‹ Sébastien Mercier, sa vie, son œuvre, son temps; d'après des documents inédits avec un port. en héliogravure. Avant la revolution, 1740-1789Chapitre 217 sur 521 · Du Théâlre · texte numérisé non relu

Du Théâlre

3. Corr.lilt., si, 383. Voir aussi ce que Voltaire dit des journalistes dans son Dict. philosophique, article : Critique : « Ou a vu chez les nations modernes qui cultivent les lettres des gens qui se sont établis critiques de profession, comme on a créé des langueyeurs de porcs, pour examiner si les animaux qu'on amène au marché ne sont pas malades. Les langueyeurs de la littérature ne trouvent aucun auteur bien sain, ils rendent compte deux ou trois fois par mois de toutes les maladies régnantes, des mauvais vers faits dans la capitale et dans les provinces, des romans insipides dont l'Europe est inondée, des systèmes de physique nouveaux, des secrets pour faire mourir les

Non seulement par l'image réelle qu'il peignait des folliculaires mais aussi par le contraste du vrai critique dont il traçait la figure idéale, il se dévouait au ressentiment de tous ceux qu'à tort ou à raison atteignait la satire. Et ce n'est pas nous, certes, qui pouvons rien redire à cette lumineuse conception d'une méthode alors peu usitée, conception toute à la ressemblance future d'un Sainte- Beuve : « Le vrai critique ne se contenterait pas de savoir

moucher la lampe; il saurait aussi y verser de l'huile

11 ne serait ni chagrin, ni envieux, ni dédaigneux Il ne

prendrait pas un air de supériorité Il ferait voir le respect qu'il a pour soi-même à la manière dont il respecterait les autres; il appuierait sur les beaux endroits, car le mauvais n'a pas besoin d'être connu; il irait à la chasse des

idées, comme dit Helvétius Oix est le livre où il ne se

trouve pas quelque chose dont celui qui sait penser fait son profit? » Et ici Mercier, plein des conversations de Diderot, lui emprunte une de ses expressions les plus heureuses. « Les mauvais livres instruisent comme les bons; ils marquent les écueils; il vaudrait mieux montrer les causes du naufrage que d'insulter au pavillon du vaisseau submergé'. » Ce sont là — il faut l'avouer — d'éloquentes et hautes pensées. Trop de gens trouvaient leur compte à n'en point demeurer d'accord pour les laisser impunies.

A la faveur des vives attaques où Mercier s'était com plu, l'apparition du livre Bu Théâtre détermina une levée de boucliers à peu près générale et, bien des années durant, on fît tête contre lui. Il gagna vraiment cette gageure de mettre d'accord des gens qui, en tout autre sujet, se vilipendaient sans merci les uns les autres. Et ce fut une curieuse révélation qu'il pût exister une cause commune à Fréron et à La Harpe, à Rousseau de Toulouse et à Palissot. Elle fut soutenue, à la vérité, avec une passion fort inégale. Quelques-uns se piquèrent par leur modération de mettre dans son tort leur bouillant agresseur. Le Journal Encyclopédique est du nombre. Ce n'est pas sans complaisance qu'il le remarque : « Avec des facilités infinies pour la réprésaille, nous avons à nous défendre de ce droit, en qua-

punaises. Ils gagnent quelque argent à ce métier, surtout quand ils disent du mal des bons ouvrages ou du bien des mauvais. » 1. Du Théâtre, 313,314.

lité de journalistes que l'auteur a déchirés sans décence, sans mesure et avec bien peu de philosophie par conséquent. » Et il aime mieux se rappeler « qu'il règne dans ce gros recueil d'erreurs un ton, quoique exagéré, de vertu et d'humanité qui, dans cet écrivain doit faire distinguer son âme de son esprit. La première semble demander grâce pour l'autre. »

Au reste, on ne peut lui demander ni d'approuver les hérésies littéraires de Mercier, ni même de pénétrer tout ce qu'il y a de sérieux, de touchant dans son dessein d'exposer devant les yeux du public oublieux les mœurs des humbles et des misérables. Mercier veut transporter sur la scène l'hôpital, Bicétre et la place de Grève, thème de plaisanterie irrésistible sur lequel les gazettes vont toutes s'exercer à l'envi. Mais ce qui vaut mieux, c'est que le journaliste touche d'un doigt sûr le vice capital du système; on ne peut que souscrire à un jugement conçu avec cette mesure et cette précision : « L'imagination de l'anonyme* a dénaturé pour lui les objets. Il a placé le genre profane à la hauteur du sacré; il a cru que l'écrivain dramatique devait, comme Massillon, tout attendre des larmes de sou auditoire et conséquemment en tenir la source toujours ouverte. » Or, « le théâtre n'est pas fait précisément. . pour apprendre aux hommes ce qu'ils doivent haïr, aimer et estimer, cela s'y trouve comme par hasard, c'est le secret du poète. » Si celui-ci manque de discrétion dans son entreprise de tourner l'agréable au profit de l'utile, il aura perdu sa peine, car les théâtres seront bientôt déserts. N'oublions pas « le caractère aimable, facile et gai de la nation française' ».

Toutes civiles qu'elles soient, les armes dont se sert le journaliste de Bouillon ne doivent donc pas nous empêcher de reconnaître en lui un adversaire implacable du novateur et de l'innovation. D'ailleurs, il a parfois des propos plus rudes. Cet homme qui « foule aux pieds tous les chefs-d'oHivre de nos grands hommes» est atteint, déclaret-il, « d'une maladie incurable du goût 3. » Rousseau de Toulouse se défend de toute personnalité, il professe de

1 . On se rappelle que le Nouve/ Essai ne portait pas de uom d'auteur.

Page 1