‹ Sébastien Mercier, sa vie, son œuvre, son temps; d'après des documents inédits avec un port. en héliogravure. Avant la revolution, 1740-1789Chapitre 22 sur 521 · Cette fois ce fut La Harpe qui eut le prix · texte numérisé non relu

Cette fois ce fut La Harpe qui eut le prix

3. Collé avoue que, pour se conformer au goût public, il a donné à

la fortune du libraire par un débit presque sans exemple, et, tout naturellement aussi, on n'en noircit que plus de papier à la gloire de ce bon roi. De son autorité privée, un membre de l'Académie des Belles-Lettres de la Rochelle, qui n'était autre que le président Dupaty, mit au concours une médaille d'or de la valeur de 600 livres pour être décernée en 1768 à l'auteur du meilleur éloge d'Henri IV'. C'est apparemment en vue de ce concours que Mercier en composa un* dont il ne publia que des fragments. Tout le sens en peut être résumé par ces lignes : « Ah! qu'un de ses successeurs ne craigne pas d'être bon comme luil qu'il le prenne pour modèle! Il sera sans doute plus heureux, il achèvera l'ouvrage qu'il avait commencé, ouvrage interrompu pendant plus d'un siècle et demi. » Voilà une franchise sans réticence qui n'était pas pour plaire aux amis du pouvoir ; encore Mercier, en se bornant à publier des fragments, h'avait-il mis au jour que ce qu'il jugeait acceptable.

Cependant, si leurs aïeux lèguent aux rois de l'avenir assez de grands exemples à suivre, il est une gloire que le passé n'a pas eue, par où ils l'emporteront sur leurs prédécesseurs, c'est la gloire d'abolir la guerre. Mercier les convie à s'en illustrer, ces princes de l'humanité future qui participeront de la régénération générale. C'est le sujet d'un autre discours académique destiné au concours de 1766 et intitulé : Des malheurs de la guerre et des avantages de la paix"". On peut trouver que Mercier y fait preuve d'un optimisme échevelé quand il déclare que la guerre n'est pas dans la

Henri IV plus de sensibilité que celui-ci n'en a jamais eu. Journal et Mémoires de Charles Collé. Paris, Firmin-Didot. 1868, in, 78.

1. Anji. lui., 176T, ni, 263. Le prix fut décerné à Thistorieu Gaillard dans la séauce de ladite académie du 22 décembre 1768. Merc. de Fr., janvier 1769, u, 142.

2. U est revenu plus tard encore à Henri IV dont il a fait le héros du drame de la Destruction de la Ligue (1782) ; et nous avons de lui, à cette occasion, une déclaration analogue à celle de Collé. « Ce n'est pas qu'Henri IV ait été le meilleur des rois, il s'en faut, mais son nom seul faisait le satire de ses pareils, et c'est tout ce que nous voulions alors. » Papiers de M. Duca.

3. Selon ÏAnn. LUI., « c'est un modèle du style emphatique et boursouflé », 1776, u, 165. Dans ce concours le prix fut décerné à l'historien Gaillard.

nature, que nous la devons aux passions effrénées des rois. « La guei-re n'est qu'un accident et non l'état naturel du genre humain. » Qui sauvera l'humanilé de ceiléau on guérissant les rois de leurs passions? « Ce sera ta voix douce et calmante, philosophie. » A cet effet, historiens, philosophes^ poètes « chargés du pénible emploi de parler aux hommes, unissous-uous tous pour percer des traits du mépris cette détestable ambition qui a détruit la félicité do la terre. »

Je ne sais si Mercier, revenant au monde aujourd'hui, c'està-dire bien avant la fatidique année 2440, croirait encore à l'efficacité de son exhortation. En vérité, sa foi était à l'épreuve des pires démentis, mais il lui faudrait avouer que les temps ne sont pas échus encore, car il ne tiendrait qu'à lui d'user précisément du même langage dont il se servait en 1766 pour qualifier « les horreurs de la guerre. » « Non jamais l'univers n'a vu rien de semblable; une furie militaire agite les nations... On ne parle que d'inventions destructives... Tous les États tournés les uns vers les autres ressemblent à des animaux farouches qui, les yeux allumés, la gueule ouverte et menaçante^ grinçant les dents dans une rage sourde, sont toujours prêts à s'élancer pour se dévorer mutuellement. »

