‹ Sébastien Mercier, sa vie, son œuvre, son temps; d'après des documents inédits avec un port. en héliogravure. Avant la revolution, 1740-1789Chapitre 183 sur 521 · Préface de François II · texte numérisé non relu

Préface de François II

2. Portrait de Philippe //.Voir le précis historique qui sert de préface.

vénération particulière par les sujets chrétiens d'Aladin. La violence accomplie, dès le lendemain la pieuse effigie a disparu, par miracle, à ce que laisse entendre le poète. Mais le roi, transporté de fureur, a juré de châtier le coupable et, comme nul ne le découvre, il condamne en masse à la mort tous les chrétiens du royaume. Alors, pour sauver tant d'innocents, sort de la foule une victime volontaire. C'est Sophronie, une vierge belle, innocente, impassible, toute à la soif du martyre. Elle est aimée en secret par Olinde, un jeune homme de même race et de même foi, qui s'élance éperdu. Il veut la démentir, l'arracher à la mort et se dénoncer à sa place. Mais elle tient bon, repousse ce sauveur, et, tous les deux, on les lie sur le bûcher, lorsque survient la guerrière mystérieuse si poétiquement décrite par le Tasse, cette Clorinde qui a renié son sexe afin de se vouer aux armes et qui accourt des terres lointaines de Perse, jalouse, elle aussi, de combattre pour le Prophète. Accueillie en grande pompe, elle obtient pour première faveur le salut d'Olinde et de Sophronie. Leur magnanime aventure apparaît dans l'original italien comme une vision fugitive dont nous retenons au passage quelques traits exquis. Ignorante et dédaigneuse de l'amour, la mystique sacrifiée est déjà loin de terre, lorsque, derrière elle, attaché au même poteau, l'amant inconnu se révèle par ce vœu suprême et stérile : mourir face à face et confondre leurs derniers souffles de vie ; et doucement, elle repousse alors la plainte qui la distrait de son rêve, elle rappelle à d'autres pensées le profane compagnon de son martyre.

Mercier, charmé d'une situation si touchante, la jugea merveilleusement propre au théâtre où il s'étonnait, d'ailleurs, qu'aucun poète français ne se fût encore avisé d'en tirer parti '. Au contraire, un écrivain allemand mort jeune, le baron de Cronegk, avait laissé sur ce plan une tragédie inachevée ^ 11 s'en procura la traduction et, muni

1. Presque dans le même tempsque lui, l'auteur anonyme d'une tragédie de Vii'ginie mit eu vers le même sujet à'O/inde et Sophi'onie. Pas plus que celle de Mercier, cette tentative ne désarma la sévérité de Grimm. Coi-?', litt., x, 520. Fréron, en revanche, y reconnut des beautés de premier ordre, Ann. litt., 1774, n, 217, et en profita pour écraser sous la comparaison le drame de Mercier, 1774, m, 42-48,

2. Représentée après la mort de l'auteur sur le tbéàtre de Hambourg

de ce secours, il composa fort librement son propre drame (.VOlinde et Sophronie *, où l'on n'aperçoit que trop sa part d'invention personnelle.

Pénétré envers les emblèmes du christianisme d'un respect dont nous avons eu déjà l'occasion de le louer, Mercier a pensé « que l'image de la Vierge Marie était un objet trop sacré, trop auguste^ trop vénérable » pour intervenir dans l'action d'une pièce de théâtre qui — d'aventure, l'aveu lui en échappe — « ne sera jamais qu'un ouvrage profane ' ». Il y a substitué un manuscrit du Coran qui, lacéré par une main inconnue, devient la cause delà proscription générale ; et cet artifice lui a permis de noircir à sa guise le caractère du traître Ismen. Celui-ci ne figure plus ici comme un faiseur de sortilèges, mais comme le type même du courtisan perfide qui pousse les despotes au crime.

En haine aux chrétiens dont il a renié la foi, c'est lui qui, afin de les perdre, a commis le sacrilège que tant de sang innocent doit expier. Or, ce monstre a eu jadis pour femme une vertueuse chrétienne qui l'a fui, lors de l'apostasie, pour mettre au monde, peu après, une fille dont il ignore l'existence et qui n'est autre que l'héroïque Sophronie. D'autre part, Olinde nous apparaît en général d'armée, chrétien en secret, mais serviteur vaillant et fidèle du roi, dont il a gagné la confiance par ses exploits, et la jalousie qu'il inspire à Ismen prête un aliment de plus à la scélératesse de ce fourbe. Olinde aussi retrouve à point nommé un père dont la trace était perdue. S'il aime Sophronie dans le secret de son cœur, il n'en est pas moins aimé. Enfin la fière Clorinde nous confesse, de son côté, qu'elle n'a pas su résister à la vue de ce héros. Il suit de là, une fois l'action engagée, une série de reconnaissances, de conflits de sentiments, de combats de générosité, de sacrifices magnanimes qui veulent être les plus pathétiques du monde. Sophronie apprend qu'Olinde est chrétien et elle éclate en actions de grâce, car elle peut donc l'aimer sans remords. Mais elle apprend aussi qu'Ismen est son père, et voilà dans cette

le 22 avril 1767, cette tragédie est analysée et jugée sévèrement par Lessing dans le premier des articles dont la réunion forme la Dramatwgie.

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