Mém. secr., 19 septembre 1776, ix
tre auteurs et acteurs, non moins que l'ambition flatteuse de tirer de peine désormais ses confrères. Il réclamait un compte détaillé du produit de sa pièce. On se gardait» et pour cause, de lui soumettre aucun calcul, insistant pour qu'il s'accommodât d'une cote mal taillée. Lui tenait bon; sa prétention était la plus simple du monde: qu'on lui prouvât qu'il touchait exactement, selon son droit, le neuvième de la recelte, sauf les prélèvements réguliers des frais de chaque jour et du quart des pauvres. Or, les comédiens tenaient toujours, comme on l'a vu, pour cette fallacieuse distinction entre la recette à la porte et les loges louées à l'année, ces dernières ne figurant point en compte. Quant au quart des pauvres^ ils s'en acquittaient, eux, moyennant un abonnement fixe de 60.000 livres par an, et prétendaient néanmoins le faire supportera la rigueur par les auteurs. Autant de secrets entre eux et leurs registres qu'ils ne se souciaient point de divulguer. A discuter avec Messieurs de la Comédie, on risquait de perdre son temps. Mais Beaumarchais ne commit pas la faute de se brouiller avec les gentilshommes de la Chambre. Il représenta au duc de Duras comment il entendait la tenue des livres, et, la question des auteurs se faisant de jour en jour plus obsédante, celui-ci se laissa persuader. De son propre mouvement, il proposa à Beaumarchais d'en finir avec de tels débats, de substituer à des comptes arbitraires un règlement nouveau où les droits des deux parties seraient rigoureusement stipulés, et il invita l'auteur du Barbier à se mettre d'accord avec ses confrères pour lui proposer un plan à cet effet. C'est ainsi que, le 27 juin 1777, vingt-trois auteurs réunis à dîner chez Beaumarchais tinrent, selon le mot de Chamfort, les Etats-Généraux de l'art dramatique. Et, métaphore à part, telle fut, en effet, la naissance de la société des auteurs dramatiques.
Il y a là un point important. A l'encontre des comédiens, de leurs privilèges et de leurs protecteurs, c'était la première fois que les écrivains de théâtre, invariablement méconnus et sacrifiés jusque-là, se voyaient admis à se grouper eu corps, à faire entendre la défense de leurs intérêts collectifs. Ce mode de procéder était celui que leur avait recommandé le Journal Encyclopédique, lorsque, faisant le dédaigneux sur les assignations de Mercier, il s'écriait :
c Plus un état est distingué dans la société, moins ces réclamations de paiement ou d'honoraires... semblent convenables, parce que le pri.\ véritable des travaux, d'un homme de lettres est dans cette distinction inestimable. Le charlatan assigne son malade pour le prix de son traitement, le procureur avide suit la même route pour son salaire, mais le vrai médecin et l'avocat célèbre ne font point retentir les tribunaux des injustices et des ingratitudes qu'ils éprouvent Il y avait un moyen plus décent de traiter des intérêts des auteurs, c'était que les principaux d'entre eux adressassent leur juste plainte aux supérieurs des comédiens qu'on a surpris sans doute, lorsqu'on a demandé leur sanction pour des règlements qui ne pouvaient blesser les intérêts de quelques tiers, sans qu'on les entendit, au moins'. » Il en parlait bien à son aise en vérité. Toujours est-il que, dans la pratique, on se trouva moins mal d'avoir suivi son conseil. Tandis que l'autorité avait fermé la bouche à Mercier demandant justice, elle consentit à entrer en discussion réglée avec Beaumarchais et son bureau de Législation dramatique, comme on l'appela.
Ce n'est pas sans peine que ce bureau s'était constitué : quelques écrivains, et non des moins fameux, Diderot notamment et Collé, avaient poliment refusé d'y siéger. L'expérience leur donnait peu de foi dans le succès. Et de fait, le résultat immédiat de ces laborieuses délibérations ne dut point les détromper. Ce n'était pas tout que de se réunir, il fallait s'entendre, chose malaisée à la gent irascible des auteurs. « A la quatrième séance, nous dit Mercier qui n'était point de l'assemblée, tout fut discordant, le tragédisle ne voulait plus communiquer avec le comédiste ; tous les rivaux se toisaient de l'œil arrogamment ^ » Lemierre et Rochon de Chabannes, entre autres, se montraient des moins traitables. Tout au contraire, les comédiens, assistés dejurisconsultes tels que Gerbier et Jabineau de la Voûte, marchaient comme un seul homme, gagnaient à leur cause des gens de lettres, Suard, par exemple, semaient l'intrigue parmi leurs rivaux et ne dédaignaient pas, à cet effet, l'emploi des séductions de leurs jolies associées. Entre tant d'embarras, Beaumarchais, multipliant les inépuisables res-