‹ Sébastien Mercier, sa vie, son œuvre, son temps; d'après des documents inédits avec un port. en héliogravure. Avant la revolution, 1740-1789Chapitre 170 sur 521 · A. IV, se. XV · texte numérisé non relu

A. IV, se. XV

2. Ann. Litt., 1776, iir, 166. La Harpe n'est pas moius choqué des étranges discours qu'on fait tenir à Molière. \.Journ. de Vol. et de LUI. 1776, ir, .504-515. A ce propos le journaliste de Bouillon remarque avec esprit : -< L'auteur fait penser et juger Molière à sa manière. C'est ainsi que dans les tableaux de Lancret, qui avait la jambe longue et sèche, tous les personnages qu'il peignait avaient la jambe sèche et longue. » Journ. Encycl., 1776, vu, 130. Mêmes reproches adressés au dialogue « prolixe et ampoulé ». Corr. Zii^., xi, 295.

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assez pour l'acquit des consciences. Pourtant s'il arrive que tel concours d'événements extraordinaires donne plus d'éclat et de relief aux vérités morales ({u'il expose, le dramaturge s'interdira-t-il d'en user? Oui certes, à ne consulter que la théorie qui est formelle sur ce point. Dans la pratique, c'est une autre adaire. Mercier n'a pas assez de dérision pour les inventions sanglantes et bizarres de la tragédie, en haine desquelles il prétend rapprocher le thé;Ure du peuple. Mais justement, contre tous les adeptes du genre nouveau, contre les Mercier, les d'Arnaud, lesFalbaire, le reproche favori de leurs détracteurs est que leurs drames sont des romans tout tissus d'invraisemblance. J'ai dit à quelle extrême simplicité se réduisait l'action du Juge. Mais par dessus, il s'en greffe une autre, accessoire et parasite. Le comte n'est pas seulement le bienfaiteur de M. de Leurye, il est aussi son père. Pour le gagner, il lui a promis, en cas de sentence favorable, de le renseigner sur le sort de ce père dont le juge n'a jamais entendu parler et dont il est fort en peine. Après que le paysan l'a emporté, la reconnaissance touchante de ce dernier produit une révolution dans le cœur du comte. Soudain sa colère tombe, il proclame que l'intègre magistrat est son fils et s'enorgueillit de la vertu qu'il vient d'éprouver à ses dépens. La soudaineté du revirement est bien difficile à comprendre. Mais surtout pourquoi ce secret? Pourquoi nous le divulgue-t-on à brûle-pourpoint? Pourquoi le comte a-t-il fait de son fils un bailli de village? Quelle raison l'a déterminé à lui cacher si longtemps sa vraie qualité? Et enfin quel rapport y a-t-il entre tout cela et le sujet du drame qui est l'incorruptibilité du juge? Autant de questions qui demeurent sans réponse '. Il suffît qu'à cette révélation inattendue tous les personnages fondent en pleurs, que la voix du sang et le cri du cœur forment un concert dont le spectateur est présumé faire ses délices.

Voyez aussi le Déserteur*. Un jeune soldat, soulevé d'indignation par l'outrage d'un supérieur, a fui son drapeau. Il

1. Voir Me/'cwre, décembre 1774, 107-118 et Journ. EncycL, 1775, m, 302-509.

2. Sur cet ouvrage, Mercier avait réclamé les conseils de Thomas et il s'excusait de n'en avoir pas mieux prolité. Voir à l'Appendice la lettre du 10 juillet 1770.

s'est réfugié à l'étranger, dans une petite ville, où son travail et ses belles qualités lui valent l'estime de tous. Il est sur le point d'épouser la fille de la respectable veuve dont il gère le commerce, lorsque soudain, la guerre ayant éclaté, son ancien régiment fait irruption dans la ville qu'il habite. Un délateur le trahit, on l'arrête, il va être fusillé, et, dans l'officier chargé de commander le feu, il reconnaît son propre père, disparu, cru mort depuis longues années. Ici encore, nous rappelons à l'auteur qu'il a exigé, dans l'intérêt du public, des situations de théâtre conformes à celles de la vie réelle. Or, les reconnaissances de ce genre y sont tellement contraires que, précisément, l'ancien théâtre, en faisait un de ces ressorts préférés, un de ces artifices passés en usage dont le réalisme de Mercier prétendait débarrasser la scène. Mais ce fils condamné à mort et ce père condamné à le faire mourir vont nous arracher des larmes abondantes ; il s'élèvera entre eux un tumulte de sentiments déchirants. L'honneur oblige l'un à ne pas laisser évader l'autre, et ce dernier remplira la consigne de son père. Je ne conteste point le pathétique' d'une pareille crise, ni le droit qu'a le poète de nous émouvoir comme il l'entend. Mais ce droit. Mercier le lui déniait, au nom de la vérité, et nous avons ici la preuve que cette vérité, subordonnée par lui à l'utilité morale, il n'hésitait pas plus à la sacrifier, quand celle-ci lui semblait l'exiger, qu'il ne balançait naguère pour la même raison à faire bon marché de l'intérêt dramatique. Un sujet si fécond en pleurs lui rendait, en outre, le mau-

