‹ Sébastien Mercier, sa vie, son œuvre, son temps; d'après des documents inédits avec un port. en héliogravure. Avant la revolution, 1740-1789Chapitre 199 sur 521 · A. 1, se. m, pas^im · texte numérisé non relu

A. 1, se. m, pas^im

et son cher confident nous révèle, à notre grande surprise, deux dévots disciples de Rousseau qui, par-delà la transisition des cultes provisoires, du réformé comme du catholique, promettent à la France les bienfaits du déisme pur. Il n'y a pas moins de fausseté dans les figures du troisième groupe, celui qui comprend les prêtres artisans de fanatisme. Rien de plus grossier que la conception de l'auteur. Ces hommes ne sont que perversité pure et que fourberie intéressée. Par la terreur et la crédulité, ils font des dupes au profit de leur domination et ils en obtiennent les plus douloureux sacrifices à une cause dont ils sont les premiers à se railler en leur particulier. Se croient-ils sans témoins, on les entend aussitôt se féliciter mutuellement de leurs artifices et faire parade de leur cynisme. Voici ce qu'on nous donne pour des propos naturels. Henri IV gagne des partisans. « Comment,, dit le curé Aubry, lui enlevei' ce pouvoir qu'il se ménage?

GUINCESTRE

Il faut renouveler l'accusation qui nous a servi à anéantir ses qualités héroïques.

AUBRY

Nous avons les insinuations des confessionnaux.

GUINCESTRE

C'est là qu'il faut le peindre comme un homme qui détruirait la dernière messe dans Paris, s'il montait une fois sur le trône.

AUBRY

Pour moi, je ne reviens point de ce peuple qui, dans la disette, chante des psaumes de toutes ses forces, qui, périssant d'inanition, vole entendre des sermons, ranime une voix éteinte pour crier à l'hérétique, qui, dans l'intérieur de ses maisons, se dispute avec emportement, l'un pour le légat, l'autre pour Guise, celui-ci pour Mayenne. Il y va de bien bonne foi, et comment est-il dupe à ce point?

GUINCESTRE

Avons soin de l'entretenir dans son imbécillité native.

Étouffons l'aurore d'une raison qui voudrait poindre par intervalles. Qu'il ne pense jamais que d'après nous. En fondant notre autorité sur son imagination ardente et faible, craintive et crédule, notre pouvoir régira ses esprits et notre autorité s'élèvera sans peine au dessus du pouvoir des

rois Le petit peuple est tellement imprégné d'une

salutaire et profonde ignorance que dans mille ans d'ici la chaîne des préjugés dont il est garrotté ne sera point encore usée et qu'il la traînera à demi-rompue, en baisant ses débris et en regrettant qu'elle ne soit pas entière Consolons les uns par l'espoir de la couronne du martyre, effrayons les autres avec les mots d'anathème et de Rome. Aux moins aveugles promettons des places qui flattent leur ambition et, quant à cette tourbe insensible, sur laquelle il y a peu de prise, faisons-lui sentir le fouet de la terreur, en la précipitant indifféremment dans les cachots ou dans la mort.

AUBRY

Tu n'excelles pas mal dans ton rôle, toi, et tu possèdes au suprême degré l'art de te contrefaire.

GUINCESTRE

Et toi, ton masque est excellent. Selon ceux à qui tu parles, on voit ton visage absolument changer. Tantôt ta voix est menaçante, ton œil est enflammé, ton geste roide et dur ; tantôt ton regard est doux, ta parole humble, caressante, ton front charitablement baissé, et lorsque dans ces temps-ci, tu contrefais l'air famélique, exténué, mourant, on dirait que tu vas rendre l'àme, surtout lorsque tu prends la quinte de ta petite toux sèche Il n'y a rien de plus plaisant que de te voir, après t'être bien rassasié avec nos provisions cachées, prendre tout de suite en sortant un visage si allongé qu'on dirait que tu vas tomber au bout de la rue. Comment fais-tu pour figurer si bien tes jambes chancelantes, pour être à la fois si pâle et si bien portant ' ? »

Le mensonge de ces coquins plonge le royaume dans les pires malheurs. Mais la vérité et la vertu, sous les traits du bon

1. A. I, se. V. C'est-là pourtant une des scènes que Chaillet trouve à louer, lui qui d'ordinaire se tient si bien en garde contre toutes les exagérations et qui blâme avec raison le rôle prêté à Henri IV et à Sully. Jown. helv., mai 1782, 16-31.

