Du Théâtre
SA VIE, SON ŒUVRE, SON TEM!>S :î6o
faire jouer. Les Parisiens y perdent des pièces intéressantes*.
Qui sont-ils cependant, ces hommes qui le prennent de si haut avec le public et les poètes? ils ne compensent même pas « par le talent de la représentation le tort qu'ils font au progrès de l'art. » Ils sont médiocres, pour la plupart. « Ils ne savent point varier leur jeu, plus fidèles à leur tic qu'à la recherche des combinaisons nouvelles. » Ils pèchent par la figure et la stature. « Un front hébété représente le fin Ulysse, un regard elïVonté, la timide Agnès... Phèdre, à Paris, a soixante ans et appelle OEnone, qui en a vingt-cinq, sa nourrice". » C'est au point que Mercier regrette les masques des Anciens. Souvent malhabiles dans leur art propre, aveuglés, à force de vanité, sur leur inaptitude à bien juger d'un ouvrage, leur juridiction sur les auteurs ne se justifie donc en rien. Quanta cette haute opinion d'eux-mêmes qui la rend aussi capricieuse qu'oppressive, comment en rendre raison? Que valent-ils moralement? Il suffit de répondre que Mercier, malgré ses sentiments philosophiques, insiste « pour qu'on laisse durable cette flétrissure imprimée à tout comédien, comme le rempart et la sauvegarde de Thonnêteté publique". » Avec l'idée qu'il se fait du théâtre, il va sans dire qu'en principe l'art de représenter les passions des hommes n'a rien que d'honorable et même que d'austère. Mais c'est le théâtre tel qu'il se pratique, les comédiens tels qu'ils se comportent, qui lui dictent cette opinion, sévère autant que significative. En conclusion, l'auteur dramatique sera bien inspiré de leur rendre dédain pour dédain, de faire imprimer ses ouvrages au lieu de les leur livrer, de compter pour les mettre à la scène sur le goût de la province, plus droit, moins gâté, plus raisonnable que celui de Paris et qui finit par s'imposer à ce dernier. Conforme à cet avis, jusque-là, la conduite de Mercier venait justement d'y contredire, lorsque Natalie fut reçue à la Comédie le 8 août 1773.
1. T. de P., vin, 88. Il va saas dire que les réflexions empruntées au Tableau de Paris n'étaient pas encore connues. Publiées plus tard, aune époque où la réforme sollicitée était obtenue, au moins en partie, je ne les cite ici que comme l'expression du vœu auquel aboutissaient les griefs de Mercier.