Racine et Shakespeare, Michel Lévy, 18o4, 1 à 79, passim
clair du romantisme ait été, soit de le rendre plus national, soit de le rapprocher davantage du peuple. C'est que les fils ont connu des détours que les pères n'avaient point prévus et qu'ils ont ouvert à leur expédition un plus vaste champ de conquête. Il n'est pas niable toutefois que les uns aient aux autres frayé leur itinéraire. De fait, on ne conteste guère le lien de filiation, d'hérédité qui existe entre les premiers émancipateurs du théâtre et les Romantiques, qui ont à leur guise accommodé le théâtre émancipé. Tout en manifestant une fécondité de conséquences imprévue, la tradition de l'indépendance dramatique se maintenait depuis le siècle précédent si bien la même et si persistante que, dès les temps héroïques de 1830 et parallèlement aux glorieuses inventions poétiques dont la scène offrait alors le spectacle, l'esprit premier des novateurs, l'esprit de vérité bourgeoise et d'imitation familière ne laissait pas de multiplier ses tentatives, avec des succès divers, dans les pièces de Scribe, par exemple, et de bien d'autres. Toujours docile à sa pente originelle, il allait, d'ailleurs, cet esprit d'observation et d'exactitude, établir, quelque vingt ans après, son empire en animant tant d'oeuvres illustres qui nous présentent le tableau de la réalité quotidienne.
Or, si l'art dramatique moderne ne renie pas son histoire, si une exacte justice est rendue à Diderot notamment, il n'y en a que plus juste lieu de s'étonner du déni de mémoire dont Mercier est demeuré la victime. Il faut descendre jusqu'à 1842, jusqu'à V Histoire des Idées littéraires en France, pour recueillir en sa faveur la protestation d'un isolé, celle de M. Alfred Michiels. Depuis lors^ quelques écrivains, Desnoiresterres,les Concourt, ont, séparément et par l'effort de leur érudition, découueri Mercier. Mais pour l'ordinaire et chez ceux qui ne l'ignorent point tout à fait, ce nom n'éveille encore qu'un souvenir demi-railleur, celui qu'a laissé du mort une Renommée jadis si prévenue contre le vivant, si frivole, si expéditive en ses arrêts.
Il est temps d'en appeler. Bien plus que Diderot qui s'en est tenu à des aperçus souvent heureux, lucides, prophétiques, mais, selon sa mode, épars, incohérents, Mercier peut être considéré comme l'annonciateur du théâtre moderne, dont il a tracé le plan dans un livre qui est un vrai corps de doctrine. La conception qu'en dépit d'essais défectueux
il a eue du drame pittoresque et shakespearien, évocaleur d'histoire et rempli du souffle des l'ouïes, ne permet pas de le dire étranger aux formes d'imagination qui ont triomphé en 1830. Mais surtout il a, sous le nom de drame, tout prévu et tout décrit de ce que nous appelons aujourd'hui la pièce de Uu-âlre, de celle qui, depuis le milieu du xix' siècle principalement, a fait sur notre scène une si brillante fortune, il a déterminé, et la nature des sujets, et le choix des personnages, et la manière de composer l'action. Les œuvres qui ont fait la gloire d'Emile Augier et celle d'Alexandre Dumas fils relèvent dans tous leurs traits du système dramatique de Mercier. Un cas reproduit de la vie réelle, représenté avec la plus rigoureuse exactitude dans le spectacle, débattu entre des personnes semblables à nous d'allure, de mœurs, de costume, mettant en jeu leurs caractères et leurs passions, selon la plus grande vraisemblance possible, et tendant à provoquer chez le spectateur un jugement sur l'objet — crise de conscience, épreuve de cœur, préjugé social, etc. — dont on lui présente l'imitation : telssontles éléments essentiels, ou d'un Gendre de M. Poivier ou d'un Fils naturel, et tels sont ceux aussi que Mercier proposait dès 1773 au génie inventif des futurs auteurs dramatiques. Consommée si ponctuellement par la postérité, qu'on juge pourtant combien la réforme était en son temps d'une hardiesse et d'une originalité méritoires, en songeant qu'elle se gardait de mettre ses audaces sous l'égide d'aucune autorité traditionnelle. Un exemple, à ce propos, doit donner à penser. Peu d'années avant Mercier, en 1767 et 1768, Lessing écrivait, sous le titre de la Dramaturgie de Hambourg, non pas un traité raisonné sur les matières de théâtre, mais des rétlexions critiques touchant les ouvrages qu'il voyait représenter. Ce livre, qui ne le cède point à celui de notre auteur pour Tadmiration de Shakespeare et qui l'emporte fort par l'ardeur à dénigrer les classiques français, contient, d'ailleurs, beaucoup de remarques excellentes. Mais l'idée maîtresse qui y décide de tout, de la sévérité comme de l'admiration, est celle-ci : hors d'Aristote point de salut. Lessing tient la Poétique pour infaillible autant que les /^'/i''ments d'Euclide : suivant lui, les tragiques modernes, Corneille aussi bien que Voltaire, n'ont péché en leurs écrits que pour avoir mal interprété Aristote, et le critique aile-
maiid attend tous les progrès du théâtre à venir d'une plus exacte intelligence du philosophe antique. Aussi bien n'écritil que pour la répandre. Telle est pourtant la thèse qui a valu de nos jours à la Dramaturgie de Hambourg autant de renom que de crédit : le livre de Mercier, au contraire, n'a pas même survécu.