Ce qu'il constatait, en ces termes horrifîques, il eût pu, tout au long de l'histoire, le pareillement constater. En suite de quoi un plus réfléchi se serait demandé si le recours à la force est en effet contraire à la nature de l'espèce humaine. Mais ces grands constructeurs d'avenir se gardaient bien d'inférer du passé le futur. Pour eux perfectibilité impliquait métamorphose. Et comme ils ne doutaient point que l'événement finit par leur donner raison, ils ne doutaient pas davantage que les hommes en dussent valoir beaucoup mieux. Car le rêve de l'abbé de Saint-Pierre avait tourné toutes les têtes pensantes. Autant que facile et séduisant, il paraissait généreux de déclamer contre la guerre, parce qu'elle est homicide. On oubliait seulement les hautes vertus dont elle est l'excitatrice, l'abnégation civique qui les résume toutes, le sacrifice volontaire de l'individu au bien de la communauté conçu comme une fin supérieure aux siennes propres. Il faut le dire pourtant, cette génération avait sujet de tomber dans une méprise dont les circon-

stances ne lui représentaient que le caractère honorable. Entre les nations de l'Europe, la France était alors la plus forte, la plus peuplée et la plus compacte. Obéissant à la vocation magnanime de leur race, quand les fils les plus éclairés de ce noble pays parlaient d'union entre les peuples, quand ils aspiraient à la paix perpétuelle, ce qu'on aperçoit dans leur langage, c'est la volonté d'octroyer un magnifique bienfait, ce n'est point la honteuse pensée de forfaire à la communion nationale. Gens de lettres et philosophes, moins de trente ans après, tous, à l'envi, en devaient témoigner; et nulle voix, plus que celle de Mercier, je tiens à le dire dès maintenant, ne vibra d'une patriotique émotion.

L'histoire peut, à la rigueur, déposer en faveur de la bonté des hommes et de leurs titres à la félicité ; quand on s'y prend bien, elle a de ces complaisances, et les écrivains du xvm^ siècle, pour leur part, s'entendaient comme personne à tirer d'elle tout ce qu'ils voulaient. A ces flatteuses croyances combien toutefois la fiction offre un asile plus commode et plus vaste! C'est là que Mercier devait déployer à l'aise tous les transports de sa généreuse^, de son indomptable imagination, et, sans tarder davantage, il publia coup sur coup V Homme sauvage^, Les Songes philosophiques', Les Contes moraux*.

On proclame que nous sommes bons par essence et destinés au bonheur : d'où vient donc tant de vice et tant de misère? Si l'on réussit à établir que nous n'errons que pour avoir fait fausse route, que la civilisation nous a perdus, que les races qui en sont exemptes possèdent les vertus humaines à l'état de pureté et savent être heureuses, la doctrine est bien près d'avoir gain de cause. Aussi jamais n'avait-on autant invoqué l'exemple des sauvages, jamais

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aussi iroM avait-on [)arlé si peu pertinemment : il ralhiit s'en faire des auxiliaires à tout prix. Le procédé était bien simple d'ailleurs : « Il avait écouté la voix de son cœur qui était généreux, et son cœur lui avait assuré que l'homme est né bon : ainsi il avait jeté le caractère de tous les hommes dans un même moule, et après leur avoir prêté toutes les idées de la raison exercée, il s'était applaudi de l'heureux plan de son admirable système*. » Ces paroles

