‹ Sébastien Mercier, sa vie, son œuvre, son temps; d'après des documents inédits avec un port. en héliogravure. Avant la revolution, 1740-1789Chapitre 202 sur 521 · Œuvres de Schiller, traduction Régnier, t. III, p · texte numérisé non relu

Œuvres de Schiller, traduction Régnier, t. III, p

SA VIE, SON OGUVKE, SON TEMl'S 317

mais il n'a eu garde de le suivre en si mauvaise voie '. L'histoire lui a inspiré moins de respect qu'à l'écrivain français, il a donné bien davantage carrière à sa propre imagination et s'est permis, dans l'invention du personnage de Posa notamment, des anachronismes d'une hardiesse singulière, mais il n'a pas fait tort à son œuvre du genre de beauté dont l'horreur elle-même est susceptible. Son Philippe II est bien l'homme d'une pensée, d'une passion, d'une volonté unique que rien n'atténue, ni ne détourne. Il grandit de toute la puissance du dévouement qu'il consacre à ce qu'il prend pour son devoir, et quand le Grand-Inquisiteur, consulté par lui sur le sort de Don Carlos, répond que pour apaiser l'éternelle justice Dieu n'a pas épargné son propre (ils, ou sent dans le terrible arrêt la voix même de sa propre conscieace que ce formidable destructeur d'hommes n'a jamais cessé d'entendre. Mercier a connu la parole sinistre attribuée à l'Inquisiteur, mais il n'en a tiré nul parti et n'en a même pas soupçonné la valeur significative. Il ne voit dans Philippe II qu'un Tartuffe sanguinaire et, par un double contre-sens trop familier à sa psychologie dramatique, un Tartuffe qui se dévoile lui-même! Ni le fanatique sincère ne pensera, ni le fanatique simulé ne dira jamais : « Le meilleur moyen d'abrutir l'esprit d'un jeune homme est de le plonger dans une dévotion outrée », pas plus que : «Des fanatiques choisis dans mes États iront sous ce masque sacré effrayer les nations qui m'environnent. » Il y a là une impossibilité morale. Gomment encore imaginer que le désir de cacher des vices secrets s'énonce de la sorte? « Prenez seulement les plus grandes précautions pour voiler ma conduite particulière. Veillez que rien ne transpire, ^e tremble toujours que, malgré le dehors que j'affecte en public, un œil curieux et pénétrant ne vienne à connaître le fond de mon âme. Il est de la dernière conséquence que je ne sois pas trouvé en contradiction, et cette crainte me trouble au milieu même de mes jouissances ^ » Même avec le plus in-

1. « Si cette tragédie, a écrit le poète allemand, doit attendrir, il faut que ce soit, ce me semble, par la situation et le caractère du roi

Philipiie Ou s'attend à voir je ne sais quel monstre dès qu'il est

question de Philippe 11; ma pièce croule sil'on y trouve ce monstre », loc. cit.

2. Se. IV. Gomme les tragiques grecs et comme Shakespeare, Mer-

time confident, une âme double, et précisément parce qu'elle est double, ne s'exprime jamais ainsi ^

La Mo7't de Louis XI est la peinture des angoisses d'un mauvais roi^ aux prises avec Tagonie imminente. Comme dans le drame précédent, Fauteur a procédé par une accumulation de circonstances expressives. Il nous montre le château du Plessis-lès-Tours armé comme une place assiégée, les sentinelles, les rondes, les patrouilles qui éloignent les passants, et, malgré ce luxe de précautions, Louis XI transi de peur, voyant des traîtres partout, se défiant de sa fille, tenant le Dauphin étroitement resserré, écartant les princes de sa personne, livré aux soins de ses intimes confidents, les Olivier et les Tristan, et enflant encore la voix pour donner le change à sa terreur. Le Parlement, qui se présente pour quelques remontrances, s'entend rudement intimer l'ordre d'obéir. Convaincus de fourberie, La Balue et le Cardinal d'Albi sont enfermés dans des cages de fer. Les Suisses qui viennent en députés des cantons alliés n'obtiennent que les témoignages d'une hauteur méprisante. Jaloux de son autorité, le moribond l'est d'autant plus qu'il sent la vie lui échapper, mais il entend le cacher aux autres et à lui-même. Malheur à qui dira le roi malade! Afin de surprendre les bruits du pays, il va, sans être connu, se poster sur les chemins et il interroge les paysannes.

cier a divisé son Portrait de Philippe II en scènes seulement et non pas en actes.

