VIII AVANT-PH()P(»S
à y reprendre. Pourtant, à l'examen, rindulgence la sollicite. D'abord, il y a, pour la gagner, toute la partie saine de cette héroïque activité, les dépositions précieuses où elle s'est dépensée, les hardiesses heureuses, les prédictions justifiées et, dans l'ordre littéraire ou dramatique, les opinions grosses d'avenir, les libertés conquises. Mais, en outre. Mercier, jusque dans ses spéculations les plus aventureuses, attire, si je ne me trompe, la sympathie de qui l'examine de près. Car, du sens, de la finesse, des retours inattendus de mesure, même là on en trouve souvent, et il y mêle toujours une sereine, une intarissable bonté. Avec d^grandes colères, en parole, il a, dans l'essentiel, une modération singulière. Il bouleverse la littérature, le théâtre et le dictionnaire, mais non la société. Il ne procède pas par démolition et ne s'avise point de vouloir opprimer les hommes pour leur bien. Par la loi de sa nature, il le croit fermement, le meilleur doit nécessairement se consommer. Par quelle injurieuse contradiction voudrait-on que la violence y aidât? Après 1793, il confessa, dans le Nouveau Paris, Pindignation éperdue que lui laissaient tant de monstrueux attentats infligés à sa chimère, mais, jusqu'à la fin, il ne cessa point de la choyer pieusement.
Une bonne fortune rare m'a soutenu dans la tâche que j'ai entreprise en me fournissant de précieux moyens de la rendre moins imparfaite. Mercier a laissé une masse volumineuse de papiers de toute sorte où les renseignements relatifs à sa vie sont malheureusement rares, mais où beaucoup de notes, de réflexions, de brouillons de "^oute sorte ajoutent utilement à l'intelligence de son œuvre. Il s'y trouve aussi un grand nombre d'articles originaux, inédits peut-être en partie, absolument ignorés en tout cas et qui forment, par leur objet et leur étendue, de quoi doubler la substance du Nouveau Pai'is, Quelques
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oiivrai^cs achevés el (iiii n'oiil jamais vu le jour s'y reiRonlrent éoalement : un, onlre autres, d'une grande importance, le Parallèle de Paris et de Londres, que Mercier s'était proposé de donner pour suite au Tablecmcle Paris. Il sera tiré parti de ces écrits au cours du présent travail, car la communication m'en a été libéralement accordée par le propre petit-fils du philosophe, M. Paul Duca, en son vivant, ministre plénipotentiaire et directeur au Ministère des Ailaires Étrangères. La confiance entière et la gracieuse obligeance qui m'ont été marquées en cette occasion m'inspirent une gratitude profonde dont j'aurais l'amère tristesse de ne déposer l'hommage que sur un tombeau s'il ne m'était doux d'en rendre désormais une partie à M. Roger Duca, qui est, à son tour, le détenteur de ce patrimoine respecté.
Je ne saurais enfin terminer ces lignes sans y exprimer mes remerciements à MM. les bibliothécaires de nos grands dépôts de la rue de Richelieu et de l'Arsenal qui m'ont secondé dans mes recherches avec leur i)onne grâce accoutumée. J'en dirai autant de celle que m'ont témoignée, tandis que j'explorais les archives de la Comédie-Française et celles de l'Opéra, M. Monval et le regretté M. Nuitter. Les études préliminaires dont ce livre est le résultat m'ont mis aussi, à différentes époques, dans le cas de recourir aux bons offices de M. Philippe Godet, de Neuchâtel, de M. Bonhôte, bibliothécaire de la même ville et de M. Gaullieur, archiviste de la ville de Bordeaux. Je ne veux pas omettre non plus d'en marquer ici ma reconnaissance.
Orifincs vl premières années île Mercier. — Influences subies. — Premiers sijjncs de vocation et premières œuvres. — Mercier et Rousseau.
I. Naissauce de Sébaslieu Mercier. - Ses parents. - La luaisoa du quai de l'École. - Teadresse de Sébastien pour son frère Charles- André. — Les années d'enfance. - M. Cupis, maître à danser. - La pension Toquet. - Le collège. - Mercier, grand dévoreur de livres. - Au parterre de la Comédie-Française. - Le Café Procope.
— Discussions passionnées. — Hérétique en littérature.
H. Visite à Crébillon le tragique. - Mercier et l'abbé Prévost. - Le parc de Chantilly. - Amour de la nature. - Début dans les lettres.
