‹ Sébastien Mercier, sa vie, son œuvre, son temps; d'après des documents inédits avec un port. en héliogravure. Avant la revolution, 1740-1789Chapitre 23 sur 521 · L'Homme sauuage, p · texte numérisé non relu

L'Homme sauuage, p

parfaitement convaincu de celte grande vérité : elle me parut évidente et nécessaire. J'aperçus de même le rapport sensible des êtres créés ; toutes les créatures correspondaient entre elles sous la main du Dieu unique; la nature était vivante sous l'œil d'un Dieu vivant; j'étais moi-même une portion animée d'un souffle divin, enveloppée dans une masse terrestre, et je disais dans ma pensée : « Tu ne périras point; tu vivras toujours avec V unité sublime, avec V harmonie éternelle. »

Oui, telles étaient les réflexions de théologie familière* que le xviiie siècle jugeait spontanément infuses dans la cervelle d'un sauvage. Tant d'ingénuité désarme la critique : on se demande de quel impénétrable tissu étaient bandés des yeux qui se prétendaient si grands ouverts sur la nature et l'humanité. La facile et sobre satisfaction des besoins physiques, le contentement^ la liberté, l'amour, l'enthousiasme religieux, voilàdonc le sort de l'homme hors de la société '. A cette heureuse créature un Européen, survenu par hasard, communique les passions qui nous tourmentent : curiosité, ambition, inquiétude, désir du changement. On abandonne le désert si fortuné et on tombe en proie à l'adversité qui ne lâche plus prise. Conclusion : Pour le bien du genre humain, la vie sauvage vaut mieux que la vie civilisée?

Efïectivement Mercier avait commencé par le croire. Écoutons-le lui-même : « A dix-huit ans, quand j'étais plein de force, de santé et de courage, je goûtais beaucoup le système de Jean-Jacques Rousseau ; je me promenais

1. C'est par là pourtant, d'après le témoignage de Grimm, que le livre eut quelque succès. « Ce roman, écrit-il, a fait un peu de sensation, parce que le déisme y est fortement prêché. Il a été imprimé avec approbation, et, quelques jours après sa publication, il a été défendu. » Sur quoi l'aigre critique malmène Mercier à son ordinaire. Corr. litt,, VII, 299.

2. Le vice essentiel d'une semblable conception est finement démêlé par le Joiamal de Neuchdtel. Après avoir loué l'agrément du livre, le critique ajoute : « Il est bien difficile à des hommes civilisés, comme M. Mercier et moi, de deviner au juste les vrais sentiments d'un homme sauvage, et je crains que ce trop beau sujet ne soit à peu près

impossible à bien traiter Je ne vois dans Zid/.em (le héros du

roman) qu'un bon et honnête Européen qui fait tous ses efforts pour être sauvage » Journ. de Neuchdtel, 13 juin 1784, p. 439.

en idée dans une forêt, seul avec mes propres forces, sans maître et sans esclaves, pourvoyant à tous mes besoins. Le gland des chênes, les racines et les herbes ne me paraissaient pas une mauvaise nourriture. L'extrême appétit me rendait tous les végétaux également savoureux. Je n'avais pas peur des frimas; j'aurais bravé, je crois, les horreurs du Canada et du Groenland; la chaleur de mon sang rejetait les couvertures. » Par la grâce d'un tel destin, se disait-il, « libre dans mes penchants, je leur obéirais sans offenser les lois, et je serais heureux sans nuire ni à l'avarice ni à l'orgueil d'aucun être. »

Voilà donc comme il pensait, mais il se ravisa. « Quand cette première fougue du tempérament fut ralentie, quand, famiharisô à vingt-sept ans avec les maladies, avec les hommes et encore plus avec les livres, j'eus plusieurs sortes d'idées, de plaisirs et de douleurs, quand j'appris à connaître les privations et les jouissances, plus faible d'imagination parce que je l'avais enrichie et amollie par les arts, je trouvai le système de Jean-Jacques moins délectable; je vis qu'il était plus commode d'avoir du pain avec une petite pièce d'argent que de faire des chasses de cent lieues pour attraper du gibier ; je sus bon gré à l'homme qui me faisait un habit, à celui qui me voiturait à la campagne, au cuisinier qui me faisait manger un peu par delà le premier appétit, à l'auteur qui avait fait une pièce de théâtre qui me faisait pleurer, à l'architecte qui avait bâti la maison commode où je trouvais bon feu dans l'hiver et des hommes agréables qui m'enseignaient mille choses que j'ignorais* ».

Nous tenons ici un aveu qui est de la plus grande conséquence pour l'histoire morale de Mercier. 11 nous conte comment il a retrouvé la pente de sa propre nature. Rousseau l'a subjugué et lui demeurera toujours cher, mais la fidélité de cœur qu'il garde à ce maître d'élection cessera désormais d'être littérale. Mercier s'est révélé à lui-même tel qu'il est, un civilisé jusque dans les moelles, tel qu'il se manifestera par toutes ses œuvres capitales et tel qu'il se trahira toujours même en ses heures moroses. Or, la date initiale de cette grande dissidence, de l'aiîranchissement qui le restitue à lui-même, il nous la donne également.

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