A. IV, se. VI
qui transforme à souhait les conditions, si rare que, dans le fait, s'il survient quelque chose de semblable, le premier mot sera pour le comparer à une imagination de romancier ou de dramaturge; si faux en ses conséquences, telles qu'on nous les dépeint, que, dans la réalité, les âmes soumises à un ébranlement de ce genre nous présenteront, pour l'ordinaire, un autre spectacle que celui de leurs beaux côtés. InQdèle à ses propres règles. Mercier, si l'on y songe, n'en rendait pas un meilleur office à la vérité morale dont il prétendait donner leçon. L'impression salutaire à tirer de la pièce eût été celle que donne l'indigence par ce qu'elle a, le plus souvent, d'irréparable. Mais quel sujet de méditation ou de scrupule pouvait-on trouver dans un concours providentiel de circonstances qui arrangeait toutes choses pour le mieux? Et quel autre moyen eût-on choisi pour endormir l'inquiétude des âmes et condescendre à la sérénité paresseuse des gens satisfaits qui écartent d'instinct les pensées désagréables? Ce fut là, au reste, le secret de la faveur générale dont l'Indigent obtint de nombreux témoignages'. Les âmes sensibles se firent une volupté de cet adoucissement ingénieux apporté au mal de la misère et qui en palliait la sinistre réalité. Parla, sans doute, l'auteur atteignait ses fins, mais on voit que, sur cette pièce, d'ailleurs pleine de qualités intéressantes, il y aurait plus d'une réserve à faire au nom de cette morale à qui Mercier se faisait communément un devoir de sacrifier, quoi qu'il en ait dit ailleurs, la vraisemblance dramatique.
Le même double reproche peut encore s'adresser à Zoé. Ici, à la vérité, le romanesque ne consiste pas dans la sin-
1. « Vlndigent, dit le Mercure, est de tous les drames de Mercier, celui qui présente le but moral le plus vrai, le moins exagéré dans les moyens qui servent à l'établir et le plus intéressant ». 1 déc. 1782, p. 39. Partout le jugement est favorable, d'ailleurs. Voir Corr. litt., xni, 235; Mém. Secr., xxi, 204; Journ. de Paris, 23 nov. 1782. A la vérité le style ne laisse pas d'essuyer quelques critiques : les uns le trouvent emphatique {Mercure, Corr. litt.), les autres, trop nu [Journ. de Paris, Mc'm. Secr.), mais elles me semblent ici tomber moins juste que d'habitude.
gnlarité des aventures, mais dans l'exagération des sentiments. La fable n'est que trop mince : elle comporte une situation unique. La voici, résumée en quelques mots de la Correspondance secrète : « Un M. Franval enlève Zoé, fille de M. Saint-Maxandre, homme violent qui court après elle et l'atteint à une poste des frontières, dans un moment où l'ranval s'était absenté pour aller faire une visite dont on ne connaît pas trop l'objet. Le vieux gentilhomme veut emmener sa fdle dans un couvent, mais un postillon qui sait toute l'afTaire Tégare pendant la nuit et le ramène, sans qu'il s'en aperçoive, à la même poste d'où il était parti. Ce trait d'audace est à la fois criminel et ridicule, car le postillon, qui le faisait de son chef, ne devait certainement pas penser qu'il dût aboutir à rien qu'à une scène meurtrière. 11 avait eu, à la vérité, la précaution d'ôter les balles des pistolets de M. Saint-Maxandre : celui-ci, ayant lâché un coup sur le ravisseur qui, dans l'intervalle, était revenu, finit par lui pardonner : les deux amants sont unis et le postillon récompensé*. «
A cet énoncé, on est d'abord tenté de croire que, si la pièce appartient à un genre, c'est au genre niais. Patience! l'auteur a voulu qu'elle fût terrible. A cet effet, il en a tendu les ressorts à l'excès. Depuis des années, Franval et Zoé s'aimaient de l'aveu de leurs parents, ils étaient promis l'un à l'autre quand une futile discussion de préséance nobiliaire a brouillé les deux pères, et Saint-Maxandre a tout rompu. Ce vieillard vindicatif, outré de la constance de sa fille, a voulu de plus l'enfermer dans un cloître et il l'y conduisait quand Franval, assaillant à main armée leur voiture, lui a, par force, arraché sa fiancée des mains. Tout cela est imaginé pour augmenter notre horreur et notre effroi ; en réalité, l'intérêt dramatique s'en affaiblit grandement. On nous amène à désespérer de toute issue possible. Comment prendrions-nous parti pour un père bizarre et impitoyable? D'autre part, quelle apparence que les choses tournent bien, quand nous entendons Saint-Maxandre, exaspéré d'un tel outrage (et il y a de quoi), ne parler que de tuer Franval ou de le livrer au bourreau? Mais Mercier a bien autre chose entête que les exigences de lallogique. Il a