312 SÉftA3TIEN MERCIEH

Henri, font leur entrée dans Paris, réduisent à néant tout ce travail de ténèbres et affranchissent tant de victimes abusées. Tel est le grotesque manichéisme à quoi Mercier ramène un des drames de conscience les plus compliqués et les plus sombres qui se soient joués entre créatures humaines. 11 prend trop à la lettre le proverbe qui dit que deux augures ne se peuvent regarder sans rire. De fait, c'est ce qui arrive le moins à deux augures, d'abord parce que, même entre eux, ils ne se soucient pas de se trahir, ensuite et surtout, parce que rarement ou est augure à ce point. Le rôle a bientôt fait de façonner l'homme qui le joue et qui ne persiste guère à s'en distinguer. Les limites de la sincérité, chez les plus roués, ne sont pas de si facile démarcation. Mais quelle aberration, au surplus, y a-t-il à ne pas vouloir que les hommes de la Ligue aient été sincères? Je ne parle pas seulement du démenti donné à la vérité historique. Il est assez flagrant. Néanmoins, il y apis, et c'est une entreprise qui fait peu d'honneur à un philosophe que d'imputer à une grossière supercherie les mouvements les plus passionnés dont une multitude soit susceptible. Voltaire, en son Mahomet, était tombé dans la même lourde méprise dont Mercier l'a justement blâmé. Comment s'aveugle-t-il à son tour au point de ne pas sentir que la foi seule communique la foi? Si, dans ses excès, elle s'égare aux pires méfaits, de quelle conséquence et de quel enseignement n'est-il pas de montrer que ceux-ci procèdent encore d'un noble principe? Pour l'honneur de la nature humaine qu'il importe tant à notre auteur de relever, comme pour le jusie fruit à tirer de si redoutables exemples, n'est-ce pas là ce qu'il fallait principalement mettre en évidence? Le plus déterminé contempteur des hommes n'aurait certes pu leur faire une pire injure que ce philanthrope qui explique par une ruse de comédie la génération de l'enthousiasme. Dans sa ferveur pour la seule morale. Mercier infligeait à celle-ci bien des affronts inconscients.

Il l'eût elle-même mieux servie en ne se faisant point un devoir d'y sacrifier tout souci de l'art. Abstraite ou concrète, issue de la plume, du pinceau ou du ciseau, l'œuvre d'art a pour caractère essentiel d'être un essai de représentation de la vérité. Ceci soit dit sans acception des différences de poétiques et d'écoles. Que l'invention se donne

