A. 1, se. IL
tout ce qu'on lui oppose ou qui le comprime? C'est un instinct très fort, impatient de toute discipline, toujours prêt ;\ la révolte. Mais tout instinct se veut impérieusement assouvir, et, si celui-ci l'emporte en audace et en exigence, je ne vois pas qu'il y ait lieu de l'en admirer davantage. 11 se déchaîne, involontaire et aveugle comme une force delà nature, mais aussi à cette dernière ne reconnaît-on aucun caractère de mérite. Tellement étranger en soi à toute détermination morale qu'il va de sa seule pente aux pires excès, pour peu qu'on le contrarie, que le héros de la pièce, notamment, écume à nos yeux de fureur homicide, sous quel prétexte réclame-t-on en sa faveur le suffrage de nos consciences? C'est que, de fait, il suborne nos sensibilités et que, les unes des autres, Mercier a, par malheur, rarement réussi à les distinguer.
Par une singulière fortune, l'amour, au xvin" siècle^ a eu pour lui les frivoles et les moroses. Il a fait la joie des uns et l'orgueil des autres. C'était l'affaire d'un changement de costume. En galants atours, il riait et babillait parmi ces hasards du coin du feu dont Crébillôn nous a fait si joliment l'histoire ; il grisait de ses audaces la cervelle légère de Fronsac ; fanfaron d'insouciance, il se jouait des idées sévères comme des grandes phrases et narguait les pédants. Quand ceux-ci pourtant s'avisèrent de tancer l'effronté personnage, il leur joua un de ses tours. Partis d'un si grand cœur pour rechercher au plus secret de la nature la vertu qu'ils y croyaient exilée, ce fut lui que les bons philosophes ramenèrent de leur candide expédition, lui, l'amour, méconnaissable sous ses airs éplorés et son déguisement d'honnête personne. Dans son jargon nouveau, l'emphase tenait la place de l'impertinence et les exclamations larmoyantes se substituaient aux mots cyniques. Ils le baptisèrent sensibilité, lui découvrirent toutes les vertus et le dressèrent en manière de défi devant la face du détesté libertinage, sans toutefois reconnaître en celle-ci le propre visage de leur solennelle idole que lui renvoyait un miroir moqueur : seule, la grimace avait changé, mais non pas tant qu'elle n'eût néanmoins continué de révéler à de plus pénétrants l'éternel et identique instinct d'égoïsme et de convoitise.
Mercier ne figurait point parmi ces pénétrants, et ses contemporains ne mettaient pas moins de bonne foi à se
rendre dupes. Un critique cependant se leva pour démasquer le mensonge dont Zoé et sa préface surtout étaient une naïve expression. Il y mit, ce Chaillet, ce ministre calviniste de Neuchâtel, d'ailleurs si perspicace et si avisé, un zèle de protestation qui sent bien un peu son puritain, mais qui ne laissa pas de faire bonne justice du sophisme. « Anciennement, déclare-t-il, l'amour n'était jamais représenté que comme une faiblesse et un désordre... Ce n'est que dans ces derniers temps qu'un cortège de beaux sentiments est venu se ranger autour de l'amour, qu'il s'est mis à parler un nouveau langage et que, à mesure que la sensibilité a pris en morale la place des principes, on s'est mis à l'ériger en vertu. Qu'est-il arrivé de tout cela? L'idée de l'amour a cessé d'effaroucher les âmes honnêtes, parce qu'on a su lui
donner les dehors de l'innocence Non : que nos auteurs
qui... concourent à l'envi à donner une nouvelle énergie
et un nouveau coloris à cette passion dangereuse... ne se vantent pas du prétendu service qu'ils rendent à la morale, car peut-être trouverait-on, si l'on voulait approfondir la chose, que c'est à eux surtout qu'il faut imputer le dérèglement général des principes qui confirme celui des mœurs'. »
Pour longtemps, la littérature contractait ce travers et ce n'est là peut-être pas la moindre raison de nous être attardés à l'analyse de Zoé: si juste fondement qu'il y ait de dénoncer comme dommageable aux vues morales de l'auteur la conception de l'amour qu'il porte au théâtre, elle n'en garde pas moins pour principal intérêt à nos yeux d'apparaître dans l'ordre des temps comme une des premières manifestations de l'esprit que plus tard on appela romantique. Nous en recueillerons, et de non moindres, dans d'autres écrits de Mercier.
Quelques mots suffisent pour en finir avec les méfaits du romanesque dans les drames que nous examinons. Tous, ils paraissent dans Natalie, rassemblés avec le plus grand sérieux du monde, mais à telle foison qu'on serait tenté, bien à tort, d'y voir comme un dessein de caricature ou de parodie. Enlevée jadis de la maison paternelle par un ravisseur, Natalie vit avec lui depuis dix-huit ans. La fille unique qu'elle en avait eue, elle la croit perdue, car la nourrice