‹ Sébastien Mercier, sa vie, son œuvre, son temps; d'après des documents inédits avec un port. en héliogravure. Avant la revolution, 1740-1789Chapitre 198 sur 521 · Mém. secr., xxi · texte numérisé non relu

Mém. secr., xxi

3. Coi-r. secr., xiii, 339. La Corr. litt., se contente d'une mention dédaigneuse, xin, 140

religieuse et la vigilance politique est assez mal remplie par la pièce. Le second de ces deux objets, en tout cas, n'y pouvait trouver aucune place ; le fanatisme ayant eu pour tort principal d'exclure toute précaution relative à la constitution du gouvernement futur, comment concevoir au théâtre le tableau d'une omission? La leçon que iMercier en tirait par voie de conséquence dans sa préface échappait à toute représentation matérielle, par cela même qu'elle était négative; et aucun exemple ne lui aurait révélé avec tant d'éclat les limites de Fart dramatique, si l'évidence avait été de quelque prise sur cet esprit prévenu. Restait que les faits fussent appelés à déposer, qu'un heureux choix de personnages et d'épisodes présentât, dans sa vérité, l'image des passions qui avaient concouru à tant de désordres funestes. L'œuvre, à coup sûr, avait de quoi tenter l'imagination d'un Shakespeare, quand il s'agissait de rendre vivante et intelligible à tous la formidable lutte qui s'était engagée pour les plus hauts des enjeux humains, la foi et la couronne ; de produire au grand jour de la scène tant de rivalités implacables et d'appétits effrénés, tant aussi d'énergies intrépides et de courages enthousiastes, l'étranger et les princes, la Ligue espagnole et la Ligue française, les habiles et les convaincus, l'opiniâtreté des consciences sincères, les calculs de l'nitrigue, les fureurs et les misères d'une populace surexcitée jusqu'au délire. Riche pour le peintre de caractères et de mœurs, la moisson, au surplus, promettait de l'être autant pour le moraliste, et sans qu'il prît la peine de paraître, quand l'histoire parlait si haut.

Mais, chez Mercier, le moraliste ne peut se tenir de paraître et c'est lui, le premier, qui gâte sa morale. On ne saurait mieux rapetisser à plaisir un grand enseignement. Pour résumer une si prodigieuse diversité de phénomènes moraux, il imagine trois petits groupes de personnes. Le premier et le mieux conçu se compose d'une famille bourgeoise en proie aux horreurs de la faim dans Paris assiégé. Chez ces honnêtes gens, l'accord ne règne pas plus que la prospérité. Jusque dans leur foyer, les divisions publiques se font sentir. Le père, ligueur heffé, s'exalte à la pensée de souffrir pour la foi : « La famine qui tue les corps me parait cent fois moins hideuse que Thérésie qui tue les âmes »; et il contient avec irritation les murmures qui

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s'élèvent autour de lui, car on ne le comprend guère. La femme de cet enthousiaste parle le langage de la prudence soumise mais mécontente, celui qui est familier aux simples, quand ils pâtissent, à leur corps défendant, pour des intérêts qui les surpassent. « Cette funeste guerre qui, depuis si longtemps, arme les Français, fait plus que répandre le sang; elle divise ceux qui s'aimaient, ceux qui vivaient sous le même toit dans une tranquille union. Tandis que le carnage ensanglante les remparts de la ville, on se dispute avec acharnement dans l'intérieur des maisons. Et que produisent ces inimitiés particulières? De nouvelles atrocités. Si Henri a des droits à la couronne pourquoi les lui ravir, sous prétexte de l'éclairer? Qu'on soit juste d'abord à son égard, il le sera sans doute envers Rome et l'Église. On tourne le fer contre lui et l'on voudrait qu'il se laissât percer le flanc ! Au lieu de couvrir la face du royaume de tant de meurtres, n'eût-il pas mieux valu le laisser régner? Vous frémissez, mon cher époux?

HiLAiRE, père.

Oui, je frémis de vos paroles inconsidérées. Ce n'est pas d'aujourd'hui...

M"e HILAIRE.

Je puis me tromper, mais quoi? Après tout, au milieu de ces discussions éternelles, Dieu est-il plus adoré, la religion mieux servie, la charité plus observée? Allez, il faut que cette guerre soit impie, puisque le ciel nous en punit si cruellement. Malheur a qui a pu l'entreprendre! Malheur à qui la continue! malheur à qui »

Le fils intervient entre ses parents pour couper court à une querelle qui renaît sans cesse. Ce n'est pas que ses propressentiments soient équivoques, et il lui échappe parfois, à lui aussi, de s'exprimer sévèrement sur une résistance qui perpétue les malheurs du pays. Il a plus d'une raison d'en vouloir aux fauteurs de discorde, menacé qu'il est de perdre une fiancée dont le père compte au nombre des assiégeants.

Pour assombrir encore ces cœurs divisés, l'obsession des odieux spectacles que Paris présente à chaque pas se traduit dans la conversation en images sinistres. « On n'en-

tend que les cris d'une foule féroce qui se dispute la cliuir des animaux immondes. On les dévore sans horreur, et je n'ai entendu en traversant la ville que des plaintes lugubres qui perçaient à travers les murailles Quiconque ne proférerait que ces mots : il faut se rendre, serait saisi sur le champ et précipité à l'instant même au fond de la rivière... Des soldats de la Ligue courent en troupes menaçantes, écartent tout ce qui s'assemble, et le mousquet repousse dans l'enceinte des maisons les malheureux, pâles et défigurés, qui implorent quelque secours *. »

Il y a du naturel et une certaine vivacité dans ce tableau d'intérieur. On y reconnaît avec assez d'exactitude le retentissement des calamités générales sur les rapports des particuliers.

En contraste aux maux que produit le fanatisme, Mercier nous montre les vertus éclairées et humaines qui les feront cesser. Elles s'incarnent dans Henri IV et ses conseillers. Nous avons ici une suite de scènes d'une fausseté intolérable. Ce ne serait rien d'avoir mis au théâtre le Béarnais de la légende sur qui nous savons, du reste, que notre auteur ne prenait pas le change, mais le personnage qu'il a inventé n'a rien non plus du héros populaire, brave et jovial. C'est un étrange Henri IV, discoureur et sensible; il accomplit avec onction les traits d'humanité qui courent sur son compte, l'envoi de provisions aux assiégés, l'accueil paternel aux Parisiens fugitifs, la charitable résolution d'assurer au paysan la poule au pot. Le ton et le geste seraient aussi bien ceux d'un autre homme célèbre, défiguré par la tradition, d'un Fénelon caressant et pleureur, si décidément, à la hardiesse inattendue de certains discours, il ne nous était interdit de reconnaître un prélat, même honoré de la faveur des philosophes, he^ Économies royales nous ont laissé un témoignage remarquable des perplexités que le roi protestant eut à surmonter avant d'abjurer, de ses entretiens intimes avec Sully et des conseils d'une haute inspiration qu'il en reçut. Mercier n'a pas négligé un renseignement de cette importance, mais jamais traduction de l'étranger n'a, autant que ses emprunts, ressemblé à une trahison. La conversation solennelle qui s'engage entre Henri IV

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