VI AVANT-PROPOS
moindres figures, ne s'est jamais arrêté à le considérer. Un jour enfin, Ch, Monselet l'a introduit dans la galerie de ses Oubliés et Dédaignés. C'est sous de tels qualificatifs que Mercier a obtenu Jusqu'ici sa biographie la plus notoire. Une autre forme l'objet de la notice que Desnoiresterres a mise en tête de son édition abrégée du Tableau de Paris. Encore que, dans l'une et dans l'autre, on relève presque autant d'erreurs que de mots, toutes les deux ne laissent pas, d'ailleurs, de lui faire un tort bien pire. Elles s'appliquent à le dépeindre tout uniment comme un personnage farci de bizarreries et de ridicules. Conçu de la sorte, le portrait, je le veux bien, garde quelque peu l'air de l'original, mais il en néglige le meilleur et le principal. Il est infidèle à force d'être incomplet. Au lieu d'une physionomie authentique, il nous retrace l'aspect qu'elle a pris aux yeux de contemporains négligents, ironiques et prévenus. En nous rapportant moins rhistoire d'une vie que celle d'une réputation trop facilement accueillie, de tels témoignages semblent avoir pour objet, ils ont, en tout cas, pour effet de consacrer les titres suspects qui ont fait de Mercier un dédaigné et auxquels il n'échappe qu'en devenant davantage un oublié, ie sais bien, et je n'aurai garde de le taire, qu'un critique, au moins, a jadis élevé la voix, réclamant de l'ingrate postérité plus d'audience et plus de justice. Mais VHistoire des idées littéraires en France au XIX^ siècle, le livre excellent où M. Alfred Michiels a consigné sa protestation n'a pas eu toute la fortune qu'il méritait, et il est, d'ailleurs, depuis longtemps devenu fort rare.
Conduit par l'attrait des œuvres que j'ai rappelées plus haut à m'enquérir de leur auteur, j'ai cru voir l'harmonie prendre la place de l'incohérence. Ces êtres divers et, l'un à l'autre, si mal ajustés : un magnifique peintre de mœurs, un inventeur de fécondes
AVANT-PRUPOS vu
théories dramatiques, un amateur de paradoxes effrénés me sont apparus dans leur nécessaire et juste rapport, dans l'unité d'un caractère c[ue Tétude révélait de jour en jour plus attachant et plus riche de siûfnification. C'est en raccourci l'âme même du demi-siècle où il a vécu son âge d'homme que celle de Mercier semble réfléchir. Nous y voyons un très bel exemplaire des penchants les plus généreux, les plus candides, et aussi les moins surveillés, les moins contenus qui se firent jour en cette époque enthousiaste. Ami du bien, le voulant passionnément, le croyant pleinement accessible et fatalement réalisable, tels sont les traits qui caractérisent la vie, le dessein, l'œuvre de Mercier. Il s'est fait une conception chimérique et sublime de l'humanité régénérée par la culture de la raison. De son mieux et selon ses forces, il a voulu en hâter l'avènement. A cet effet il a dressé le plan d'un théâtre érigé en tribune philosophique. 11 a décrit dans le plus grand détail la société de son temps pour en dénoncer les maux à la vigilance de magistrats réformateurs. Subordonnant toute tâche humaine au devoir de servir les hommes, il a prétendu y plier non-seulement les institutions et l'enseignement, mais tout travail de l'esprit, toute entreprise de l'imagination, tout objet des arts, des sciences et des lettres, tout usage de la langue. Qu'il les jugeât contraires ou impropres à ce haut office, traditions et coutumes, règles et conventions, rhétoriques et poétiques, il les dénonçait aussitôt comme bonnes à détruire. De cette ardeur d'innovation, dans un esprit soulevé par de telles ivresses, devait sortir la fureur du paradoxe. A prendre, par amour d'une noble cause, le goût d'oser, l'audace a vite fait de se tenir à ellemême pour seule caution et pour garantie suffisante. Ainsi se composa le roman intellectuel et passionné que fut la vie de cet homme. La raison aurait