A. IV, se. IV
cisémcnt le cas du brave Remy, le père de Joseph, qui n'a pas eu le cœur de pratiquer des saisies sur les insolvables de son village. Une grande angoisse oppresse donc le cœur du tisserand, qui travaille à son métier, tout en veillant sur le sommeil de Charlotte vaincue par la fatigue. Le vent apporte jusqu'à ses oreilles des bruits de fête, car le taudis où il grelotte dépend d'un somptueux hôtel où en ce moment on fait bombance. Une plainte profonde, venue des entrailles, lui monte alors aux lèvres contre ceux qui, tout près de lui, comblés de jouissances, demeurent impitoyables aux déshérités. « Leur débauche éclate dans la nuit et trouble le repos du pauvre. Ils se plaignent encore lorsqu'au milieu du jour nos travaux les forcent à ouvrir les yeux. » Ces travaux, ces objets de rebut et de dédain, auxquels on se livre d'un cœur si vaillant, au moins faudrait-il qu'il fût permis d'en vivre. « Je supporte courageusement mon sort, mais ce malheureux ouvrage n'est pas assez payé..., je ne sais si je pourrai le vendre encore au bas prix où l'on réduit les travaux de l'ouvrier. Ce marchand m'a promis, mais qu'il est dur, ce marchand ! Il regorge de biens et il rapine sur moi '. » Il n'y a pas de besoin si impérieux dont la satisfaction ne soit inhumainement marchandée au pauvre. C'est une question de trouver du vin qui ne soit pas falsifié. « Je crains toujours d'empoisonner mon père en voulant réparer ses forces. On nous fait boire la mort et personne n'y songe']... Mon Dieu! que la saison est rude! La terre est couverte de vieilles forêts, et je n'ai pas un fagot \ » Mais à une telle gêne, si prolongée et si persistante, le cœur le plus ferme ne tient plus et laisse éclater ce grand cri tragique : « Je ne suis pauvre que parce qu'il y a trop de riches*. »
Ici, il est impossible de nous méprendre : c'est bien le son d'une voix humaine, qui nous fait tressaillir. A lire de telles paroles, on comprend soudain ce que Taine a appelé l'anarchie spontanée, cette Jacquerie des derniers mois de 1789 qui sillonna la France de ses feux. Mais prenons-y garde, nous sommes encore en 1772, dans le règne de la