‹ Sébastien Mercier, sa vie, son œuvre, son temps; d'après des documents inédits avec un port. en héliogravure. Avant la revolution, 1740-1789Chapitre 230 sur 521 · Du Théâtre · texte numérisé non relu

Du Théâtre

par une lettre patente de f.ouis XIV (octobre 1680) du droit exciusilde donner dans la ville de l'aris des représentations dramatiques en français. Par dérogation à ce monopole, il était, à la vérité, passé en usage depuis longtemps que les pièces de la Comédie-Italienne se jouaient en notre langue, si bien qu'à son fonds primitif d'arlequinades s'étaient ajoutés toute une portion de l'œuvre de Marivaux, le répertoire des Boissy et des SaintFoix qui, pendant nombre d'années, avaient fait de cette scène comme un second exemplaire de l'autre. Mais, par un brusque changement de sa constitution, imposé d'autorité en 1762, elle venait précisément d'abdiquer tout concurrence envers celle-ci : avec le genre italien, on l'appelait à cumuler désormais l'opéra-comique', jadis spectacle de contrebande^ issu du sol de la foire, traité en larron par le Théâtre-Français, accablé de procès, toléré à la longue par transaction, pourvu enfin d'un établissement légal. En sorte que, débarrassée de ses rivaux auxquels on avait fait un sort, la Comédie-Française se trouvait, à l'époque dont je parle, seule en possession d'offrir un asile à la littérature dramatique. De là, pour le public et pour les auteurs, divers inconvénients que Mercier dénonce sans ambages.

La salle est toute à la commodité des riches. « MM. les Comédiens français ont pour 200.000 livres de petites loges louées à l'année, et ils vous jettent les honnêtes gens qui n'ont pas six livres à donner dans des coins éloignés, où l'on voit mal, où l'on entend à peine, où il sent mauvais», et où il faut se tenir debout. «. Quoi de plus indécent et de plus cruel que ce parterre étroit, toujours tumultueux, où, au moindre choc, on tombe les uns sur les autres, et qui devient insupportable et très pernicieux à la santé pendant les chaleurs de l'été ^? » Voici encore un autre abus qui date de loin, à ce que nous voyons, et survit aux révolutions:

1. Voir J. Bonnassies. Les Spectacles forains et la Comédie-Française, Paris, Dentu, IBlo. A. Heulhard, La Foire Saint- Laurent, Paris, Lemerre, 1878.

2. « Jamais, écrit un particulier au Journal de Paris, une pièce intéressante n'a été entendue sans aclieter le plaisir par des meurtrissures, des coups dô coude dans la poitrine, des ruades dans les jambes, sans être incommodé par des épées qui s'entrelacent, des perruques qui vous graissent, sans risquer de voir son habit déchiré ou son chapeau perdu. » N" du 20 mai 1777.

« Des monopoles font augmenter le prix et le nombre des billets, de sorte que^ les trois quarts du temps, on y étouffe après avoir payé trois fois la valeur de sa place. Il n'est pas rare de voir des gens qu'on en retire sans pouls et sans haleine. » Vient-il à s'élever quelque murmure parmi ces six cents spectateurs, « pressés comme des harengs dans une tonne, qui étouffent et qui demandent par miséricorde un peu d'air », le cas est prévu. Depuis 1751, la Comédie est gardée par un officier de mousquetaires, des gendarmes, des chevau-légers et trente gardes-françaises sous le commandement d'un sergent-major '. Les soldats chargent leurs armes devant le public et, en cas de plainte, de réclamation ou de mutinerie des assistants, « un fusilier fend la presse avec grand effort, en arrache deux ou trois et les conduit en prison pour toute réponse. La pièce commence, le mot de liberté se trouve dans le quatrième vers, nos Français expirant de chaleur et de lassitude trouvent des mains (je ne sais comment) pour battre à toute outrance *. » Un pareil ordre de choses fait prendre le théâtre en dégoût à nombre de gens de la classe populaire, à ceux-là mêmes pour qui Mercier estime qu'il devrait être salutaire. Où vontils chercher du délassement? Au boulevard. En dépit du monopole, les besoins d'une population immensément accrue l'ont emporté : les farceurs nomades qui s'installaient autrefois pour la durée d'une foire dans les baraques de l'enclos Saint-Laurent ou de l'enclos Saint-Germain sont établis à la lisière du faubourg du Temple, sur la promenade favorite des Parisiens. Mais on ne les y tolère que sous la condition de n'usurper en rien sur les attributions des deux Comédies. A cet effet, chacune d'elles délègue un de ses acteurs pour faire office de censeur, de « mutilateur » sur toutes les pièces de ces drôles. Ils prennent bien garde d'y laisser subsister aucune trace d'esprit, de morale, ou même de décence. Moyen merveilleusement propre à y faire fleurir l'inepte ou l'obscène, mais non pas à en écarter l'affluence du public. On le verra bien en 1779, quand Jeannot, ou les Battus paient V amende , ioVié deux fois par jour pendant plus de six mois, ne parviendra pas à

1. Bonnassies. La Comédie-Française, histoire administrative. Paris, Didier, 1874, p. 333, Voir aussi T. de P., ix, 279.

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