‹ Sébastien Mercier, sa vie, son œuvre, son temps; d'après des documents inédits avec un port. en héliogravure. Avant la revolution, 1740-1789Chapitre 252 sur 521 · Journal de Paris, 9 juin · texte numérisé non relu

Journal de Paris, 9 juin

ses pièces n'ont paru que sur les théâtres de province. M, de La Harpe, dit-il « me reproche de n'avoir pas été joué à Paris. Cela n'est pas généreux; il sait que la carrière, jusqu'ici, m'a été fermée; mais quand la lice commune à tous sera enfin ouverte, je me flatte de ne point rencontrer à Paris le cœur humain différent de ce qu'il est ailleurs; je me flatte de pouvoir offrir alors à la nation des tableaux, sinon éloquents, du moins neufs, utiles et moraux. En attendant ce jour désiré, je serai très satisfait si l'on dit de mon humble muse :

Elle a d'assez beaux yeux pour des yeux de province '. •>■>

Et, l'occasion lui en étant fournie, il fait justice des rapprochements infidèles et des citations perfides que le critique se permet contre lui. C'est bien mal à propos, et sans rapporter exactement sa pensée, qu'on le raille d'avoir voulu mettre l'hôpital sur la scène. « J'ai cru que le pinceau du poète pouvait s'étendre partout où l'humanité est malheureuse et souffrante et que le tableau alors ferait plus d'impression que la réalité même. On a bien contemplé avec intérêt la Dame de Charité par M. Greuze : ut piclura, poesis erit. » Oui, sous l'empire de ces préoccupations, il a pensé que la scène française était à renouveler, il a secoué le joug d'autorités timides, et cela n'est pas si risible que le pensent les gens qui ne sauraient juger par eux-mêmes. Là-dessus, on prétend à peu de frais lui donner des ridicules. On lui prête des propos qu'il n'a pas tenus, comme d'avoir dit qu'il ne donnerait pas son théâtre pour celui de Racine et qu'il haïssait cordialement les vers français. Méchants procédés de polémique. Sur le mérite qu'il reconnaît à Racine et sur les vers des bons auteurs, il s'est expliqué, tout en revendiquant, même par rapport aux devanciers les plus illustres, le droit des nouveaux-venus à garder leur indépendance. Et qu'il aime, après tout, plus ou moins Racine, quel délit s'avise-t-on de lui en faire? « On ne peut deviner ce qui porte si constamment M. de La Harpe à s'identifier avec Racine, à peu près comme Mn'9 Dacier s'identifiait le siècle passé avec Homère '. » Le coup était bien asséné et de bonne guerre. Dans ces pages si judicieuses de

Page 1