‹ Sébastien Mercier, sa vie, son œuvre, son temps; d'après des documents inédits avec un port. en héliogravure. Avant la revolution, 1740-1789Chapitre 167 sur 521 · Préface de Montesquieu à Marseille · texte numérisé non relu

Préface de Montesquieu à Marseille

divers personnages trouvent à se manifester avec naturel. La république ayant permis aux hommes mariés de prendre une seconde femme' pour remédier à la disette de citoyens dont la guerre l'avait aflligée, Socrate feint de vouloir encourii' les fureurs jalouses de Xantippe qui nous sont dès lors plaisamment justifiées.

D'autre part, l'amour d'Alcibiade pour Myrthoé paraît un instant compromis par le dépit que les méfaits mignons d'un ti'op volage amant ont glissé dans le cœur de la belle. C'est le secret du philosophe de procurer, par ses ruses de bon génie, un dénouement où chacun trouve à se contenter.

Ce jour-là donc, la morale de Mercier s'était mise en frais de parure. Comme il avait l'habitude de l'en dispenser, d'autres grands hommes sont là, tout prêts à nous montrer qu'il ne leur faisait pas un devoir de divertir le public. Rien n'étant meilleur àenseigner que la, bienfaisance, c'est, penset-il, une bonne fortune que d'en commettre le soin à Montesquieu lui-même. Là dessus, il s'empresse de lui emprunter, pour le mettre en dialogue, un trait de générosité dont on s'entretenait beaucoup et qui avait déjà défrayé deux auteurs dramatiques".

Il s'agissait d'un jeune Marseillais qui ajoutait à ses travaux habituels l'exercice du métier de batelier pour former un petit pécule à l'aide duquel il pût racheter son père, réduit en esclavage par les corsaires. Montesquieu, passant à Marseille, avait su de lui-même cette histoire, et il avait payé secrètement la rançon du captif, rendu aux siens par une main inconnue. Cette belle action et la reconnaissance d'une famille sauvée du désespoir, que fallait-il de plus à Mercier pour composer un drame'? Par surcroît de bonheur, il trouvait l'occasion déplacer dans la bouche du philosophe lui-même un commentaire mortellement long de V Esprit des

1. Nous avons vu Mercier se servir du même ressort daus Paphnus.

2. Mme de Montessou avait composé sur le même sujet /?o6e?'^ Sciarts, représente en mai mi sur le théâtre particulier du duc d'Orléaus, et Pilles, de sou côté, avait donné, à la Comédie-Française, le Bienfuil. anonyme, joué une seule fois le 6 oct. 1783. Corr.litt., xi, 444, xiii, 474.

3. Fénelon dans son diocèse ne témoigne pas d'une invention plus exigeante. Le pays de Cambrai étant ravagé par la guerre, le bon archevêque s'en va réclamera l'ennemi et ramène lui-même à son maître la vache d'un pauvre cultivateur. Du moins nous épargne-t-on ici l'analyse du Télémaque.

lois. Coup double : le spectateur devait concevoir un attendrissementsalutaire et prendre une bonne leçon depolitique, ce qui, on ne l'a pas oublié, rentrait également dans les vues du système. Un monstre de ce genre était certainement chose inconnue au théâtre et il fallait à toute force en faire hommage à l'originalité de l'auteur. Le journaliste de Neuchâtel, chargé de l'analyser, le contemplait avec une sorte d'ébahissement, n'y reconnaissant ni un drame historique, ni un drame de situation, ni un drame de caractère, et il prenait le parti d'y reconnaître un genre nouveau sans réussir, d'ailleurs, aie trouver intéressant'.

Que tout se pût ajuster en pièce de théâtre, c'était une sorte de gageure que Mercier ne se lassait pas de soutenir. Avec quelle singulière assurance ne l'a-t-il pas montré en amplifiant le Molière de Goldoni" ! Il s'applaudissait particulièrement de son idée. « On ne verra pas, je crois, sans quelque plaisir le père de la Comédie-Française montera son tour sur ce même théâtre qu'il a rendu si illustre et figurer parmi les personnages enfants de son génie. Il offrira, par ses mœurs peintes au naturel, un tableau de la vie privée de l'homme de lettres. Ce point de vue n'est point à dédaigner. Il devient surtout très piquant, lorsqu'il s'agit d'un de ces écrivains célèbres dont l'admiration publique aime à s'entretenir ; la curiosité alors devient inépuisable, tant sur les traits de leur caractère que sur les aventures particulières de leur vie '. »

Le travers d'esprit de Mercier, son opiniâtre méconnaissance du théâtre, ne pouvait se traduire d'une façon plus frappante. C'est tout uniment une biographie dialoguée qu'il nous offre, composée de force anecdotes cousues bout à bout.

On voit un valet de chambre ignorant mettre en papillotes la traduction que son maître a faite de Lucrèce. On entend les détracteurs du poète le rabaisser à l'envi, tandis que le

1. Jouni. Iielv., 31 août 1784, p. 144. D'autres eu dirent plus crûmeut leur avis. « De tous les drames de M. Mercier, celui-ci pourrait bien être le plus iusipide, le plus dénué de raison et d'intérêt. » Corr. lut., XIV, 63.

2. L'original italien avait été joué pour la première fois à Turin le 28 août 1751.

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