‹ Sébastien Mercier, sa vie, son œuvre, son temps; d'après des documents inédits avec un port. en héliogravure. Avant la revolution, 1740-1789Chapitre 164 sur 521 · A. l, se. m · texte numérisé non relu

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]\ïrae DorLigny ayant été le plus impudente à découvrir sa nature d'hyène, c'est elle aussi, la fatale erreur une fois connue, qui déploiera le plus de patience dans la servilité, le plus de souplesse dans la flatterie. Ils vont tous les deux chez Vanglenne tenter la tâche ingrate de se faire pardonner. Le mari penaud, comptant peu sur le succès, veille du moins sur sa contenance. Elle, au contraire, sourit d'aise aux rebufïades que l'habitant de la Guadeloupe ne leur épargne pas. La critique a même reproché à ce dernier ses dédains, ses sarcasmes trop acerbes : une politesse ironique aurait, pensait-on, produit plus d'effet '.L'observation ne paraît guère juste. Rien n'eût été plus éloigné d'un homme de ce caractère, peu habitué à se contraindre d'ordinaire, ulcéré d'une injure si récente et ayant, en outre, conscience de faire office de justicier. Il se jette donc dans un fauteuil, afïecte de lire et jette de loin auxvisiteursquelques boutadescalculées. lyime Dortigny ne veut y voir que pure espièglerie. La scène prend, chemin faisant, un tour inattendu. Le livre que feuillette Vanglenne contient VBpître à mon habit de Sedaine dont l'application trouve ici sa place. Il la commente longuement, la loue à la barbe des journalistes qui en médisent. Avec eux, Mercier, à cette heure, avait un fort compte à régler. Les sottises de la gent critique, il les met naturellement dans la bouche de l'homme d'argent, ignare, incapable de jugement personnel, mais entêté à prononcer. Sa femme s'en indigne. « Tout ce que dit le cousin est d'une vérité, d'une justesse surprenante, et je ne sais pourquoi vous voulez contredire des choses aussi lumineuses. » Elle n'oublie pas non plus un mot gracieux pour le talent du lecteur et nous réjouit de ses persévérantes câlineries jusqu'à l'attaque de nerfs dont elle accueille la ruine définitive de ses espérances*.

S'il prétendait trouver en chacune des lois de la morale la substance d'un drame. Mercier, du reste, se contentait à moins de frais encore. D'un simple bon conseil, ou plutôt d'un conseil qu'il croyait bon, il n'avait aucune peine à tirer cinq actes. Le Campagnard ou le Riche désabusé n'a été écrit qu'à seule fin d'opposer au goût factice des villes

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la vie champêtre, celle que la nature conseille. Le plus grand mérite du Campagnard, au sens de l'auteur, est de remplacer les parterres de fleurs par des carrés de choux. Sur ce thème, il est, pour l'édification du public, d'une incroyable prolixité, et ses sains préceptes trouvent encore à se renforcer de l'exemple de deux caillettes parisiennes que l'odeur de l'étable pense faire défaillir. Nunc erudimini.

Indifférence à l'endroit des sujets, insouciance des moyens, voilà, dès maintenant, deux caractères bien acquis à la dramaturgie de Mercier et fort propres à la compromettre. Aucun autre dessein préconçu que de servir la morale comme il l'entend, selon l'inspiration du moment. A cet objet unique ce n'est pas assez de dire qu'il consacre l'art du théâtre, il l'immole délibérément. Mais on peut par une disgrâce de nature — et c'était le cas de ce bouillant moraliste — se donner tort même quand on a raison. La théorie du genre sérieux, si mal appliquée, n'en était pas moins bonne. Après tout, l'intempérante morale qui l'avait fourvoyé se pouvait accommoder aussi d'une fable bien faite, conforme aux exigences du théâtre. Une action correctement et logiquement conduite, la description exacte, approfondie, circonstanciée des caractères qu'elle met aux prises, des motifs qui les font agir, l'histoire raisonnée de leur dilïérend, de la crise qu'il provoque et du dénouement qui la termine, voilà qui n'est pas impropre de soi à fournir une leçon utile ; et, ce point capital une fois sauf, voilà qui, appliqué à la peinture des réalités moyennes, devait en révéler l'intérêt et justifier le dessein d'y recourir. Le jour où Mercier écrivit le Juge, il montra que ses principes n'étaient pas responsables du mauvais parti qu'il en avait tiré et il permit d'entrevoir quelque chose de leur fécondité. Sans qu'il la faille prendre pour un chef-d'œuvre, et bien que la morale n'y accuse pas plus de penchant à s'effacer, cette pièce fait tout de bon honneur à la poétique dont elle procède. C'est du nou-

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veau, et justifié cette fois pai- l'exemple, et d'une portée assez lointaine.