SA VIE, SON ()i:ivi;k, son tf.mps :\\:\

plus lil)io carrière ou qu'elle se réduise à une plus slricle exact ilutle, dans l'un ou l'autre cas, elle se propose de reproduire les traits caractéristiques, la physionomie, l'àme du modèle. Or c'est à quoi l'on ne parvient pas sans un olfort de sympathie intellectuelle, sans chercher à concevoir ce modèle dans sa vérité. Mais si cette sympathie intellectuelle s'accorde chez quelques-uns avec l'indifférence morale, elle ne la suppose nullement et ne s'y confond point. Dans les lettres en particulier, puisque ce sont elles surtout qui soulèvent cette question, l'écrivain que le sens de l'art conduit à la recherche de la vérité ne se retranche point par là même du rang des moralistes. Quand il ne s'inquiéterait pas de l'être et ne ferait que contenter ses facultés créatrices, encore bien souvent rencontrerait-on en lui un éducateur sans le savoir, car le vrai porte d'ordinaire sa leçon avec soi, et c'est là un mérite involontaire qui s'ajoute à celui de l'avoir cherché pour lui-même. Avec beaucoup de raison, Fréron écrivait : « Dans telle fable de La Fontaine, il y a plus de morale et d'instruction directe et profonde que dans tous les drames sérieux faits et à faire '. » Comment à plus forte raison, la préoccupation de l'art égarerait-elle le poète qui se propose le perfectionnement des hommes, puisque c'est à proportion même de son habileté à rendre la vérité que celle-ci prête plus de force et d'autorité à son dessein? L'erreur de Mercier est de ne l'avoir pas compris. 11 est l'homme de la voie étroite. Il a sans cesse la morale en tête, ce qui est bien, mais il la veut explicite et conçue en termes de son choix, et voilà le principe de toutes ses hérésies dramatiques. Il repousse comme frivole et profane, comme coupable même, cette sympathie intellectuelle dont je parle plus haut et qui consiste à se donner une vue exacte des âmes même les plus laides afin de les rendre en leur vérité. Il se refuse à les considérer autrement que sous les couleurs dont son ressentiment les revêt, et ce n'est jamais aussi, au grand dommage de la vérité, que son ressentiment qu'il décrit. M™^ de Staël applique aux premiers écrits de Schiller un jugement qui convient également aux ouvrages de Mercier. Quand, dit-elle, il peignait les méchants, « c'était avec plus d'exagération et moins de

l.Ann. litL, 1767, viii, 289.

profondeur que s'il ICvS avait vraiment connus. Les méchants s'offraient à son imagination comme un obstacle, comme un fléau physique '. » Le même travers d'esprit conduisait Mercier à se faire aussi des bons une conception arbitraire, au gré de ses préférences. Impuissant à dépouiller cette double prévention, il travestissait les uns comme les autres, défigurant les gens de bien et calomniant jusqu'aux pervers, faute d'entrer dans les raisons ou de ceux-ci ou de ceux-là. Partant, s'il traitait un sujet comme la Ligue, il en dénaturait à la fois les caractères expressifs et la signification historique, il la réduisait à une fable mesquine, il ne rendait à personne une exacte justice et, en fin de compte, la morale perdait à cette manière étroite de l'honorer tout ce qu'elle eût gagné à une libre intelligence de la réalité.

Pour éviter d'inutiles répétitions, il suffira de dire que ce défaut est encore celui qui, dans les deux autres drames historiques de notre auteur. Portrait de Philippe II et la Mort de Louis XI, fait tort à bien des scènes d'une inspiration pathétique.

Le Portrait de Philippe II, précédé d'un éloquent tableau du règne de ce prince, témoigne pour la troisième fois du zèle infatigable que Mercier déployait contre la persécution des consciences. Le journaliste de Neufchâtel s'était déjà plaint de cette insistance à choisir un sujet dont l'intérêt lui paraissait rétrospectif : « Eh ! messieurs, n'aurez-vous jamais pitié de vos pauvres lecteurs qui ne sont point fanatiques? Par combien d'heures d'ennui vous leur faites expier d'anciens attentats auxquels ils n'ont aucune part! Vous êtes comme ces braves soldats grecs dont aucun ne passait auprès du cadavre d'Hector sans lui donner son coup de lance. » A quoi Mercier avait répondu une fois pour toutes dans la préface de Jean Hennuyer en montrant que ni les malheurs des protestants, ni les tribulations des Jansénistes ne pouvaient passer pour de l'histoire ancienne. Et Chaillet n'avait pas plus juste lieu de s'alarmer pour l'esprit religieux d'attaques dont il lui pouvait revenir quelque chose : « Je soutiens que vos éternels sermons font un grand mal, outre celui d'ennuyer, c'est d'augmenter l'indifférence générale qui ne fait déjà que trop de progrès :

Page 1