme bonne et sensible, et chacune de ses paroles en proclame la candeur. Lucile est une vierge innocente, timide, soumise à son père et en peine d'un inhdèle; pas un moment elle n'interrompra sa plainte de tendre brebis. Rosalie ayant l'emploi d'une scélérate authentique, il faut qu'elle se proclame telle et marque l'opposition de la vertu de Jenneval à sa propre perversité en appelant l'une et l'autre de leur nom*.
N'est-ce pas Mercier pourtant qui, dans sa verve d'arguments contre l'ancien théâtre, lui reprochera fort justement de ne point faire de place à ces caractères mixtes, mélangés de passions et d'humeurs différentes, qui sont ceux de la commune humanité? Et que fait-il ici lui-même que d'immobiliser, de figer chacun de ses héros dans l'attitude primitive qu'il lui a imprimée? Renchérissant encore sur les simplifications arbitraires qu'il reproche à Molière^ ce n'est pas un pur avare ou un pur hypocrite que seront les personnages de ce théâtre, mais tout uniment des bons ou des méchants, séparés, distingués les uns des autres comme par le contour d'une grosse enluminure. Fidèle à sa poétique, Mercier nous aurait fait voir le fond des cœurs : chez Rosalie, quelque caprice tout au moins, quelque grain de tendresse vraie pour l'innocent qu'elle pense à gruger, car cela n'est pas incompatible avec les calculs de l'intérêt; à l'instant du crime, quelque émoi, de la perplexité, de l'hésitation, car on n'a guère le cœur aussi ferme à l'instant d'un coup d'essai, et ce n'est pas son état, à cette femme, que d'assassiner. De plus, condamnable tant qu'on voudra dans ses vues sur Jenneval, elle ne devient une créature de proie qu'à l'instant qu'on la traque ; et, pour la juger équitablement, voilà ce qu'on ne saurait distraire de l'appré-
1. i< Comme sa vertu uaïve vient à tout moment rompre mes projets! mais je les ai conçus, il faut qu'ils s'accomplissent. » A. II, se. JX.
ciation de sa responsabilité. Jenneval fait sans cesse un larmoyant mélange de sa passion pour Rosalie et de ses sentiments pour ceux qu'il délaisse : il nous manifeste trop qu'il n'est pas infidèle de cœur. Et pourtant, il y a telle heure où, la passion ayant fait son œuvre, il a dû l'être, triompher des remords latents, s'abandonner à des transports d'allégresse enivrée. Pareillement, les Aristes de la pièce, le vertueux Dabelle et le vertueux Bonnemer : leurs bras sont tout le temps prêts à s'ouvrir, et tout le temps vacille au coin de leur paupière la douce larme d'attendrissement qui va couler tout à l'heure. Il ne nous déplairait cependant pas que la colère vînt à leur monter au cerveau, qu'une parole dure leur échappât, qu'entre des cœurs en rixe il s'échangeât des propos amers, insultants, inconsidérés. Car tout cela est vrai, et tout cela est la vie. Mais Mercier craint trop qu'on s'y méprenne : il ne mélangera d'aucune âcreté le lait de tendresse qui jaillit sans relâche du cœur des bons', il ne tempérera d'aucun vestige humain, d'aucune inconséquence furtive la laideur morale des méchants : elle ne sera instructive que si elle est de tout point repoussante.