Conmuio l" Habitant de la Guadeloupe, le Juge est une pièce sans amour. Mercier estime, nous le savons, que l'amour tient au théâtre une place démesurée, car il y a beaucoup d'autres passions qui ont autant le droit d'y figurer, dès qu'il est un lieu d'enseignement et rien de plus. La préoccupation de moraliser lui dicte seule cette opinion, mais, même entendue en un sens moins restreint, elle n'a pas tort. Elle agrandit singulièrementl'horizon du théâtre, tout en lui proposant, il est vrai, d'assez graves difficultés. Car, si l'amour, dans toutes les littératures dramatiques, tient une place d'honneur, ce n'est pas apparemment qu'on se soit donné le mot pour en faire l'objet d'une préférence arbitraire, et nous avons lieu de penser que, par l'ébranlement qu'il imprime à notre conscience, par la violence de son pouvoir sur nos résolutions et par les résultats souvent irrévocables qu'il entraîne^ il est précisément de toutes les passions celle dont l'image sait le mieux nous émouvoir. Mais cela ne veut pas dire qu'on en doive à tout prix respecter le privilège. Pourquoi ne point tenter sur le cœur et l'imagination de l'auditoire l'effet de quelque autre sentiment? A la vérité l'essai ne réussira que si l'on donne à la peinture de ce sentiment la vertu communicative dont la représentation de l'amour est pourvue. L'entreprise n'est pas impossible, d'illustres exemples, Œdipe Roi, Macbeth, Jules César, en témoignent et peuvent passer pour d'assez fiers encouragements. Il faut néanmoins la croire malaisée. Dans notre théâtre moderne aucun chef-d'œuvre authentique et proclamé ne la signale encore. Mais nous voyons qu'on s'y applique, et d'une belle vigueur. Qu'il suffise, en passant, de rappeler ici un seul titre, la Nouvelle Idole, de M. de Curel. Parmi tant de voies nouvelles que l'art dramatique d'aujourd'hui travaille en tous sens à se frayer, celle-ci est donc de celles encore dont Mercier, cent trente ans plus tôt, a eu l'intuition.

Ce qui vaut davantage, c'est qu'en cette occasion, je le répète, on doit lui reconnaître mieux que le mérite d'une leçon, discréditée, comme trop souvent, par sa propre tentative. Il a bien discerné les ressources propres à son sujet, il s'est efforcé de le traiter comme elles le lui près-

crivaient et il est loin, somme toute, d'y avoir échoué. On n'en saurait imaginer de plus simple, ni de plus austère. Un juge de village se voit appelé à prononcer entre un paysan et son seigneur. Ce dernier, pour agrandir son parc, a voulu acheter la maison de l'autre. S'étant heurté, malgré des offres alléchantes, à un refus opiniâtre, il passe outre, fait démolir la cabane et bouleverse le terrain convoité. Le paysan l'assigne en justice. Or, le seigneur est le bienfaiteur du juge qui lui doit sa place et qui, en le mécontentant, court à la ruine. Il ne manque, d'ailleurs, point d'humanité, sa fantaisie sénile mise à part, et il continue d'offrir au dépossédé une grosse indemnité. Peu importe : le devoir du juge est tracé, et puisque le i-ustre ne veut toujours entendre à aucun accommodement, force sera de lui donner gain de cause, à quelque désastre qu'on s'expose en rendant cette stricte justice. Voilà qui ne souffre aucune contradiction, si bien qu'un journaliste, pris de pudeur, se récria : « C'est compromettre la probité que de mettre en question si un juge, contre la conscience et contre l'évidence du droit d'une de ses parties, peut favoriser celle qui a tort parce qu'il est son protégé'. » Aussi Mercier ne l'a-t-il pas mis en queslion, et le critique se méprend. Autre chose est de discuter un principe, autre chose de faire effort pour le proclamer. Et le devoir strict, qu'il faut payer d'angoisse, ne va pas sans mérite, ni même sans héroïsme. Il peut y avoir là l'occasion d'une belle épreuve, féconde en spectacles pathétiques, pourvu qu'on sache, jusqu'aux entrailles^ nousenfaire pénétrer l'intelligence. Or, l'auteur s'y emploie avec la plus méthodique, la plus scrupuleuse application. Une injustice criante a été commise. A ses pires risques et périls, comme son ministère l'y oblige, le juge la répare. De ce préambule à cette conclusion, qu'est-ce qui constitue le drame? Non pas les perplexités du juge : il n'en a point; dès le premier instant, la cause est entendue. Non, mais les raisons qui rendent si douloureuses à son cœur la victoire indubitable de sa conscience. Et, de celte idée, l'auteur, en dépit des maximes étroites que nous lui connaissons, a, pour cette fois, tiré les conséquences les plus heureuses. Réprimer l'excès d'un brutal, au mépris de sa vengeance, a beau

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