1. L'Homme sauoaf/e, Ncuchàtel, 1784, jj. 4. S'il fallait ea croire Quérai'd qui ne fait d'ailleurs que copier la Fraiice litléraire d'Ersch, cet ouvrage appartiendrait, eu réalité, à l'Allemand Pfeil, et Mercier l'aurait seulement mis en français. Que faut-il penser de cette assertion ? Hialoire traduite, dit la première édition de L'Homme sauvage. Mais personne ne s'y trompa. Discutant les idées qu'il y rencontre, Grimui ne met pas un instant en doute qu'elles soient imputables à Mercier {Corr. litt., vu, 299). Quaud on avait quelques propositions hardies à faire passer, c'était l'usage, chacun le savait, de s'en donner, non pour l'auleur mais pour le truchement. Izsrben s'était présenté sous le couvert de la même fiction. Veut-on que cette fois Mercier ait usé de supercherie? Jamais il ne s'en est rendu coupable. Nous verrons plus loin combien il s'est loyalement expliqué sur l'origine de ceux de ses drames qu'il avait tirés d'un fonds étranger. De même, quand il voudra, eu 1789, faire passer en notre langue un roman allemand VAlcibiade de Meissner, il le déclarera expressément. Pour L'Homme Sauvage rien de semblable, mais la plus nette revendication d'originalité. Quaud on le réimprime à Neuchàtel, sous ses yeux, en 1784, une brève notice apprend au lecteur que ce livre est :< un roman de M. Mercier, ouvrage de sa jeunesse ». Ou a prétendu que plus tard il s'était flatté d'y voir comme un prototype d'Atala {Mercieriana, p. 80 . D'où il suit qu'il réclamait pour sou invention propre, comparée à celle de Chateaubriaud, le mérite de la priorité. Objectera-t-on que peut-être il avait pris avec le texte primitif assez de libertés pour croire à une légitime appropriation .' De fait, il devait un jour, et en vertu justement de ce motif, se faire un mérite tout personnel de certain autre roman, Jezennemours, où l'on reconnut l'inspiration manifeste de Wieland. Mais, à l'égard de VHomme Sauvage, bien loin qu'on ait la ressource du même argument, c'est l'ombre même d'une présomption qui échappe. Car où est-il enfin ce prétendu original ? Plusieurs auteurs du nom de Pfeil ont écrit, qui sur la religion, qui sur l'histoire, qui sur l'exploitation des forêts. Sous le nom d'aucun, on ne voit, dans les bibliographes allemands, l'énoncé d'aucun écrit qui accuse la plus lointaine analogie avec celui dont Mercier aurait été l'usurpateur. Et eùt-ou pris enfin, comme nous savons qu'on le fit (F/Yi/ice littéraire d'Ersch. Hambourg, Hoffmann, 1798), la peine de le traduire dans la même langue d'où il serait censé provenir? En voilà, je suppose, assez pour restituer à Mercier son plein droit de propriété et pour compter L'Homme Sauvage au nombre de ses œuvres authentiques.

appliquées par Mercier à un personnage supposé caractérisent parfaitement et sa propre erreur, et surtout celle de son maître Rousseau que sa conception de la nature primitive avait conduit on sait à quelles étranges conséquences.

Comme Rousseau, Mercier a son siège fait. Il pense que « le Juge incorruptible qu'on ne trompe point » réside dans le cœur de l'homme primitif; il estime qu'il ne faut pas d'arguments pour adorer, pas de livres pour être juste et bon, pas d'études pour apprendre la générosité et la compassion. 11 en résulte que son jeune sauvage grandissant, non pas même dans une tribu, mais en pleine solitude, loin de tout contact humain, dans la seule société de sa famille et d'un vieux compagnon, — en tout quatre personnes, — nourri par un père qui ne se permet ni conseil, ni reproche, afin de ne pas contrarier la bonne et simple nature, — car « tout ce qu'elle fait est bien fait, » — il en résulte que cet enfant, scrupuleusement laissé à lui-même, gagne chaque jour en vertu autant qu'en force physique, par le seul effet de la croissance. Aucune contrainte ne lui étant opposée, ses désirs ont pour mesure ses besoins : il ignore la convoitise, la ruse, la dissimulation et le repentir. Son cœur s'éveille à la tendresse pour ceux qui l'environnent. La nature opérant son œuvre, l'amour le possède, et comme les barrières imaginées par la société sont loin d'eux, l'amour, en même temps que lui, réduit à ses lois sa jeune sœur, lui Daphnis, elle Chloé, tous deux menés droit au but par leur instinct, car il leur faut bien se passer d'une intervention officieuse. Ils vivent en pleine idylle dans l'innocence, la paix et la joie du cœur.

Mais la raison aussi a son heure de puberté. Confusément la notion delà cause suprême commence d'y poindre; quand le moment est venu, elle éclate éblouissante : le père du jeune sauvage recommence à son intention la profession de foi du vicaire savoyard, et, par la seule vertu de ses lumières innées, le nourrisson de la bonne nature se trouve métaphysicien. Ecoutez-le plutôt' : « Ma raison avait remonté sans peine à une première cause éternelle, infinie. Dès qu'elle éclaira mon entendement, je fus facilement et

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