Ainsi le vrai est sacrifié à l'utile ; ainsi le Mercier clairvoyant, exercé à la critique, au besoin en fonds de satire, s'efface devant le Mercier moraliste, prêcheur et bénisseur. Dans ce drame bourgeois, réel par le choix des personnages et la nature de l'action, chimérique par les caractères, rien
1. Les nerfs délicats n'y résistaient pas. Une femme d'esprit, charmante et fine, auteur de romans qui furent très goûtés, M^e Riccoboni écrivait un jour : « Ce qui me conduira, je crois, à cesser de lire, c'est cette manie commune actuellement aux écrivains de tous les genres, de toutes les nations, c'est cette farie, cette rage de vertu qui excite en eux des transports approckant de la folie. Quoi! ne pouvoir écrire dix lignes sans s'écrier : « 0 bonté ! ô bienfaisance ! ô huma- « nité ! ô vertu ! » En lisant hier un drame insoutenable dont le principal personnage, choisi dans la classe du peuple, s'efforce de ressembler à Titus comme le rat à l'éléphant, il me prit un si grand dégoût des êtres sensibles, des êtres bienfaisants, des vertueux citoyens que si, dans ce moment, on s'était avisé de vanter ma boaté, de louer mes vertus, j'aurais, je crois, exigé une réparation d'honneur pour cette insulte. » La Harpe, qui cite ce passage des Lettres de Mylord Hivers, ajoute en conclusion : « Il est évident que M^"' Riccoboni venait de lire quelque drame de M. .Mercier quand elle a écrit ce morceau. » Journal de Politique et de Littérature, 1776, m, 540-541.
SA VIE, SON OEUVni';, SOX TKMl'S 2:î9
n'accuse si bien la coexistence des deux inspirations qu'un caractère accessoire comme celui de l'oncle Ducrône. Là s'est réfugiée toute la vérité de la pièce. Le triomphe de la vertu étant commis à d'autres et conséquemment hors de cause, le rôle du vice à confondre étant aussi endossé par d'autres, celui-ci à pu intervenir dans l'action avec son naturel de chef de famille intègre, mais brutal, entêté, extrême dans ses résolutions, et, pour preuve qu'il est vrai, c'est le seul qu'on ne puisse blâmer ni louer sans restriction et qui soit fait pour inspirer des sentiments partagés. Ecoutons-le un moment :
DUCRÔNE
« ... Ah ! Ah ! Monsieur mon neveu, vous me faites quitter la campagne, mais patience! vous me paierez mes peines.
DABELLE
Le mal n'était point à son comble, et d'ailleurs nous espérions le guérir. Chaque faute doit être appréciée d'après l'âge, le caractère. De grâce, ne dérangez rien au plan que nous sommes convenus de tenir à son égard...
DUCRÔNE
Je ne prends jamais conseil que de ma tète, monsieur, et je n'ai jamais eu lieu de m'en repentir. Je suis son oncle, et vous sentirez bientôt que je dois penser tout autrement que vous. Ce n'est pas votre neveu qui vous a volé, c'est le mien, c'est mon sang qui s'est avili...
DABELLE
... Si je m'intéresse au sort de ce jeune homme, croyez que je connais au fond son caractère et que j'ai mes raisons pour plaider en sa faveur. Il vaut mieux éclairer le coupable que de le punir. N'aggravons point ses fautes lorsqu'il est encore facile de les réparer.
DUCRÔNE
Vous vous trompez très fort si vous le pensez. Tant de bonté, tant de zèle m'étonne, mais ne m'entraîne pas. Chacun a ses principes. Les vôtres peuvent être fort bons envers une tille dont le caractère est naturellement porté à la
240 SÉ6ASTIEN MERCIER
vertu. Je donnerais la moitié de mon bien pour avoir une enfant comme celle-là. Mais je connais un peu comme il faut mener cette jeunesse extravagante, indisciplinable. Celui quia osé une fois manquer au devoir que l'honneur lui imposait ne mérite plus aucun ménagement'. »
Voilà, ce me semble, un assez bon dialogue de théâtre, et vraiment proche de la vie réelle. Par sa structure générale^ par des traits notables de vérité comme celui-là, Jenneval répond en quelque mesure aux théories dramatiques de Mercier et, si l'on songe que c'était sa première pièce, on reconnaîtra qu'elle avait l'air de promettre.