1. Défait, il emporta tous les cœurs et eut raison de bien des préveatious. Le Mercure s'y montre sensible, sept. 1770, 141. VAvant- Coureur se plaît à dire du Déserteur : « Il est bien capable, par les beaux exemples de vertu qu'il présente, de convaincre ceux qui douteraient encore de l'utilité que l'on peut retirer des pièces dramatiques. » 6 août 1770, 508. Le Journal Encyclopédique va jusqu'à en louer le style, les caractères et la vraisemblance, 1770, vi, 433. Il se plaint seulement de la violence qu'un tel sujet fait aux âmes sensibles. Tel est aussi l'avis de Y Année littéraire. Celle-ci, très favorable également, mêle toutefois a ses éloges de sérieuses réserves sur le style de l'ouvrage, 1770, vu, 98-111. La malice de certains journalistes trouvait, d'ailleurs, son compte à tant d'éloges dont ils se servaient pour mieux accablef l'autre Déserteur, celui de Sedaine. Journ. Encycl., 1770, vi, 433. Je ne vois de franchement prononcé contre le drame de Mercier que Grimm qui le trouve remarquable par l'absurdité rare de sa fable et de son plan et de ses moyens. Corr. litt., ix, 63.

vais service d'exagérer son penclianl naturel à l'emphase. Même quand il n'y a pas lieu de perdre le sang-froid, les personnages de Mercier ne savent point parler morale autrement qu'avec des larmes dans la voix. Quel ton échauffé leur sensibilité ne va-t-elle pas prendre, alors qu'on leur arrache les entrailles! Prenons pour exemple la scène où Durimel, le déserteur, et Saint-Franc, son père, ne sont rendus l'un à l'autre que pour se lamenter sur la mutuelle atrocité de leur sort. On ne saurait imaginer plus terrible émotion, mais que fâcheuse est la rhétorique qui la dépare! Durimel, s'apprêtant à la mort, tient et baise une lettre d'adieu destinée au père qu'il ignore encore. « Parais à une vue si chère, gage précieux de mon amour; tu rendras, après moi, ma parole vivante. Si ses yeux peuvent te lire, je revivrai pour lui dans ce moment. » Il la remet à Saint- Franc qui, nous dit l'auteur, « ouvre ses bras tout tremblants et s'écrie avec l'âme d'un père : « Mou pauvre Charles ! » Là-dessus, comme l'amour fdial doit être plus fort que la crainte de la mort, le fils vertueux répond avec passion : « Je voulais vous voir encore avant de mourir. Je bénis la faveur du ciel qui me permet à ce prix d'embrasser vos genoux... Grand Dieu! pour un tel moment je t'offre volontiers ma vie. » Il supplie Saint-Franc de l'assister de sa présence et de son regard à la minute suprême. Voici alors en quels termes celui-ci se récrie contre l'idée de le quitter: « Tout déserteur a trouvé en moi un père. Je croyais te voir, t'embrasser en chacun d'eux, et je t'abandonnerais, et je perdrais le fruit du plus cruel apprentissage !... Non! qu'il m'en coûte la vie ! Ton âme ne s'envolera sous l'œil d'un père que pour se réfugier dans le sein d'un Dieu! »

Nous goûtons volontiers le stoïcisme au théâtre; est-ce bien pourtant à un père, sous le coup d'une si implacable fatalité, à user d'exhortations comme celle-ci : « Va, bénissons le ciel, je sens toutes tes douleurs, mais c'est ensemble qu'il nous faut apprendre à les surmonter... Mon fils, tu peux encore mourir en héros. Songe que ta mort sera plus utile que ta vie; ta mort retiendra sous les drapeaux de la patrie mille jeunes imprudents qui les auraient abandonnés pour se voir ensuite aussi malheureux que toi. En tombant tu préviens leur perte, tu raffermis les colonnes de l'État. Embrasse cette idée digne d'un citoyen. «Tant de grandeur

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d'âme, à pareille heure, nous confond, elle prend un faux air de détachement contraire au dessein de l'auteur. Quoi ! raisonner avec cette exacte mesure I Quoi! trouver à point nommé le libre usage des vérités générales ! Ne reculer ni devant l'image, ni devant le mot, en un moment où tout l'être intime devrait crier de détresse! « Que gagnerait ton âme à s'irriter? En te montrant rebelle, tu te rendrais encore plus malheureux... Aie la confiance d'un fils et non la terreur d'un esclave. C'est au vil incrédule à trembler, mais toi, qui vois au-delà de cette vie, tends les bras au Père universel; tu plongeras dans le tombeau pour te relever immortel*, y

h' Indigent pèche aussi par l'abus du romanesque. Il faut le regretter, car cet ouvrage est, par beaucoup d'endroits, une esquisse singulièrement honorable du drame que Mercier a eu le mérite de concevoir. On y voit poser, et avec assez de force, en vérité, l'éternelle question du riche et du pauvre. 11 fait nuit sur le théâtre qui représente un misérable logis presque sans meubles. Le froid de l'hiver pénètre librement à travers les vitres cassées, remplacées par du papier. Par crainte de l'incendie, le propriétaire a interdit qu'on y fit du feu. Tout à l'heure, nous saurons que ce gîte est jugé trop inhospitalier pour loger des levrettes. C'est là que vivent le tisserand Joseph et sa sœur Charlotte, fort en peine de pourvoir à leur chétif loyer. L'auteur a voulu résumer en eux toutes les souffrances imméritées qui accablent de pauvres gens sans défense. S'il ne s'agissait que de gagner leur vie! Mais la société a fait pis que de les abandonner, elle a exercé sureuxde terribles rigueurs. Le père de ces malheureux est en prison pour deniers royaux, comme ou disait alors, c'est-à-dire qu'il porte la peine des impôts non payés par d'autres. On connaît l'odieuse règle de solidarité fiscale qui pesait sur les taillables. Une contribution fixée d'avance étant mise à la charge d'une paroisse, tels et tels habitants, désignés par force pour en être les collecteurs, avaient mission d'en faire, à leurs risques et périls, rentrer la quotité totale. Tant {)is pour qui se laissait attendrir par les plaintes d'un plus pauvre que soi, s'il y avait déficit dans le compte, il allait en prison. C'est pré-

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