A. II, se. m
3. L'horreur de la situation parut intolérable au Journal des Dames. On y trouve ces ligues d'uue tuaiu leminiue : « Si des horumes eu soutenaient la représentation, je suis très convaincue qu'aucune de nous ne partagerait ce barbare plaisir », mars ilTà.
tout, leur chef, l'évêque. Celui-ci, le jeune Arsenne se charge de rimmoler, il n'en abandonnera l'honneur à personne. Malgré le tumulte, une voix gémissante et faible se fait entendre à grand'peinc, celle du vieillard, ({ui persiste dans les voies pacifiques. Usait que l'évêque n'est point un barbare; interrompu par cent protestations indignées, il tient bon néanmoins, il exprime son espoir dans les vertus et l'humanité du prélat qu'on parle d'assassiner et c'est auprès de lui-même, dans son propre palais, qu'il adjure les persécutés de chercher un refuge. A l'autorité de cette voix vénérable, tous finissent par céder.
Là-dessus, malheureusement et après cette remarquable exposition, le drame avorte. On nous transporte auprès de Jean Hennuyer qui remplit en effet l'espoir du vieil Arsenne. Dans ses prières, dans ses instructions aux ecclésiastiques qui l'entourent, dans l'audience qu'il donne au lieutenant du roi chargé de lui faire connaître l'ordre de meurtre, nous l'entendons successivement protester contre un si monstrueux attentat, refuser de s'y associer et déclarer sa ferme résolution de l'empêcher. C'est là que se placent les dissertations auxquelles il est fait allusion plus haut'. Le serviteur de Dieu et le représentant du roi échangent d'insupportables tirades sur les limites du pouvoir des princes et sur le droit qu'ont tous les hommes de résister à l'injustice manifeste. Puis les protestants entrent en foule, l'évêque les accueille comme un père et, son courageux dévouement ayant porté fruit, les officiers de la garnison se présentent à leur tour pour déclarer, selon une parole historique, que parmi eux il ne se trouve point de bourreau.
L'émotion excitée par les deux premiers actes s'épuise dans la langueur du dernier et le lecteur n'en atteint pas le terme sans désappointement. Pour l'expliquer, il ne suffirait pas ici d'incriminer la manière prolixe et lâche de l'auteur : en y prenant garde, on peut tenir pour certain que, même élagué du verbiage qui le dépare, même traité avec plus de concision et de nerf, ce dénouement pécherait encore par défaut d'accord avec le reste de l'ouvrage et nous laisserait toujours une sorte de mécontement et d'embar-
i. Le Journal des Dames les trouve importunes et déplacées. Article ci lé.
ras. C'est qu'il n'y tient, en efFet, par aucun lien logique*. Des innocents vont périr pour le seul fait de leur religion, un évêque, qui paraissait devoir s'acharner à les perdre, assure leur salut. Voilà certainement qui nous donne à méditer et sur l'atrocité du fanatisme et sur la beauté de la tolérance. Plus le désastre menace de s'étendre, plus la leçon qu'on en tire prendra d'éclat^ mais l'effet dramatique y sera-t-il proportionné? Entre les persécutés et leur sauveur providentiel, il n'y a pas plus de rapport nécessaire qu'entre un champ de beaux épis et le coup de vent soudain qui détourne le nuage sur le point de crever en grêle. C'est un accident heureux, mais fortuit. Or, rien n'est plus opposé à la nature du drame, au genre d'intérêt qu'il suppose et que nous en exigeons que l'attente passive d'une calamité et la survenauce d'un hasard qui la conjure. Il suffit de rappeler la vérité exprimée par le iVec Deus intersit d'Horace.
Comme Jean Bennuyer, à la vérité, ne comportait pas d'autre solution que celle dont nous nous plaignons, il y a fort apparence que Mercier, cette fois encore, s'était abusé sur le vrai caractère d'un sujet dramatique, et la chose est d'autant plus instructive que ce vice essentiel de son théâtre s'accuse ici dans un de ses meilleurs ouvrages.
Sans doute, on doit reconnaître que le drame historique retranche à un auteur une part de ses moyens, qu'il s'arrange mal du resserrement, de l'exacte dépendance des parties qui conviennent à une action limitée. D'abord il faut compter avec les faits réels qu'on transcrit : encore qu'ils souffrent bien des libertés, on ne saurait les déformer que jusqu'à un certain point. De plus, le dessein même de ce genre d'ouvrage ne va pas sans quelque latitude et quelque dispersion, puisqu'il s'agit de prendre une vue plus générale des choses humaines, d'intei'préter l'esprit d'une époque, le sens d'un événement, dans la multiplicité de ses manifestations. Mais, s'il n'en est que plus difficile, il n'en
1. C'est ce que le Journalde Neufchâtel & fort Meu remarqué : « L'action du prélat n'étant pas unie aux développements, a la marche, à l'intrigue, elle n'est pas pathétique, elle frappe plus qu'elle ne touche. » Oct. 1772, p. 33. L'article est, d'ailleurs, d'une sévérité outrée. 11 reproche à Mercier de faire trop agir ses personnages, c'est-à-dire qu'il blâme ce qu'il y a de meilleur dans le drame, l'animation qui y règne.
SA VIE, SO.N ŒUVHE, SON TEMl'S 305
est aussi que plus méritoire à l'auteur de faire en tel propos Facte d'invention qui lui appartient, de trouver, suivant l'expression d'un critique avisé, « la manière d'ordonner un sujet qui en développe le mieux, les circonstances les plus intéressantes'». Mercier peut difficilement passer pour y avoir réussi dans la Destruction de la Ligue ou la Réduction de Paris.
Là encore, il prenait à partie les haines sanglantes et stériles qui naissent de la diflerence des confessions religieuses. Aucune époque, en eiï'et, autant que cette (in tumultueuse du xvi« siècle, n'était propre à nourrir d'un aliment inépuisable sa généreuse indignation; et celle-ci, échauffée déjà par tant d'excès d'une fureur trop commune, s'y enflammait en outre du regret d'une grande occasion manquée. Car le fanatisme avait compromis les fruits utiles et durables que la nation eût pu tirer de si longs troubles, les institutions libres qu'il dépendait du peuple de stipuler pour l'avenir, à la faveur d'une crise où la dévolution du pouvoir était à sa merci. L'auteur s'en explique avec détail dans la préface éloquente et fort curieuse qu'il a mise en tête du drame. « Tous les esprits étaient ardents et fiers à l'excès, avaient une volonté forte et déterminée. Tous les bras étaient vigoureux et armés : la force, l'opiniâtreté, l'enthousiasme, tout annonçait la vie du corps politique. » De plus, il jouissait alors de l'avantage de la guerre civile, la seule d'où quelque bien puisse sortir. « Quand un État est parvenu à un certain degré de dépravation et d'infortune, il est agité de mille maux intérieurs. La paix, qui est le plus grand bien, lui est échappée, et cette paix ne peut plus être
malheureusement que l'ouvrage de la guerre civile Les
intérêts de cette guerre sont toujours connus. Chaque esprit les discute, et après les attentats tyranniques, elle devient même inévitable, parce qu'elle rentre alors évidemment dans le cas de la défense naturelle et que chacun est appelé à soutenir ses droits... L'ambition, la fol ie^ la vaine gloire des conventions de famille, des traités obscurs ou bizarres, des intérêts presque toujours étrangers aux peuples font les autres guerres. La guerre civile dérive de la nécessité et du juste rigide; le droit incontestable étant violé, la guerre réparatrice devient légitime, parce qu'il n'y a plus d'autres