La Brouette du Vinaigrier n'est pas non plus dénuée de mérite. 11 n'y a pas de sujet moins neuf ni plus uni. Mercier prétend démontrer qu'en fait de mariage il faut préférer l'inclination aux convenances, qui ne sont qu'un déguisement de la vanité ou de l'intérêt. Tout l'ancien théâtre est rempli de filles dont l'autorité paternelle veut disposer coutre leur cœur et que l'art du poète unit, au dénouement, avec celui qu'elles aiment. Mais c'est pur instinct de sympathie, complicité de cœur entre l'auteur et deux jeunes amoureux qu'on tyrannise. Ce bon mouvement de bienveillance désintéressée, notre dramaturge en fait un grand principe d'économie sociale. L'amour n'a pas seulement droit à être exaucé, parce qu'il est l'amour, mais par cela de préférence qu'il s'adresse plus haut ou plus bas que soi. « Tout ce qui mêle les différents états de la société et tend à rompre l'excessive inégalité des conditions, source de tous nos maux, est bon, politiquement parlant. La môme loi qui défend aux frères de s'allier à leurs sœurs devrait peut-être interdire aux riches de s'allier aux riches-. » Passons sur l'exagération de ce vœu, avec Mercier il faut toujours remetl!-e les choses au point, et venons à la démonstration qu'il nous propose.
!. Jennevai, a. 111, se. II.
2. Préface de laB. du V. Cette préleutiou est vertemeot relevée par VAnn. Lilt., 1775, vu, 3, et par le Mercure, 23 oct. 1784, p. 181.
SA VI K, SOiN ŒIIVUK, SON TKMl'S 241
M. Delomer, négociant riche et considéré, père d'un(î fille unique, a ua commis digne de toute sa confiance : c'est le lils du père Dominique, vinaigrier de son état, qui, depuis quarante-cinq ans, fournit ses pratiques en roulant luimême son petit baril sur une brouette. Laborieux, honnête et plein de courage, il a donné à ce fils une excellente éducation, s'est bien gardé d'en faire un latiniste, l'a envoyé hors de France apprendre le commerce et les langues étrangères, si bien que ce jeune homme accompli rend à son patron, M. Delomer, les services les plus précieux. Par malheur, il le sent trop, l'humble industrie paternelle ne le met pas dans le monde sur le même pied que le chef d'une grande maison dont la seule signature, circulant de place en place, s'échange partout contre de l'or. C'est donc en silence qu'il aime M''*' Delomer, mais il ne se résoudra pas à la voir en épouser un autre et, comme elle est promise, il s'apprête à partir. La jeune fille aussi soupire en secret pour l'amoureux Dominique, mais comment résister à la volonté de son père? Soudain la catastrophe d'un correspondant met Delomer à deux doigts de la faillite. Chancelant un instant sous ce coup inattendu, atteint à la fois dans sa prospérité et dans le bonheur de sa fille, il s'est senti hanté par une tentation détestable : il va profiter de l'ignorance oi^i l'on est encore et accepter des fonds qu'o)i lui prête. Dominique lui sauve la probité et se met à l'œuvre pour liquider le passif. Il ne restera rien que l'honneur. Naturellement, au premier mot, le coureur de dot dont Delomer voulait faire son gendre prend la fuite, et c'est à ce moment que le père Dominique fait son entrée dans cette maison dont il ignore la ruine, poussant devant lui sa brouette. La veille, en des temps plus heureux, il a reçu les confidences de son fils et prétend lui donner celle qu'il aime. Aucun vain préjugé n'altère sa confiance : un commerce en vaut un autre; le sien a fructifié, et dans son baril il vient de mettre un chargement dont nul ne se doute encore, tout près de cent mille livres, or et argent, le fruit d'une vie de labeur. Comme il ne faut pas toutefois que le vil intérêt l'emporte, c'est dans l'ignorance de ce trésor inattendu que Delomer fait aux propositions du vieux vinaigrier l'accueil le plus obligeant : à peine a-t-il eu une sourde révolte d'amour-propre aussitôt réprimée, et
IG
il agréerait volontiers Dominique, mais il a tout perdu et redoute la misère pour le jeune ménage. Là-dessus, l'or de couler à flots hors du baril débondé. Les amants seront unis et la vertu des honnêtes gens glorifiée.
