‹ Sébastien Mercier, sa vie, son œuvre, son temps; d'après des documents inédits avec un port. en héliogravure. Avant la revolution, 1740-1789Chapitre 19 sur 521 · B. de N., IV · texte numérisé non relu

B. de N., IV

la glorification de l'autre ne parait aussi, par contre, que le fait d'une rigoureuse équité. Il y aurait bien quelques réserves à faire sur ce brevet de vertu sans tache que Mercier décerne à Rousseau, mais n'est-ce point la coutume des néo phytes d'en croire sur parole leur catéchiste? Rousseau se juge si évidemment vertueux qu'il taxe de mensonge pervers et prémédité ceux qui s'avisent d'une autre opinion. Quoi d'étonnant, après cela, que sa conviction se communique irrésistible à ses adeptes, d'autant plus qu'elle est chez lui de bonne foi, qu'il confond l'intention avec le fait, qu'il répute l'une pour l'autre avec la plus candide assurance? Si son ardente parole aie pouvoir de propager la piété nouvelle qu'il apporte au monde, comment n'aurait-elle pas celui d'imprimer dans le cœur de ses disciples sa propre image telle qu'elle se rétléchit dans sa conscience? Saint- Marc Girardin a dit avec raison que Rousseau croyait avoir la force de toutes les vertus dont il avait l'émotion. Mais là est justement l'effet, le mirage des passions intellectuelles. Comme elles s'assouvissent elles-mêmes, elles ne connaissent que le succès. Comme elles sont en possession de leur objet, puisqu'elles le créent, elles n'ont point à se commettre dans l'action qui mesure les forces, qui éprouve, qui humilie, qui enseigne à distinguer le vouloir et le pouvoir. A se sentir battre le cœur pour une perfection chimérique dont on porte, dont on chérit en soi le fantôme, comment ne se prendrait-on pas pour une âme exquise? Et en s'identifiant ainsi avec son idéal, comment n'en partagerait-on pas la fortune et le renom? C'est le secret de la séduction de Rousseau. Le siècle qui a pris goût à la sensibilité a éprouvé le même faible pour le maître qui en tenait école. Sensibilité, enthousiasme, amour des hommes, croyance passionnée à leur bonheur et à leur perfectionnement indéfini, tels étaient les articles de la foi nouvelle que Mercier embrassait avec transport, dès l'âge de raison, car il y trouvait — et c'est le signe de toute foi sincère — la satisfaction de ses vœux spontanés. « Le plus grand des malheurs pour un être raisonnable serait de ne pas croire à la perfection de la nature humaine; j'ai toujours été conduit par un sentiment vif qui me disait que Thomme était né pour sortir de la fange des erreurs, de la honte et de l'abjection de l'esclavage, et pour s'élever à toute la hauteur de la

vertu. Ayant toujours été dominé par cette primitive et consolante idée, j'y ai assujetti presque tous mes ouvrages'. » L'instrument de la rédemption, c'est en efïet — nous le savons déjà — la plume de l'homme de lettres. Pour se permettre de la manier et pour y réussir deux conditions essentielles sont requises : sentir le mal, non pas seulement le connaître, mais le sentir avec son cœur, en avoir les entrailles remuées, et apporter à le combattre un zèle imperturbable, une confiance sans bornes. Toutes les deux, Mercier les réunit. D'abord, il n'a point le sens rassis, qui est un signe de circonspection et comme un premier degré d'endurcissement. Les images du bien et du bonheur l'exaltent jusqu'au vertige; celles du mal et de la douleur l'indignent jusqu'à la convulsion. Il s'apitoie, il s'attendrit et s'y complaît, car l'on reconnaît ainsi qu'on a le cœur bon. Écoutez plutôt cette théorie de l'attendrissement : «C'est le sentiment le plus heureux dont l'âme humaine soit susceptible... point de plus grande volupté que celle de s'attendrir. Un attendrissement perpétuel serait l'état le plus délicieux pour l'homme... L'attendrissement est lasituation de l'àme qui dispose le plus aux vertus... Quand l'àme se fond d'attendrissement, alors s'ouvre le lleuve des pures délices. » Il analyse, d'ailleurs, ce sentiment : il aperçoit bien que «l'homme est doué d'une sympathie qui le fait entrer dans les intérêts de ses semblables » et qu' « il en est récompensé, car le plaisir le plus doux accompagne fidèlement la pitié... ce sentiment exquis de l'àme humaine et qui en fait l'excellence* .» Et, sans doute, cela est vrai : la pitié a toujours été accompagnée d'une secrète jouissance, mais avant cette époque on n'y prenait pas garde, ce qui laissait à la pitié à la fois son naturel et son mérite. Il a appartenu, au contraire, à l'école de Rousseau d'en tirer orgueil et volupté", d'en abuser, par conséquent, et c'est ce qui donne à la sensibilité de cette époque tant d'ostentation et de grimace. Ce qui n'empêche pas, d'ailleurs^, que Mercier, comme Jean-Jacques, ne prenne le change, de très bonne foi, sur

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