‹ Sébastien Mercier, sa vie, son œuvre, son temps; d'après des documents inédits avec un port. en héliogravure. Avant la revolution, 1740-1789Chapitre 24 sur 521 · T. de l · texte numérisé non relu

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Il avait vingt-sept ans quand le bienfait de la civilisation lui fut dévoilé. C'était en 1767, l'année où parut Vliomme sauvage. L'évolution qu'il vient de nous confesser l'avait surpris en plein travail, et voilà qui nous explique pourquoi une contradiction audacieuse, inattendue oppose la fin de ce livre à son commencement.

On dirait ([ue l'auteur se réveille en sursaut : l'existence qu'il vient de dépeindre si complaisamment n'est pas celle des sauvages. Sans une réserve jusqu'ici, sans une restriction, il nous l'avait pourtant donnée pour telle, il lâchait la bride à son imagination et courait les grands chemins de la fantaisie, entraîné par l'enchanteur Rousseau. Mais une pierre d'achoppement l'arrête et il semble que le charme soit rompu. Mercier ne suivra pas Rousseau jusqu'à ces ténèbres sinistres où celui-ci s'égare. Le Genevois n"a-t-il pas représenté son homme primitif dénué de réflexion, errant dans les bois, sans religion, sans loi et sans devoir connu, soumis aux impressions purement animales? Et cette abjecte image, n'en a-t-il pas prétendu faire celle du vrai bonheur quand il a prononcé que l'homme qui pense est un animal dépravé? C'est ce blasphème contre la pensée qui fait horreur à notre enthousiaste Mercier : il regimbe, il reprend ses sens, voici tout aussitôt qu'il voit clair : sa propre conception, bien corrigée, bien embellie par comparaison, lui devient pourtant suspecte. « L'homme est sur la terre l'homme intelligent par excellence : Il agit selon sa nature quand il réfléckit, en ce qu'il exerce une de ses facultés naturelles. » De même « l'homme n'est jamais seul sur la terre; il fait attention à ses semblables; il les cherche; il s'unit à eux... le besoin de la société est inné chez l'espèce humaine. » Suit dès lors toute la série des conséquences : « Le cœur de l'homme... soit qu'il réside dans les forêts du Nouveau Monde, soit sous les voûtes de la brillante architecture, est le théâtre de toutes les passions... L'ambition le transporte, soit qu'il dispute une cabane ou un empire... Il est sensible au moindre trait du ridicule comme aux traits perçants de l'injustice, et j'ai vu l'orgueil, sentiment indestructible qui anime, je crois, un ver de terre, dominer chez des hommes nus et privés de tous les arts... L'ignorance de nos arts ne rend pas meilleure la condition de l'homme sauvage; il a un goût tout aussi vif pour la commodité et le

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luxe; il se forge des passions factices... Les sauvages sontils plus heureux, que nous? Je ne le cro'wpas. S'ils n'ont pas nos arts funestes et le raffinement de nos passions, ils ont leurs vices, leur vengeance, leur cruauté, leurs frénésies. » Bref le sauvage n'est pas au civilisé dans le rapport du valide au malade. « L'homme sauvage n'est que l'homme enfant. Il se forme, il s'instruit... il ne peut garder les imperfections de son enfance sans laisser ses facultés naturelles s'avilir et se dégrader ; ce quiva directement contre les intentions de celui qui les lui a données pour en faire usage. » Voilà qui est complètement lucide, sensé, et qui fait justice de bien des déclamations. Mais alors à quoi bon toute l'histoire de V Homme sauvagel II ne restait plus qu'à la jeter au feu. Mercier s'en tire par une distinction assez puérile. Ce n'est pas la vraie condition des sauvages qu'il a dépeinte, mais une condition exceptionnelle, résultat des plus rares circonstances; à celle-là seulement s'applique l'image du paradis terrestre qu'il s'est complu à retracer : « Je pense qu'il faut vivre dans un état sauvage, c'est-à-dire borné à une unique et petite famille, telle que celle dont j'ai fait la peinture, ou jouir complètement des avantages de la civilisation\ » Rousseau avoue que l'éducation donnée à Emile exige un concours de conjonctures si rares qu'elle ne peut s'appliquer presque à personne. L'un et l'autre ont de ces revanches du bon sens qui restreignent après coup, si môme elles ne détruisent toute leur thèse. Chez Mercier, en effet, il ne suffirait pas de noter en cette occasion l'effet d'un revirement certain; nous venons aussi, dans cet exemple singulier, de voir aux prises les deux êtres si distincts qui s'agitent en lui et dont les oppositions, pour changer d'objet, ne laisseront pas de persister, même de faire assez bon ménage. Séduit un instant par la flatteuse vision de la vie sauvage, l'imaginatif s'est élancé à la conquête de la nature primitive, immaculée, qui garde en dépôt toutes les noblesses de l'homme, cette créature ingrate et déchue pour laquelle il se sent au cœur une si tendre sollicitude. Làdessus, l'observateur, le curieux du réel et du concret, celui qui pose à l'aise ses pieds sur le pavé de Paris et juge qu'il y a profit à le fouler, celui-là frappe doucement sur l'épaule

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