Précis historique, entête du Portrait de Philippe
diateur dans la Hollande, frémissante déjà des premières ardeurs de la révolte; cette nation elle-même, représentée par ses envoyés, loyale et patiente, intercédant encore pour ses justes droits, mais bien près de ne se plus contenir; la reine Elisabeth, créature d'angoisse, craintivement soumise au devoir de son esclavage, tremblant sans cesse pour l'imprudent qu'elle ne peut décourager de l'aimer, aspirant pour lui de tous ses vœux à l'éloignement, à la sécurité, à une diversion illuslre; — d'autre part, Philippe II, ce despote inexorable en qui rien d'humain ne demeure, dont la volonté n'est tendue sans cesse qu'à frapper et qu'à punir; cette Inquisition, que lui-même rend plus insatiable, qui le domine à force de le servir, qui porte l'audace jusqu'à menacer des flammes le testament de Charles-Quint lui-même; cette politique taciturne qui se poursuit sans relâche ni pitié, répond aux prières par des supplices, médite à Bruxelles de récompenser par l'échafaud les services d'Egmont, fomente en France le massacre et l'invasion, et prépare enfin de toutes ses ressources la monstrueuse entreprise d'asservir, corps et âme, le genre humain tout entier. Aucun contraste, aucun conflit ne se peut imaginer ni plus imposant, ni plus redoutable. Il y a de la force assurément dans quelques-unes des circonstances par où Mercier le caractérise et, malgré l'enflure habituelle du style, dont il nous faut prendre notre parti, on ne saurait demeurer indifférent au défilé des condamnés qui marchent à l'auto-da-fé, ni à la scène du jugement de Don Carlos.
Mais quelle faute capitale d'avoir travesti Philippe II en un hypocrite* ! C'est ruiner tout ce qui fait la terrible grandeur du personnage, tout ce qui, chez lui, mérite de nous remuer, de nous troubler, de nous induire en émoi et en méditation. Rien ne demeure que l'abject spectacle de boucheries ordonnées par un buveur de sang, spectacle propre à exciter la seule répulsion physique dont l'utilité, si on tient à nous l'imposer, est singulièrement grossière et basse. Schiller a eu connaissance' du drame de Mercier, publié en 1785, c'est-à-dire deux ans avant son propre Don Carlos,
1. Sur ce point le doute effleure ua instant l'imagination de Mercier (Voir le Précis historique), mais il le repousse. Philippe II, ne peut avoir été de honne foi.