‹ Sébastien Mercier, sa vie, son œuvre, son temps; d'après des documents inédits avec un port. en héliogravure. Avant la revolution, 1740-1789Chapitre 157 sur 521 · oct · texte numérisé non relu

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2, Journal E/icycl., 1775, m, 509.

confusion qui jdevait faire tort à ce qu'il y avait de mieux fondé dans ses théories. Drame et morale sont deux choses compatibles assurément, mais aussi distinctes que possible. Bonne ou mauvaise, ce n'est pas par sa qualité intrinsèque que telle passion aura, sur les planches, de quoi nous émouvoir, mais par les démêlés oii elle sera engagée, par les luttes qu'elle soutiendra et les conséquences qui en résulteront. C'est cela même qui est proprement la règle de ce jeu comme la détermination rigoureuse du bien et du mal est l'essence de la morale. Sans glorifier aucune vertu, et même en soutenant des idées perverses, le théâtre ne cessera donc pas d'être le théâtre, pourvu qu'il se soumette aux conditions qui font l'intérêt de ses fables, comme aussi la vertu garde son évidence et son autorité, lors même qu'il ne s'y mêle aucun intérêt de ce genre. Dès lors, pour rendre le drame vertueux, je vois bien qu'il y faut mettre de la vertu, mais pour rendre la vertu dramatique, il faut, si j'ose dire, y mettre du drame. Mercier n'a jamais fait cette distinction. Dans son bel enthousiasme pour le bien, il lui a attribué tous les mérites, y compris celui de plaire et d'émouvoir sur la scène par sa seule apparition, sans rien accorder à la muse du lieu. Partant, s'il rencontre d'aventure un vrai sujet de pièce, fertile et ample, il n'en tire nullement le parti dont ce sujet serait susceptible. Il omet de le développer, il néglige d'en extraire ce qui s'y pourrait receler d'instructif pour la connaissance du cœur humain, il le gâche enfin. Toute son affaire est de le prendre pour prétexte à renonciation d'une vérité morale, acquise d'avance, prétexte, d'ailleurs, si gauche que cette vérité n'y saurait puiser aucune force nouvelle à l'encontre de ceux qui n'en seraient pas persuadés.

Il s'agit, par exemple, d'honorer la fidélité conjugale, d'opposer aux entreprises des libertins la dignité et le bonheur de l'état de mariage. Mercier compose le Faux ami. Les époux Merval sont divisés par un simple malentendu de cœur. Auprès d'eux, le fourbe Juller s'évertue à envenimer leur mutuel ressentiment dans le dessein d'en profiter. Voilà des données assez faciles à imaginer, mais d'un pathétique inépuisable, pour peu qu'on sache l'en dégager. Qu'on nous montre tout d'abord ces coeurs ulcérés mis aux prises par les mille petites rencontres de la vie quotidienne.

SA VIE, SON (F,IIV[{|;, SUN TKMPS 249

exaspérant de bonne foi les griefs (|n'ils croient avoir; qu'on prenne sur le fait l'aggravation continue et falale (le la scission une fois commencée, qu'on nous en laisse voir les apparences de raisons, et comment le courroux gronde et monte par degrés. Viennent les impulsions de colore, les tentations de vengeance, le faux ami est là, il recueille des confidences, il hasarde des consolations. Encore faut-il quelque ombre d'indice pour l'y encourager, quelque germe de sympathie, quelque chance lointaine de succès. A ce prix, notre attention s'éveille, inquiète de savoir ce qu'il adviendra de ces premières approches, comment, pourquoi, sous l'empire de quel sentiment, la jeune femme se reprendra, avant que de s"être laissé abuser, quelles péripéties déjoueront le fourbe et rapprocheront les époux. On imagine Marivaux à l'œuvre.

Mercier, par malheur, ne soupçonne pas un inslantque la leçon serait bien meilleure s'il la donnait sans le dire, s'il la laissait jaillir des entrailles du drame^ si la crise morale, elle seule, nous instruisait du péril des cœurs qui s'aliènent dans le silence. Point, il entend faire le pédagogue et nous dicter lui-même, en termes bien appuyés, l'opinion que nous devons prendre. Peu s'en faut, à cet effet, que chaque personnage ne porte écrite sur le front l'épithète qui le doit qualifier. Si Juller ne dit pas expressément : C'est moi le méchant homme, du moins nous est-il impossible d'en douter, à la crudité ingénue avec laquelle il s'ouvre de ses projets. Cet homme assurément n'a rien de ténébreux. 11 donne des leçons publiques de son manège. « Va! personne ne connaît mieux que moi l'art de se glisser chez une femme. Je commence d'abord par me faire l'ami de la maison, flattant les deux époux en particulier, peu à peu je deviens leur confident secret, l'homme nécessaire. J'étudie leur goût, leur penchant et les mets à profit. J'excite de petites bourrasques que je sais calmer à propos, en attendant que je fasse lever la tempête sérieuse qui doit les séparer l'un de l'autre. Pendant ces premiers jours, je surviens comme consolateur. Je flatte, je propose des raccommodements que je fais échouer, alors je manie à mon gré un comr dont je connais les replis. J'y domine avec mystère mais avec empire, et ce qui m'amuse beaucoup, c'est que l'époux, aveuglé par ce génie favorable qui les rend tous

confiants, ne cesse point de m'être attaché. Je ne manque pas de bons amis*. »

Ce sont de bien grosses malices. Encore ce faux ami met-il à les déployer une inetrable maladresse. 11 s'attaque étourdiment à une femme qui dès le début nous apparaît inaccessible. Pour retrancher du drame tout semblant d'intérêt, l'auteur imagine entre les époux une brouille toute légère, laquelle ne nous est connue que par les gémissements que chacun pousse de son côté'. D'ailleurs, nulle autre trace. Encore qu'ils prononcent le grand mot de séparation, nous n'appréhendons pas grand risque pour le bonheur de deux êtres qui ne cessent de penser Tun à l'autre. Voilà les positions prises. Et puis? Et puis c'est tout. A son premier mot de déclaration, le faux ami se voit montrer la porte. Un innocent jeune homme qu'il avait essayé vainement de prendre pour disciple le dénonce à l'horreur des honnêtes gens et reçoit en récompense la main d'une jeune fille gagnée par ce beau trait au mariage dont elle se faisait une idée peu flatteuse. Quant aux deux époux, la présence de leur fils, qu'ils ont eu, l'un et l'autre, l'idée de ramener de sa pension, les reconcilie sur le champ : ils s'en voulaient si peu! Ce stratagème de l'enfant était tellement du goût de Mercier qu'il l'a fait servir une autre fois, dans sonlVouveau Doyen de Killerine^, au même heureux effet. Nous avons regardé des images édifiantes en place du drame qui nous

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