On aperçoit bien dans cette pièce les qualités qae requiert le code dramatique de Mercier. Elle ofïre au public l'exemple ^salutaire d'honnêtes gens chez qui bonne conduite et félicité vont de pair, et elle nous les représente dans la sincère allure que nous verrions à leurs pareils, au cours de la vie réelle. Ce n'est pas qu'on n'y trouve quelque peu à reprendre. L'amour de la vraisemblance devait-il souCfrir qu'un bijoutier s'appelât M. du Saphir, comme l'usurière, dans Regnard, s'appelle M'"« La Ressource? D'autre part — et ceci est plus grave — on ne voit point l'utilité de tant avilir Jullefort, l'épouseur épris des beaux yeux de la cassette. Pour qu'il eût tort, ne suffisait-il pas et de ses vues intéressées et de l'aversion qu'il inspire à sa future, sans qu'on vînt nous apprendre ses précédentes négociations matrimoniales avec une femme de soixante-six ans? Et Mercier avait-il donc peur que nous prissions le change sur les vrais mobiles du personnage, qu'il lui prête cette effusion par trop candide ; « Lorsque vous me parlez de l'aisance du père, cela m'attendrit* » ? Le propre de semblables passions est de se dissimuler, voilà par dessus tout ce qu'il ne fallait pas omettre, si l'on voulait que nous fussions frappés de la ressemblance. A tout prendre, la faute n'est pas irrémissible et chacun, dans cette petite intrigue, remplit convenablement son emploi, garde son air naturel. Juliefort, en quête d'un beau parti, croit le tenir et s'en applaudit d'avance. Le père Delomer est un caractère qui ne s'entend pas moins bien : homme de travail lui-même, accessible et bienveillant, assez philosophe pour ne point dédaigner plus petit que soi, il a, en somme, comme tout bon
1. A. 1, se. I. Le Mercure demande à ce sujet pourquoi .Mercier « a doDué un caractère si révoltant à son M. Jullefort? S'il nous répondait que c'est pour le mettre en opposition avec Dominique le fils, nous pourrions lui répliquer que c'est un bizarre contraste que celui du blanc au noir et que ce n'est pas là fondre les couleurs mais les briser. ^> 23 oct. 1784, p. 180. L'observation porte, adressée à un écrivain qui s'était élevé si fort contre les coutrastes en usa2:e dans l'ancien théâtre.
père, le souci des partis sortables : c'est de bon cœur qu'il va marier sa fille à Dominique, mais je gage qu'il n'en aurait pas eu le premier l'idée. M"" Delomer sait aimer et soiillrir, mais elle est bien élevée, elle a trop le sens de ses devoirs pour imaginer quoi que ce soit qui ressemble à un esclandre. Enfin les deux Dominique me paraissent également porter la figure de leur état : le vieux, gaillard et content, fort de soi, de ses bras, de sa vie irréprochable et de cette autorité monnayée qu'il tient secrètement en réserve, plein d'une honnête assurance, ne relevant que de lui-même et regardant chacun bien en face ; le fils, conscient de son mérite, mais contenu et trop fier pour exposer sa dignité à l'ombre même d'un affront. Tout ce monde-là respire. Comme il n'y va de la vie de personne, le ton de chacun est aussi à un diapason plus naturel. 11 paraît plutôt trop uni et calme quand, par exemple, le négociant apprend sa ruine. Chez un homme de son état et lorsque le désastre parvient à ce comble, il éclate au cerveau de tout autres orages. Mais, outre qu'il est contraire à la morale de Mercier de crier beaucoup pour une plaie d'argent^ ne lui cherchons pas querelle de cette modération passagère — il ne nous garde que trop de transports oratoires — et sachons-lui gré d'avoir presque toujours lait converser les héros de ce drame comme des êtres de bon sens qui ne sont pas trop infatués de leur sensibilité. En veut-on un exemple ?
DOMINIQUE
« Oui, monsieur, c'est moi qui viens vous offrir un parti pour mademoiselle, m'entendez-vous? Cette chère eufant est si aimable, si bonne !
DELOMER
Vous, père Dominique, voilà qui est neuf. Qui peut, s'il s'il vous plait, vous avoir chargé ?
DOMINIQUE
Je parle au nom d'un jeune homme dont la famille et les mœurs vous sont bien connues... Oh ! pour ce jeune homme là, il aime la demoiselle, il l'aime sincèrement... Je parle ici pour lui, il la prendrait pauvre comme riche, j'en réponds : eh bien I n'est-ce pas là de la tendresse ?