- La fureur des héroïdes. - Professeur à Bordeaux. - Nouveaux vers. - Le Bonheur des gens de lettres. - L'esprit de sa vocation s'y révèle. — Haute idée qu'il conçoit de l'état d'écrivain.
111. intlnence profonde de J.-J.. Rousseau. - Transports d'émotion où la lecture de la Nouvelle-Héloise jette Mercier. — Il écrit une lettre finale qui eu complète le dénouement à son gré. - Mercier^ se met à^la littérature anglaise. - La Boude de cheveux enlevée. - M^i^d^ quitte l'enseignement. - Vain projet de voyage en Russie.
— Tout aux lettres : tendances contraires entre lesquelles son esprit se partage. — Le discours sur la Lecture.
IV L'Histoire d'Izerben, poète arabe. - Talent satirique de Mercier. Parallèle significatif de Voltaire et de l.ousseau. - L'ivresse de la sensibilité. — La théorie de l'attcndriss.^meut. - Passion de travailler au bonheur de l'espèce humaine.
V. Les éloges académiques. — Mercier se met sur le. rangs. — Le "discours sur les Malheurs de la Guerre. - La bonté originelle de la créature humaine.
VI. VHomme sauvage. — Les Songes philosophiques. — Naif essai de métaphysique optimiste. — Traits heureux d'imagination poétique.
— Le Buisseau philosophique.
Vil. Les Contes moraux. — Vice de cet ouvrage. — Opuscules divers.
— La Lettre de DuHs à son ami. — Tout le dessein de son œuvre future s'esquisse déjà dans les premiers écrits de Mercier. — Le caracl^M-e de l'homme. — Ame simple, robuste et croyante. - U
aime la vie et eu jouit fraucliement. — Amour du travail, génie capricieux.
VIII. Silhouettes de contemporains. — Les deux Rameau. — L'abbé Maury. — Amitié étroite entre Mercier et Crébillon fils. — Diderot; le chimiste Rouelle. — Profond souvenir que Mercier a gardé de leur parole. — La chimie le remplit d'enthousiasme. — Mercier et Thomas. — Mercier et Letourneur. — .Mercier et J.-J. Rousseau.
Louis-Sébastien Mercier naquit le 6 juin 1740*, à Paris, sur le quai de l'Ecole, où son père, Jean-Louis Mercier, tenait boutique de marchand fourbisseur, d la Garde d'or et d'argent'; et il ne s'en souvenait pas sans quelque orgueil, témoin un brouillon de vers où, après avoir reproché justement au poète J.-B. Rousseau son impiété de fds, il s'écrie:
Démosthène, je crois, était fils d'armurier,
puis il ajoute en marge : « Et moi aussi », et termine par cette fière exclamation :
Mon nom est très commun mais je rime en acier.
On ne s'attendait guère au rapprochement des deux noms de Démosthène et de Mercier, mais il faut avouer que la même industrie paternelle parait les avoir singulièrement prédestinés, l'un et l'autre, à l'humeur la plus militante.
Le fourbisseur', Jean-Louis ^Mercier, était en crédit parmi ses pairs : en 1729, on l'avait revêtu de la charge de
1. Il fut baptisé le 8 juin à Saint-Germain-lAuxerrois par le curé de la paroisse, cet abbé Chapeau à qui il a fait plus tard une place dans le Tableau de Paris. Le parrain était Sébastien Maréchal ou Marchai, cousin par alliance de Jean-Louis, et la marraine, la veuve Lemaire, née Tampon, bisaïeule du nouveau-né.
2. Tous les renseignements qui suivent sur la famille de Mercier sont empruntés à des actes notariés dont j'ai dû la communication à l'obligeance du regretté M. Duca.
3. Il était Messin d'origine : une vague tradition de famille le faisait descendre par hlialion naturelle du duc de Vendôme, et par conséquent d'Henri IV.
SA VIE, SON OEUVRE, SOiN TEMPS 3
juré et garde de la communauté. La mère du nouveau-né, Elisabeth-Andrée Le Pas, fille de feu Martin Le Pas; en son vivant, maître maçon, appartenait à la même classe d'artisans solides et prospères. Jean-Louis, veuf d'une première femme, Claude Galloy^ l'avait épousée en secondes noces. Dans leur contrat de mariage dressé le 24 août 1739, il figure comme un homme notable dans sa corporation, possédant argent comptant, meubles et marchandises. De son côté, la future est héritière d'une aisance assez ronde. Il lui vient du défunt Le Pas, son père, de bons biens consistant en maisons à Paris et en valables créances. En cette occasion, les deux conjoints sont assistés de parents et amis de fort honnête condition, gens de loi ou maîtres marchands : autour du mari, Sébastien Maréchal, receveur des domaines et bois de la généralité de Metz, son cousin par alliance, M. Jacquin, curé de St Sauveur, à Paris, le s' Mahuet, orfèvre; — auprès d'Elisabeth-Andrée, se présentent Roch- Augustin Le Maire, avocat au Parlement, Pierre Charpentier, entrepreneur de bâtiments, ses oncles maternels, J.-B. Goupy, également entrepreneur, son beau-frère, M. Billet, curé de Chantilly.
