‹ Sébastien Mercier, sa vie, son œuvre, son temps; d'après des documents inédits avec un port. en héliogravure. Avant la revolution, 1740-1789Chapitre 191 sur 521 · A. Il, se. vil. A. lU, se. VI · texte numérisé non relu

A. Il, se. vil. A. lU, se. VI

SA VIK, SON OEUVRK, SON TKMl'S 297

vciir, l'a déjà nommée : c'est Marie-AnloincUe, la jeune reine devant qui s'ouvrent les longs espoirs'.

Nous ne saurions donc, comme plus haut, mettre Mercier entièrement en contradiction avec lui-même. Il a fait pour des Français un ouvrage tiré du terroir français. Mais combien ses autres promesses sont encore en défaut! Bonne pour un épitlialameou une cantate héroïque, la prétention de mettre en drame un tel sujet n'a de comparable que les projets poétiques de Mascarille. On se lasse de répéter toujours les mêmes critiques. Mais, encore une fois, où est l'action? où est le drame? Childéric a été puni, Childéric revient, Childéric est restauré. Pas un instant nous n'avons peur pour lui; on nous parle d'un rival, mais il est illusoire, d'une résistance à surmonter, mais elle cède aussitôt. Si mince que soit l'histoire. Mercier s'est-il soucié d'y susciter un semblant d'intérêt, quelques péripéties, quelques oppositions de caractères, où le dénouement, du moins, paraisse en question et suspendu? Nullement, la première scène conduit à la dernière comme le ruisseau à l'étang. Quels débats, au surplus, et quelles traverses imaginerait-on là où il n'y a pas trace d'hommes réels? Car Mercier nous abuse encore avec sa prétendue imitation de la vie humaine. Aucun personnage n'est là pour son compte, ne figure avec un caractère, un cerveau, une physionomie propre. Que l'un ou l'autre parle, nous n'entendons jamais que la voix du soufUeur qui débite ses aphorismes moraux et de longues, de lourdes leçons d'histoire.

L'auteur prend bien garde que nous ne soyons ses dupes, à juger des propos que tiennent, sous leurs noms romains

l. L"iuspiratioQ patriotique de cet ouvrage fut généralement sentie et goûtée. Voir Esprit des Journaux, ISuov. 1774, p. 83. « Les lecteurs français, dit le Mercure, pourront s'intéresser à un drame où la valeur des Francs, leur fidélité envers leurs chefs et cette horreur qu'ils ont toujours témoignée pour le joug de l'étranger sont mises en action. » orl. 1774, rr, 76. Le Journal des Dames, qui n'était pourtant pas encore sous la direction de Mercier, manifesta uue vive admiration. A l'en croire le rappel de Childéric et la mort d'Kgidius seraient un coup de théâtre digne d'être mis à côté de celui d'Athalie, oct. 1774. Les allusions à Louis XVI et à Marie-Antoinette n'y sont pas relevées avec moins de faveur. Fréron, au contraire, fit un article très aigre, mais le sujet lui plaisait. Il rappela qu'avant Mercier un autre poète, M. de Morand, en avait tiré une tragédie jouée à la Comédie-Française en 173G et dont il dit grand bien, Ann. litt., 1775, it, 252.

298 SÉBASTlEiS MERCIER

OU barbares, de prétendus contemporains de Childéric si bien instruits du droit public moderne. Encore la flagrante disconvenance de ce qu'ils sont et de ce qu'ils disent importe-t-elle au dessein d'une pièce de circonstance. En revanche, c'est au mépris de sa propre réforme que Mercier a conservé ce que le rituel classique de la tragédie avait de plus irritant, l'alternance de tirades interminables en style soutenu; et ce style, ce serait ajouter encore à trop de citations déjà fastidieuses que d'essayer de montrer tout ce qu'il a d'emphase et de pesanteur, tout ce qu'il emprunte malencontreusement à la langue rimée d'inversions, de vers blancs et de fausses tournures poétiques. Ni Olinde, ni Childéric n'étaient faits pour ajouter au crédit du système : non seulement, comme les pièces étrangères à Thistoire qui ont été analysées plus haut, l'un, dans sa complication, l'autre, dans sa pauvreté, accusent trop de dédain pour la vérité comme pour l'intérêt dramatique; mais l'exclusive manie de moraliser, coupable déjà de cette double erreur, trahit encore son impuissance à triompher même de la forme et de l'appareil conventionnel de la tragédie '.

Il y a beaucoup plus de bien à dire de Jean JJennuyer. Tout en donnant prise encore à de sérieuses critiques, cette pièce est à mettre au premier rang de celles qui apportent à la poétique de Mercier l'autorité d'une tentative heureuse, à tout prendre, et vraiment nouvelle. Un grand pas est fait ici, par où nous touchons de fort près au drame historique moderne. L'année 1772 amenait avec elle le second centenaire de la nuit trop fameuse qui avait vu un si grand carnage de protestants. Enflammé d'indignation à ce

1. Les journalistes les mieux disposés en faveur de Childéric en condamnèrent le style. « On sera un peu fâché, dit le Mercure, de voirce roi de France employer pour louer sa maîtresse le langage emphatique des héros de l'Opéra. »,oct. 1774, ii, 84. Ni le Journal des Daines, ni l'Esprit des Journaux n'approuvèrent l'emploi de la prose en pareil sujet. « C'est un fatras obscur, un mélange assommant de grands mots vides et de constructions forcées », déclara VAnnée Littéraire qui ne perdait pas si belle occasion de dire à Mercier ses vérités, 1775, n, 242.

souvenii", notre philosophe recourut à son moyen préféré, le théâtre^ pour en relracer l'atrocilé sous dos traits propres à répandre dans tous les cœurs la haine du fanatisme. 11 s'explique de son dessein en des termes où la noblesse du langage ne le cède point à celle du sentiment. « On me dira : « A quoi bon représenter les hommes de la Saint-Bar- « thélemy? Nous ne sommes plus dans un siècle où l'on «égorge. Ce siècle barbare est écoulé et ne reviendra plus. » J'aime à le croire, je l'espère même. Il parait que l'on ne

s'assassine plus au nom de Dieu Mais l'oserai-je dire?

Nous n'en avons pas moins besoin de remettre sous nos yeux les tableaux de l'esprit de persécution. Toujours dominant, il saisit tous les prétextes, il revêt toutes les formes

il ne fait guère que changer de nom, mais ses fureurs sont

à peu près les mêmes Qu'importe au malheureux sous

quel titre ou le persécute ? Si j'arrachais quelques traits

à l'intolérance religieuse, civile et littéraire qui se soutiennent et se prêtent un appui mutuel je m'applaudirais, en ne faisant que passer sur cette terre, d'y avoir fait le métier d'homme et d'écrivain '. »

C'est dans YEsprit de la Ligue d'Anquetil que Mercier trouva son texte, la résistance généreuse qu'un homme d'Église vraiment chrétien, Jean Hennuyer, évêque de Lisieux, avait opposée aux volontés sanguinaires de Charles IX. « Le lieutenant du roi de sa province étant venu lui communiquer l'ordre qu'il avait reçu de la cour de massacrer tous les huguenots de Lisieux, Jean Hennuyer s'y opposa fermement et donna acte de son opposition ; il obtint de lui qu'il surseoirait au massacre et, par ce sage délai, il préserva les calvinistes de sa ville et de son diocèse^ . » Le rappel de semblables événements et les tendances de l'ouvrage n'étaient pas pour plaire à la police de Louis XV' : malsonnantes par elles-mêmes, les attaques contre le fanatisme se compliquaient d'un tort encore plus grave où la malignité

Page 1