‹ Sébastien Mercier, sa vie, son œuvre, son temps; d'après des documents inédits avec un port. en héliogravure. Avant la revolution, 1740-1789Chapitre 166 sur 521 · Le Juge, a, II, se. V · texte numérisé non relu

Le Juge, a, II, se. V

3. Le Juge n'a pas été apprécié fort équitablemeut par les critiques contemporains. « 11 ne s'agit pendant deux actes fort longs, écrivit La Harpe, que d'une maison et de quelques arpents disputés entre deuxjhommes différemment bizarres. » (Mercure, déc. 1774, 107-118),

cipcs invoqués. Non sans doute^ dans la réalité tout n'est pas butin de théâtre, comme Mercier l'affirmait par un abus de sa doctrine, mais les plus humbles conjonctures recèlent en puissance plus de drames qu'on ne croit. Il suffit de savoir le secret de les en tirer. Dans l'occasion, il lui arrivait à lui-même de le surprendre et de mettre ainsi en lumière tout ce qu'il y avait de judicieux dans la méthode d'enrichissement qu'il proposait à l'art dramatique. Par l'essai dont il s'agit, ce théâtre si défectueux nous ofïre une échappée sur l'avenir. Peut-être nous en ménagera-t-il^ à la rencontre, encore quelques autres.

Mais il nous réserve bien plus d'erreurs, provenant toujours du même germe. C'est encore le zèle de la prédication morale qui tient Mercier, quand, afin de couvrir ses propres maximes de l'autorité d'un grand nom, il s'avise de produire, pour les débiter en scène, quelque personnage historique. « Le talent du poète s'exerce trop souvent sur un caractère idéal et le mensonge perce nécessairement parce qu'il a fallu créer en entier un personnage non existant... Je me suis dit quelquefois que si un poète dramatique avait assez de souplesse et de ressource dans l'imagination pour com-

Est-ce là comme il faut parler d'uu attentat atroce entre tous, d'une usurpation commise sur un pauvre par un riche, du droit de sa richesse et de sou crédit ? Que veut-on de plus propre à révolter les spectateurs, à une époque surtout que le ressentiment de l'inégalité tourmentait si fort?

Le journaliste de Bouillon s'avisa d'une autre querelle. « Que signifle le grand courroux du comte, lorsqu'il est condamné, et toutes les manœuvres qu'il emploie pour ne pas l'être? S'agit-il d'un jugement définitif qui puisse l'envoyer en possession du bien d'autrui ? Quel tort ou quel bien peut lui faire la sentence d'un bailli de village ? Si Girau est condamné, en restera-t-il là et n'a-t-il pas la voie de l'appel? » [Journ. Encycl., 1775, m, 502-503). Mais oii a-t-on vu un plaideur se soucier médiocrement de réussir en premier ressort ? Et, d'ailleurs, l'essentiel du drame, ce qui en forme tout le pathétique^ c'est qu'en se piquant de gagner sa cause sur son adversaire, le comte intéresse tout son cœur à la gagner sur celui du juge.

Sans vouloir même entrer en discussion, Meister, enfin, prononça qu'entre toutes les productions de Mercier, ce drame était la plus insipide. Corr. litl., x, 514.

poser des pièces de théâlre où figureraient Corneille, Racine, La Fontaine, Féneloii, La Bruyère, Boileau... parlant chacun selon son caractère, rien ne serait plus piquant,... car la physionomie de ces hommes connus, exprimée avec vérité, produirait plus d'intérêt que la plupart de ces physionomies idéales, tracées de fantaisie, qu'on met sur la scène... et les débats ingénieux qui naîtraient parmi les spectateurs de la diverse manière de voir et de sentir ajouteraient, si je ne me trompe, à la connaissance du cœur de l'homme et à la perfection de l'art dramatique'. »

Sur le sens de ces derniers mots nous en savons assez pour ne plus nous abuser, non plus que sur la promesse de restituer la réalité des caractères. Ceux-ci recevront, quand il faudra, toutes les diligentes retouches qui importent au plan de l'auteur. Socrate, par exemple, est le maître de morale par excellence. On nous le montre donc dans sa maison, tout souriant de railleuse sagesse, essuyant avec calme les aigres récriminations de Xantippe, s'entretenant avec Euclide des vérités éternelles, versant des larmes au récit d'une belle action, ourdissant par ses petites malices cachées le bonheur de sa pupille Myrthoé et de son favori AJcibiade. La vertu est de bonne prise partout, voire au cœur de l'antiquité, mais, venue de si loin, ne gagneraitelle pas en crédit si nous lui trouvions déjà un air de connaissance? Il est fort bien appris, ce Socrate qui prédit le jour futur où l'égalité régnera entre les hommes. C'est une surprise assez piquante que de saisir sur les lèvres de la petite esclave gauloise Lutécie les saillies familières aux jeunes Françaises qu'elle précède de vingt siècles. L'invention ne paraît point non plus mauvaise de lui annoncer de si loin les destinées de la ville dont elle porte le nom. Vientelle à parler des druides de son pays, chacun comprend aussitôt de qui il est question, et quand enfin un tabellion athénien laisse deviner certains mystères de rapacité, il s'éveille aussitôt d'heureuses associations d'idées à quoi on ne saurait résister. On reconnaît là cet ingénieux emploi d'allusions et d'anachronismes dont mainte expérience a prouvé depuis queTeffet n'est point épuisé.

D'aventure, cette vertu n'est point trop morose. Elle s'égaie d'une intrigue gentiment tressée où les penchants des

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