1. La Corr. litt., porte sur ce drame un jugement assez faVorable, bien que tempéré par certaines réservés : « Malgré tous les défauts qu'on aurait à lui reprocher, on est forcé d'avouer qu'à travers un style quelquefois barbare et presque toujours négligé, on y trouve une sorte de hardiesse, d'énergie et de vérité qui rend cet ouvrage tout à fait estimable. Le despotisme superstitieux de Philippe II y est peint avec une naïveté qui approche souvent de la platitude ou de la niaiserie, mais il n'en inspire peut-être ni moins d'horreur, ni moins d'indignation. » La forme dramatique donnée à l'histoire est louée en principe, mais, dans le cas présent, le critique déplore l'emploi de la prose. Corr. litt., xiv, 265.

2. Louis XI, à sa manière, comme Henri IV, à la sienne, était devenu une sorte de figure légendaire, oii il entrait du sinistre et du bouifon. Après Mercier, Victor Hugo et Casimir Delavigne se sont, eux aussi, comme on sait, approprié cette conception. Est-il nécessaire de l'appeler tout ce qu'il y a de récusable, en bonne vérité historique, dans ce procédé sommaire d'appréciation appliqué à un des plus grands ouvriers de l'État français?

SA VIK, S0.\ ŒUVIlli, SON TEMPS 319

Mais le mal est plus fort que cette opiniâtre volonté do vivre encore. En vain, des moines de toute couleur lui apportent en procession des reliques de toute provenance; en vain, pour l'amour des remèdes, il endure les insolences de son médecin Coiclier et force sa haine à sourire. L'air manque à cette poitrine haletante et il ne faut rien moins qu'un miracle pour ranimer les battements de ce cœur qui s'arrête. Le miracle^ Louis XI éperdu l'attend d'un saint homme, de François de Paule, qui, sur l'ordre du Pape, a quitté son ermitage de Calabre pour venir jusqu'à lui. Mais ce dernier espoir s'évanouit. L'anachorète ne parle que de repentir et de vie élernelle. Il recommande le soin de son âme à cet agonisant exaspéré qui ne sollicite que le salut du corps et il recueille le dernier soupir de celui qui l'avait mandé pour échapper à la tombe. La menace de mort qu'on sent peser, toujours plus proche et plus lourde, forme l'unité morale d'un tableau qui comprend une heureuse suite de scènes pittoresques. On ne saurait y méconnaître un mérite réel et voilà encore qui nous annonce, à bien des égards, ce que nous réclamons du drame historique moderne. Les situations font image. On a réellement sous les yeux ces gardes^ ces courtisans, ces moines, tout ce stérile appareil de lutte contre l'inévitable; on sent régner, au cours de ce dialogue, une anxiété communicative et il y a plusieurs passages enfin dont Casimir Delavigne, dans son propre drame de Louis XI, s'est souvenu avec profit, celui, par exemple, où les paysannes se hasardent à parler timidement du roi malade, puis, pressées de questions, refusent dédire qui répand de méchantes rumeurs et repoussent l'argent qu'on gagne à dénoncer et qui porte malheur'! Tel encore l'endroit où le Dauphin et les princes reçoivent interdiction de pénétrer auprès du vieux monarque *, et surtout la scène où François de Paule se défend d'accomplir des miracles 3. Mais si juste part qu'il y ait lieu de faire à Téloge, toujours est-on forcé de reconnaître que Mercier succombe à son travers accoutumé. Il exagère et il manque son but en le dépassant. 11 trouve un trop visible plaisir à rudoyer un

1. Se. VIII. La Mort de Louis XI, comme le Portrait de Philippe II, n'est pas divisée en actes.

Page 1