Préface A' Olinde et Sophronie
1. Il s'en explique toutefois avec Thomas sur union beaucoup moiud solenuel. Voira TAppendice la lettre du 14 août 1770.
pure conscience im tumulte affreux! Lui, par contre, l'homme de proie, une telle révélation l'ébranlera-t-elle ? Un instant à peine, mais le crime est le plus fort : elle veut rester chrétienne, fidèle à Olinde; qu'elle périsse donc! Ceci est le dernier coup, fait pour porter notre horreur au comble en nous montrant qu'un tyran n'est plus un homme. Clorindejoue un personnage bien sacrifié, celui de l'infante dans le Cid, mais du moins son amour malheureux nous tient en réserve un spectacle oîi doit briller sa grandeur d'âme : c'est elle qui fera le dénouement. Le coup mortel dont elle frappe Ismen décide de la délivrance des amants. L'ingrat lui devra la vie.
L'action n'est, à vrai dire, pas plus mal conduite, ni plus invraisemblable que dans bien des tragédies du temps. Mais le difficile est d'expliquer comment ce prétendu drame s'accorde avec les principes de Mercier. De la tragédie, en effet, il a presque tout l'appareil et presque toutes les conventions : des Orientaux, évoqués d'un passé fabuleux, qui s'entretiennent de leurs diverses passions en style abstrait, rien de local ni de pittoresque, cela va sans dire, puisque l'art est le moindre souci de l'auteur, mais rien non plus qui rappelle l'allure détendue, le libre mouvement, le ton de la vie réelle, et cela, en revanche, nous était promis; rien, au surplus, en cette Palestine légendaire, qui soit de ressource pour les estimables habitants de la rue Saint-Denis ou de la rue Saint-Jacques auxquels on avait juré tant de sollicitude et qui doivent se demander en quoi, comparées aux aventures d'Olinde, celles de Sertorius ou de Mithridate leur sont plus étrangères. Comme dans la tragédie encore, les péripéties les plus surprenantes sont accumulées dans un espace de temps fort court, car rien n'indique qu'elles exigent plus de vingt-quatre heures. L'unité de lieu, à la vérité, est sacrifiée : nous voyons successivement la place publique, la prison d'Olinde et de Sophronie et les apprêts du supplice, mais, depuis Voltaire, la hardiesse n'était plus de celles dont on pût tirer beaucoup de vanité.
Où donc est l'innovation? Pas môme dans l'uniformité sentencieuse et l'anachronisme du langage. A la vérité, l'abus en est ici perpétuel et intolérable, il nous interdit tout risque d'illusion, il trahit sans cesse l'importune présence du débitant de morale à la mode du xvin*= siècle, il accuse
cruellement l'inanité de fantômes (jui, malgré leurs noms propres, ne personnifient que des abstractions : l'enthousiasme du sacrifice, la conscience troublée d'un roi faible, la duplicité patiente d'un scélérat endurci. Car c'est à des notions verbales de ce genre que se réduisent, par exemple, les caractères du roi de Jérusalem et du ministre renégat, si dénués de toute réalité individuelle que, pour nous les faire entendre, on leur donne à dire d'eux-mêmes ce que nous en devons penser.
« Ismen, dit Aladin, la pitié se glisse dans mon âme,
apprends-moi à la dompter Mon âme s'étonne d'être si
lente à s'irriter Garantis ton roi de toute faiblesse et
rends sa justice inexorable'. » Mais ce n'est pas assez encore, cette mollesse de volonté a sa source dans des scrupules dont l'aveu ne requiert pas plus d'artifice. « Tour à tour, nous confie ce musulman qui a lu Télémaque, tour à tour chacun fatigue ma volonté, et souvent il n'est pas permis aux rois, tout cléments qu'ils voudraient être, de ne point se montrer cruels. La pitié voudrait maîtriser mon âme. Arrête, pitié dangereuse!..... Pourquoi donc cette crainte de l'injustice, cette terreur secrète? 0 Dieu! me faudrait-il rendre compte de la liberté de chaque homme, de chaque goutte de sang versée, de chaque larme? Ah! s'il en est ainsi, pourquoi suis-je né sous le diadème"? »
Après cela, le moins perspicace apparemment ne doutera point du dessein de l'auteur : c'est un personnage irrésolu qu'on a voulu peindre. Nous l'en pouvons croire, il nous le déclare lui-même. Le farouche conseiller ne tient pas moins bien sa place dans ce dialogue des Morts. C'est un coquin et qui nous invite à n'en pas douter. « Enfin ces Chrétiens que
j'abhorre seront tous massacrés Tout m'a réussi. Comme
je mène à mon gré l'esprit de ce Sultan! Le peuple et le
maître tremblent à ma voix Je me suis fait le Dieu de
cette foule crédule. Je leur donne pour loi ma volonté. » Voilà pour dévoiler les replis d'un cœur d'ambitieux. Et voici maintenant à quels termes signalétiques nous reconnaîtrons les ruses d'un flatteur : « Tout mouvement de pitié diminue en vos pareils l'autorité suprême. Les foudres du Trône une fois allumés doivent gronder sans interruption et