L'union ne fut pas de longue durée. Sébastien était le premier-né, après lui vint Charles-André, puis Jean-Baptiste qui mourut au berceau et ne nous est connu que par le relevé des frais de son enterrement. Le 30 juillet 1743, moins de quatre ans après la célébration de son mariage, Jean-Louis Mercier restait veuf pour la seconde fois, avec deux enfants en bas âge. Dans l'intérêt des mineurs, il fallut procéder à un inventaire des biens, meubles, marchandises qu'on trouva au logis. Ce document nous fournit de curieux détails sur l'état de maison d'un commerçant aisé du temps. II s'y trouve bien des objets de parure et de luxe : robes de femme en tafTetas, en damas, en moire, dentelles, quelques bijoux, et surtout de l'argenterie, flambeaux, écuelle, pot à eau d'argent, en plus grande quantité qu'on ne s'y attendrait dans le ménage d'un armurier. En revanche, l'inventaire nous révèle, sous d'autres rapports et qui sembleraient plus essentiels, une simplicité excessive. Deux chambres, pas plus, une par étage — c'était, sans doute, une de ces maisons tout en hauteur, à façade étroite et pignon aigu, comme il s'en rencontre précisément encore une sur la
place de l'École, — et ces deux chambres servaient à toutes fins, à manger et à dormir. Peu de meubles, au reste, et fort communs. Je n'y vois, en fait de table, qu'une table de jeu. Quant à la cuisine, c'était une petite soupente, pratiquée dans l'escalier.
Telle nous apparaît la demeure de Mercier. Elle ne laisse pas d'avoir sa signification. CommeTétat civildeses habitants, elle est mitoyenne entre deux degrés du Tiers. L'aisance montante y amène quelque superflu, mais la frugalité originelle s'y marque encore par la pénurie du nécessaire. Jetant ses assises en plein terroir de peuple, atteignant du faite à mi-côte de la bourgeoisie, c'était au demeurant un bon observatoire pour apprendre à regarder Paris que cette vieille maison du quai de l'École où s'écoula l'enfance du futur auteur du Tableau.
Sur le foyer de famille où il grandit nous avons fort peu de renseignements. De sa mère ', qui l'avait laissé orphelin à trois ans, il est naturel que la trace soit perdue, mais le fourbisseur vécut jusqu'au 19 mars 1769. Des actes notariés nous apprennent qu'ayant encore repris femme, il donna à ses deux fils une belle-mère, Charlotte Spol, et une sœur consanguine, Anne-Charlotte. Ni de l'une ni de l'autre, Sébastien ne dit mot nulle part; à son père lui même c'est à peine s'il fait allusion. Un tel silence gardé sur les siens a lieu de nous surprendre. 11 ne saurait être le fait d'une pudique réserve chez un homme qui, toute sa vie, a cédé à la démangeaison de consigner dans des articles de journaux, des préfaces^ des chapitres du Tableau de Paris, des notes mises au bas des pages de ses livres, une foule de détails personnels et souvent sans rapport avec l'objet de ses écrits. C'est même à ce penchant indiscret que le biographe doit les principales contributions à l'histoire de sa vie.
Mais sur l'intérieur du logis paternel rien ne transpire. Tout ce que nous savons de ses sentiments de famille, c'est qu'une tendre amitié l'unit à son frère Charles-André. Dans la dédicace qu'il lui fit en 4773 de son Nouvel Essai sur l'Art dramatique^ il exhale ses sentiments avec l'emphase
1. Ua portrait, d'auteur incouau, que possède M. Roger Duca, nous a conservé les traits de sa trisaïeule. C'est une jolie physionomie, gracieuse et touchante. Les beaux atours, ceux qui fij^urent dans l'inventaire, sembleraient, je le répète, annoncer une condition plus relevée.
