T. de P., XI
sources de son fertile esprit, réussissait à faire dire par ses confrères jaloux qu'il était vendu aux comédiens.
Trois ans s'écoulèrent dans cette confusion et lorsqu'onfin, harassés de pourparlers, les auteurs dramatiques virent leurs efforts aboutir à l'arrêt du Conseil du 9 décembre 1780 et au règlement du 18 mai 1781, ils durent se trouver médiocrement satisfaits de la solution des deux points qui leur tenaient particulièrement à cœur : une juste rétribution pécuniaire et, pour la réception de leurs pièces, une garantie contre les mortels ajournements ou l'ostracisme des comédiens. On leur accordait bien une part d'honoraires rigoureusement proportionnelle à la recette, toutes places comprises, après déduction du quart des pauvres et des frais journaliers fixés à une somme de 600 livres par représentation; cette part même dépassait la quotité primitive, s'élevant du neuvième au septième. Mais le désastreux principe de la chute dans les règles était maintenu et aggravé. C'est au dessous de 2.300 livres en hiver et de 1.800 livres en été qu'il ne fallait pas tomber, sous peine d'en subir l'application. De même, l'ouverture d'un registre spécial était bien ordonnée pour l'inscription des pièces nouvelles, et l'injonction réitérée aux comédiens d'en jouer le plus souvent possible. Mais il en fallait toujours passer d'abord par l'agrément préalable de l'un d'eux, ensuite par le vote de leur assemblée. Stipulations dérisoires qui, semble-t-il, ne furent pas exécutées à la lettre et laissèrent subsister jusqu'à la révolution de perpétuelles occasions de débat entre les parties intéressées. Aussi Mercier n'avait-il pas tout à fait tort d'écrire en 1788 : « Les comédiens, toujours privilégiés, toujours approvisionnés de jolis minois et garnis de la recette, font toujours la loi aux auteurs, car la recette et les jolis minois attendrissent. Eh! comment leur résister*? »
Avec tout cela, néanmoins, je le répète, ce n'avait pas été une chose stérile, ni de médiocre conséquence, que ce débat de principe tumultueux et compliqué dont le procès de Mercier avait été la principale occasion déterminante. Bien des opinions individuelles et sans crédit naguère y gagnè-
1. T. de P., XI, 300. Pour le détail de l'histoire du bureau de législation dramatique, voir Loménie, Beaumarchais et son temps. Paris» Galmaaa Lévy, 1880, t. II, ch. xix ; et Bonnassies, Les auteurs dramatiques et la Comédie-Française. Paris, Willem et Daffis, 1874.
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rent en consistance et en autorité. On s'accoutuma à compter avec les droits des auteurs sur leurs ouvrages, à les prendre au sérieux, à leur reconnaître garantie et sanction. On y parla de choses nouvelles, comme la propriété littéraire. On y émit, chemin faisant^ ce paradoxe encore bien timide que, si une pièce ne faisait plus d'argent, l'auteur pourrait toutefois, en cas de reprise, garder encore ses droits sur elle, sauf à se voir appliquer la loi de la chute dans les règles, si une seconde fois le minimum n'était pas atteint. Bref, les écrivains de théâtre s'étaient groupés et concertés; même leurrés par un succès négatif, ils étaient en bon chemin pour gagner le fameux décret du 13 janvier 1791 qui devait faire régner, sans conteste, sur les ruines de l'ancienne législation théâtrale, le principe de la propriété littéraire.
Jusque-là Mercier avait été des mieux disposés pour le célèbre écrivain qui venait de conduire ces épineux pourparlers. Rendant compte du Barbier de SévHle qui n'était certes pas de nature à lui plaire beaucoup, il se gardait pourtant de ménager l'expression de sa bienveillance envers le séditieux qui jadis avait composé la préface à' Eugénie. Celle du Barbier le mettait justement à l'aise pour appliquer l'éloge sans se contraindre. Elle rappelait ironiquement aux détracteurs les deux productions monstrueuses., les deux drames par ou Beaumarchais s'était honoré. S'il avait condescendu à se délasser avec une frivole comédie qui faisait honneur, en tout cas, à la souplesse de son esprit, il voudrait certainement reprendre la vaillante plume à laquelle on devait les Deux Amis, un drame « des plus beaux, des plus nobles, des plus instructifs qui soient au théâtre ». Et, mieux inspiré, le compliment ne se faisait pas moins tlatteur à l'endroit des fameux mémoires judiciaires, lus de toute l'Europe « et qui entreront certainement dans l'histoire du siècle '. »
C'est sur un tout autre ton qu'il parlera du Mariage de Figaro, cette pièce qui n'est ni neuve, ni gaie, ni intéressante, et qui s'éternise pourtant sur l'affiche pour la honte de son insatiable auditoire, car tout ce qui en fait le succès tient à « l'odeur de corruption morale » qu'elle respire '.