‹ Sébastien Mercier, sa vie, son œuvre, son temps; d'après des documents inédits avec un port. en héliogravure. Avant la revolution, 1740-1789Chapitre 227 sur 521 · Ann. Litt., 1776, viii · texte numérisé non relu

Ann. Litt., 1776, viii

SA VIE, SON œUVRE, SON TEMPS 357

Voilà de quel ténébreux, complot il est convaincu, le candide écrivain qui travaille de tout son cœui- et de toute sa plume au bonheur universel. Après cela, on n'apprendra pas sans surprise que Fréron fils se scandalisa des termes injurieux et méprisants dans lesquels Mercier, en son Journal des Dames, rappelait la mémoire de Fréron père; et pour bien manifester la noirceur de cette conduite, il tira des papiers paternels une lettre par où, treize ans auparavant, le jeune professeur de Bordeaux avait sollicité, pour ses premiers essais, avec force marques de déférence, la protection du célèbre journaliste'.

Outre le ton de l'invective, on prend aussi avec Mercier celui d'une douce pitié. Quand il publie son ouvrage De la Littérature et des Littérateurs, suivi du Nouvel Examen de la Tragédie française, Palissot^ lui adresse, dans son journal, des condoléances ironiques : « Je vous l'avais prédit, mon cher Mercier, on va vous expédier un nouveau brevet de folie pour votre nouvel ouvrage. Vous avez trop compté sur cet esprit philosophique dont vous faites un si magnifique éloge; notre siècle n'est pas encore à ce degré de lumières où il faudrait qu'il fût pour pénétrer toute la profondeur de vos appercevances^. Il est encore un grand nombre d'esprits railleurs et malins qui s'amusent à saisir le ridicule partout où il se trouve, toujours prêts à rire des opinions neuves et hardies, qu'ils traitent d'msense'es, parce qu'elles leur paraissent trop éloignées de ce qu'ils nomment sens commun. C'est grand dommage, disent-ils en parlant de vous, que des charlatans fanatiques aient tourné la tête à ce jeune homme qui s'est livré de bonne foi à toutes les rêveries dont on a troublé son imagination et brouillé son esprit. Il s'est tellement asservi aux folles impressions qu'on lui a données qu'elles ont tout à fait renversé son jugement. Le délire de ses écrits parait accompagné de tant de bonhomie et de franchise qu'après en avoir ri, on serait tenté d'en avoir pitié *. » Ces aménités dans le goût d'Arsinoé ne durent pas être les moins sensibles à

Page 1