la plus chaleureuse : « Ce n'est pas d'aujourd'hui que j'ai dit et pensé combien il m'était doux d'avoir rencontré l'ami véritable dans l'ami que la nature m'avait donné : ce n'est pas d'aujourd'hui que j'ai remercié le Ciel de m'avoir choisi un frère tel que toi. » Et il ajoute, ce qui tend à prouver que Charles-André n'était pas, lui non plus, dénué de lettres : « Je te dédie ce nouvel ouvrage où je me flatte avec une joie
secrète que tu retrouveras plusieurs de tes idées pour
qu'il atteste à nos descendants combien nous nous sommes aimés et qu'il les invite à s'aimer comme nous. » Sur quoi, son imagination prenant le galop comme elle avait coutume, il termine de cette façon triomphante : « Notre exemple étouffera peut-être un premier levain de discorde prêt à fermenter'. » Plus tard, après la révolution, on retrouve, d'ailleurs, les témoignages de cette amitié toujours fidèle dans plusieurs lettres que Sébastien reçut de son frère au cours d'une longue séparation. J'aurai à y revenir.
Par lui-même, Charles-André a fait peu de bruit. Nous savons qu'il tint l'hôtel des Trois Villes, rue de Tournon, qui prit le nom d'hôtel de l'Empereur Joseph 11, après le séjour de ce souverain en 1777*. On le voit, en outre, dans un acte de 1789, paré du titre bizarre de secrétaire de la société littéraire d'Anspach.
Tel que nous le dépeignent quelques anecdotes recueillies par lui-môme, Sébastien Mercier fut, dès ses premières années, vif, pétulant, enclin à l'observation et à l'irrévérence.
Déjà grisonnant quant il rappelait avec une malice complaisante ses espiègleries d'écolier, certainement il devait s'en applaudir comme du premier éveil de son humeur frondeuse. Afin de lui donner une éducation brillante rien n'avait été négligé. M. Cupis, le père de la fameuse Camargo, fut son maître à danser. « Lorsqu'il vint, raconte Mercier, pour me donner la première leçon de menuet, il avait soixante ans, j'en avais dix, j'étais aussi haut que lui. 11 tira de sa poche un petit violon dit pochette, m'étendit les bras, me fit plier le jarret; mais au lieu de m'apprendre à danser, il m'apprit à rire : je ne pouvais regarder les petits yeux de M. Cupis,
1. Du Théâtre ou Nouvel Esfiai sur l'Art dramatique. Amsterdam, 1773. Épître à mon frère, p. m, iv.
2. Tableau de Parix, éditioa abrégée publiée par G. Desnoiresterres. Pagnerre et F^ecou, 1853, Notice préliminaire, p. vr.
sa perruque, sa veste qui lui descendait jusqu'aux genoux, son habit de velours ciselé, je ne pouvais entendre ses exhortations burlesques pour faire de moi un danseur, accompagnées de ses soixante années de danse magistrale sans une dilatation de la rate. Jamais il ne vint à bout de me faire obéir à son aigre violon; j'étais toujours tenté de lui sauter par dessus la tête. Le soir, je faisais à mes camarades la description de M. Cupis de pied en cap; sans lui, je n'aurais pas été descripteur : il développa en moi le germe qui depuis a fait le Tableau de Paris. Il me fallut peindre sa physionomie grotesque, ses bras courts, sa tête pointue; et depuis ce temps-là, je me suis amusé à décrire*. »
Il ne trace pas avec moins de verve le portrait de son premier maître de pension, celui qui lui apprit à écrire et lui fit commencer le latin. « Le père Toqiiel *, comme il l'appelle, était un homme d'une taille moyenne, d'une ronde corpulence, perruque à trois marteaux, redingote de ratine écarlate à boutons d'or, culotte de velours noir, marchant la tête penchée sur l'épaule gauche, une longue canne à la main, parlant fréquemment seul avec lui-même, souriant, menaçant, interrogeant son ombre, quand la nuit il s'interposait entre le mur de sa classe et la lumière, puis s'interrompant brusquement au milieu de ses risibles soliloques, pour saisir au collet, déculotter et fustiger à grands tours de bras l'innocent espiègle qui le singeait pour apprêter à rire à ses camarades. » Cet innocent espiègle, ne serait-ce point lui-même qui parle ici? Il y a fort apparence.
Ah ! ce n'est plus au digne M. Cupis qu'on avait affaire, mais, en dépit du risque à courir, le démon de la turbulence était le plus fort. Écoutons-le encore. Comme le père Toquet « réservait ses exécutions sanglantes pour le samedi, jour de la récitation de l'Evangile, l'attente de ce jour de désolation ne nous empêchait pas de nous gaudir dans les intervalles qu'il donnait à ses distractions mentales. Nous profitions encore de son sommeil (car il dormait souvent et