Ibid., XII, 106 ; vi
5. Ibid., XII, 106. " La musique, écrit-il ailleurs, adoucit les peines et les calamités de la vie; le plaisir qu'elle donne est vif et pur; elle est bien préférable à la sculpture, à la peinture, à l'architecture fastueuse ; il n'y a que la poésie qui soit sa rivale. On a de l'engouement pour les tableaux et les dessins, mais on a de la passion pour la musique. » Papiers de M. Diica.
SA VIE, SON œUVRE, SON TEMPS 325
qui trouve grâce devant lui est celui qui agit sur ses nerfs, qui lui tire des larmes, qui lui permet de se sentir meilleur. Il attend un profit tout pareil des élégies de Young et aussi de la mélancolie délicieuse où le jette le muet langage des vieilles pierres. C'est par le seul canal de la sensibilité que les choses atteignent le cœur de Mercier : par là il advient même à la beauté d'y obtenir accès, mais elle n'y réussirait point par son propre mérite.
Dans la pleine rigueur de sa logique, il croit dès lors rendre hommage à Shakespeare par une réelle profanation, quand il nous donne dans ses Tombeaux de Vérone une si nouvelle et si étrange version de Roméo et Juliette. L'émotion que dégage l'admirable drame anglais naît du spectacle d'une implacable fatalité : trop de passions haineuses conspirent contre les deux amants, il faut qu'ils succombent. La pathétique résulte de l'expression saisissante que revêtent les deux termes de ce contraste : deux familles que dévore la furie de la vengeance, une ville livrée au tumulte des combats singuliers, les cadavres amoncelés, les arrêts de proscription; et contre tout ce destin hostile deux faibles créatures liguées de toute la puissance d'un sentiment que le génie du poète nous rend sublime. Ce n'est pas la force qui les réduit, leur constance en triomphe, elle touche presque au miracle du bonheur, lorsque l'inique fatalité se met contre ces victimes de moitié avec leurs ennemis et, déjouant les mesures les mieux prises, les voue à la mort. Il y a là une source de rêveries infinies, et la pitié tendre où nous plonge un tel prodige de poésie ne va certes pas sans ennoblir les âmes, sans les incliner à ces pieuses contemplations que traduit le Sunt lacrimae rerum de Virgile.
Mais Mercier entend que la vertu reçoive du théâtre des mobiles plus précis. La fécondité spontanée des germes qu'un noble spectacle dépose dans la pensée lui inspire peu de confiance. Il faut les aider à mûrir : le concours de l'exhortation directe, des formules saisissables et des recettes pratiques lui paraît nécessaire. Ce qui est bon à retenir de Roméo et Juliette, c'est qu'il a été fait violence à deux cœurs, et que l'injustice est abominable. Arrière tout l'appareil poétique qui voile et enveloppe la netteté démonstrative de cet enseignement! Il ne conservera de l'action de Shakespeare que ce qu'elle a de banal en son fond, les faits
tout crus tels qu'une chronique judiciaire les pourrait fournir, le lamentable tableau d'une passion contrariée, et il institue là-dessus un chaud plaidoyer en laveur des droits de l'amour. Moralement parlant, j'ai dit plus haut les réserves que provoque ce genre de thèse. Il n'y a pas à y revenir. xMais que devient hélas ! l'exquise beauté de la fable? Juliette et Roméo ont perdu toute la grâce du libre instinct; ils raisonnent de leur passion. Cette innocente de quatorze ans qui, dans Shakespeare, livre à la force mystérieuse une âme si blanche et si ravie, s'énonce ici en phrases d'une pédanterie glaciale: « Ce que nous nous jurâmes sous la voûte azurée et silencieuse du firmament n'est point fait pour être répété par la langue écrite ou parlée'. » Tout ce qui était action expressive, tout ce qui nous montrait le libre jeu des caractères livrés à la diversité de leurs pentes, a disparu comme parasite. Le drame a pour héros principal l'avocat de l'amour, Benvolio, un personnage que Mercier est tout glorieux d'avoir inventé, et qui lance au parterre les paroles de vérité : « Dès que la voix du sentiment s'est fait entendre, les profanes clameurs du préjugé s'évanouissent et cèdent à la plus légitime comme à la plus sacrée de toutes les lois 2. » Ce Benvolio, médecin naturaliste, tient ici la place du Frère Laurent. C'est lui qui verse le philtre de léthargie, mais plus heureux que le moine, il arrive à temps. Par lui, les justes droits de l'amour triomphent et les Tombeaux de Vérone se dénouent par le bonheur" des deux amants.