DELOMER
Achevez, dites ; quel est ce jeune homme ?
DOMINIQUE
C'est mon fils.
DELOMER
Votre fils ?
DOMINIQUE
Oui, monsieur, mon fils.
DELOMER
Certes, je ne m'y attendais pas... Comment, lui ù qui je m'ouvre tout entier, il aurait pu former de secrètes prétentions ! 11 vous aurait chargé?
DOMINIQUE
Il ne m'a chargé de rien. C'est moi qui veux cela. Avezvous pris garde comme il s'est enfui, quand il a vu que je voulais vous parler? Loin d'avoir nourri le moindre espoir, il sèche secrètement de chagrin, tantôt demandant à voyager et tantôt ne le voulant plus. Il est nuit et jour dans l'état le plus tourmentant ; et moi, je n"'ai appris qu'aujourd'hui le supplice de ce pauvre garçon, car vous m'auriez vu plus tôt...
DELOMER
Vous me surprenez étonnamment, je n'aurais jamais soupçonné.
DOMINIQUE
Je me suis dit : puisqu'il l'aime si fort, il ne peut que la rendre heureuse et être heureux lui-même. Vous connaissez son cœur, son esprit, ses talents, il suit le même état que le vôtre, il est estimable, vous l'estimez, pourquoi n'auraitil pas la préférence ?
DELOMER
Bon père Dominique, y pensez-vous? Je vous pardonne, vous êtes père, mais...
DOMINIQUE
Monsieur, il n'y a pas la moindre tache dans notre famille, nous allons tous la tête levée. Vous auriez tort de vous
scandaliser de ma demande : allez, sous cet habit grossier, je sais ce que c'est que le monde ; il est des préjugés que l'on sacrilie sans peine, pour peu que l'on raisonne. J'ai vu les grands, j'ai vu les petits; ma foi, tout bien considéré, tout est de niveau. Ce qui en fait la différence ne vaut pas la peine d'être compte ; mon fils a du savoir, de la figure, de riioimêteté, des mœurs, de l'amour pour l'ordre et le travail, et qui sait jusqu'où ce garçon-là doit monter? C'est un grain de moutarde qui peut lever bien haut.
DELOMER
Vous avez raison, et je ne songeais pas qu'à commencer de ce jour, je ne dois pas trouver un si grand intervalle entre lui et moi. Ah ! quel jour!' »
Encore une fois cela est sain et franc. Mais, au fait, où donc ici est le drame, l'action?
Le continuateur de Grimmse demandait ce qu'on voulait prouver : « On sait assez que la fortune rend à peu près toutes les conditions égales, on ne le sait que trop, et ce n'est pas la peine de faire un drame exprès pour nous l'apprendre*. » De son côté le Mercure posait la même question : « Quelle moralité peut-on tirer de ce qu'un négociant ruiné, qui voit un prétendu gendre uniquement guidé par l'intérêt, refuser la main d'une fille qu'il prétendait adorer, consente à marier cette même fille au fils d'un vinaigrier riche, surtout quand ce jeune homme a des talents et qu'il est l'amant préféré ?^ » En quoi, l'un et l'autre me semblent errer singulièrement. Mercier est-il tout de bon l'enfonceur de porte ouverte qu'ils prétendent? Marier la fille d'un gros négociant au fils d'un gagne-petit, voilà une chose qui n'allait pas de soi aux environs de 1775 et qui, môme après la prise de la Bastille, ne serait pas^ aujourd'hui encore, toujours tout simple. L'orgueil du rang réside ailleurs que sur les cimes et ne dépose rien de sa
1. A. 111, se. IV. Le Mercure, peu iiidulgeut pour la Brouetle, juge néanmoins cette scène « véritablement intéressante. »
2. Corr. lilt., xi, 84. Meister, qui ne pcuse pas graml liicn de cette pièce, accorde néanmoins qu'où y trouve « quelques scènes qui peuvent intéresser, uniquement parce qu'elles respirent cette candeur et cette vérité d'âme qui caractérisent tous les ouvrages de M. Mercier. «