Vers du Méchant^ de Gresset
2, Journal de Pans, 9 juin 1778.
défense personnelle, Mercier, il faut le reconnaître, usait d'une tactique déjà familière à son inailre Rousseau, celle qui consiste, sous couleur d'apologie, à tempérer, à réduire beaucoup les assertions trop hardies que l'on a risquées dans SCS écrits, a n'en laisser subsister que le moins attaquable pour l'opposer, sous cette forme, à l'inintelligente hostilité des critiques.
En prenant occasion de la Manie des drames sombres pour administrer à La Harpe cette verte leçon, il ne semble pas que Mercier en ait tenu rigueur à Cubières lui-même avec qui il devait par la suite contracter une liaison étroite. Si l'on en croit la Biographie universelle ', il serait allé droit à lui, réclamer une franche explication, à quoi Cubières aurait répondu en repoussant bien loin l'intention de lui porter atteinte. Je ne sais ce que Mercier en crut : l'interprétation des journaux était faite pour l'éclairer. Quant aux comédiens qui l'avaient porté tout vif sur la scène royale de Fontainebleau, ce fut une autre affaire. Triompher de lui, sans lutte, et de la justice tout à la fois, et puis venir, en outre, bafouer avec éclat la victime d'un combat inégal, joindre l'ironie au guet-apens, cela vraiment n'était pas tolérable. Peu de mois après la fâcheuse représentation de Fontainebleau, parut, en mars 1777, une petite pièce intitulée les Comédiens ou le Foyer qui accommodait de la belle façon les protégés des gentilshommes de la Chambre *.
\. Article : Cubières.
2. Elle était sans uoin d'auteur, et certaines précautions semblent avoir été prises contre le dépit d'adversaires trop eu crédit. !l eu parut deux éditions, l'une précédée d'un avertissement de l'éditeur qui garantissait presque au public que l'auteur de la pièce était le chevalier Rutlidge, Irlandais connu déjà par une comédie du même genre, intitulée le Bureau d'esprit et dirigée contre le salon de M™« Geotîrin; l'autre, attribuée toujours, selon les indications du titre, à l'auteur de cet ouvrage, mais accompagnée d'une épître dédicatoire adressée au public par les comédiens de la ville de Paris en l'an 2440, ce qui ne laisse pas d'être assez significatif. Entre ces deux éditions, certaines différences se remarquent, qui tendraient à faire croire que cette dernière est issue directement de l'inspiration de l'auteur, tandis que l'autre ne serait qu'une contrefaçon. Celle, en effet, qui porte la date fatidique 2440 est seule à donner les noms vrais des acteurs en regard des qualificatifs de fantaisie. Eu outre, l'épigraphe qu'elle porte :
« Quid Domini facient, audent cum talia fures? » est assez grossièrement défigurée dans l'autre :
C'est, si l'on veut, une contre-partie de V Impromptu de Versailles : les acteurs envisagés moins dans leur indocilité envers la troupe commune que dans leur insultant dédain des gens de lettres et du public. Hommes et femmes y figurent sous des noms de théâtre assez transparents pour défier toute méprise. Encore veut-on épargner même l'ombre d'une illusion à leur amour-propre et d'un effort à leur sagacité ; et, dans une des deux éditions que nous avons de cet opuscule, les vrais noms figurent en regard des noms supposés. Geng'iskan, c'est Lekain, Crispin Préville, Hippolyte Mole, Alceste Bellecour, Grispinet Dugazon, Monvilain Monvel, Harpagon Desessarts , M"**^ Alceste M'"^ Bellecour, Aménaïde M'"'' Vestris, M'^e Crispin M'"'' Préville. M'''' Fannier, celle qui partagea avec la comtesse Fanny de Beauharnais les amours de Dorât, porte le nom de M"* Minaudier, qui, sans doute, visait à faire image. M'^'' Hus, ingénue perpétuelle malgré les ans, est qualifiée de M'"* Bertinet. Aucune erreur possible pour les gens bien informés qui savaient le tendre intérêt qu'elle avait inspiré au financier Berlin, trésorier des parties casuelles. On peut dès lors
« Quid facient Domini, audienl cum talia fures ? » Enfin, une certaine variante, dans celle que je présume contrefaite, donnerait encore à croire que la pensée de l'auteur a été travestie. Le poète mis eu scène fait très humble figure, se laisse traiter avec hauteur par Crispin-Préville^ taudis que, daus l'autre, il bondit sous l'outrage et remet le comédien à la raison. Quoiqu'il eu soit, et en dépit de la date 2440, l'attribution fictive au chevalier Rutlidge, inscrite sur les deux pièces, a entretenu parmi les contemporains tout au moins de l'incertitude et donné le change aux historiens. Quérard, qui inscrit le Foyer sur la liste des ouvrages de Mercier, garde quelque scrupule. Ce menu problème de bibliographie doit être résolu une fois pour toutes. Sans parler de la présomption morale très forte qui, dans le doute, tendrait à faire opiner pour Mercier, à raison de griefs personnels contre les comédiens que Rutlidge, pour sa part, n'avait point, — un texte formel, déjà cité par M. Desnoiresterres, met l'Irlandais tout à fait hors de cause : « Mercier m'a déclaré (dit Joseph Pain, censeur sous la Restauration) que cet ouvrage est sorti de sa plume à l'époque de son fameux procès avec les comédiens, quoique l'avertissement attribue cette comédie au chevalier Rutlidge qui, lui-même, daus la préface du Train de Paris, l'avoue. » — Desnoiresterres, Comédie Satirique au XVlll^ siècle, pp. 222, 223. Les doutes que M. Desnoiresterres laisse encore apercevoir, malgré cette déclaration, tombent définitivement devant une liste manuscrite des œuvres dramatiques de Mercier figurant parmi les papiers qu'il a laissés et où le Foyer se trouve compris.
juger du ton de l'attaque. Chez les comédiens et les comédiennes, elle n'épargne rien, ni le privé ni le public. Contre quelques-uns le ressentiment raffine de violence : ce sont les plus fameux, les plus engagés dans la lutte, les plus désignés aux représailles. Une seule est glorifiée, c'est jyjue D***(oligny) dont la simplicité, la modestie et la sagesse font contraste. Cette charmante personne, sur qui les témoignages contemporains se confondent en louanges unanimes, avait réussi à conquérir réputation et succès, à se faire au théâtre ' une des premières places, sans payer jamais le tribut d'usage aux gentilshommes de la Chambre. Et riiommage significatif rendu à cette vertu éclatante jusque dans un écrit satirique en rehaussait singulièrement l'éloge. Le vieux et respectable Brizard, le père noble si universellement honoré, lui aussi, par ses contemporains, avait, de son côté, désarmé la satire; il figurait presque muet dans le Foyer ; à son égard toutefois, on ne poussait point jusqu'à la louange '. Quant au reste, il reçoit une copieuse et impartiale volée de bois vert'.
Les comédiens sont rassemblés. Ils se raillent et se dénigrent les~uns les autres. Ils font faire antichambre aux auteurs. L'ombre de Molière survient et leur dit leurs vérités, qui ne sont pas plus dures que celles qu'ils se sont mutuellement fait entendre au cours de la dispute. Double occasion pour Mercier de les trousser de toutes pièces. Sur ces dames par exemple, il imprime tout cru qu'elles sont fort malaisées à tirer de leur lit « quand la scène ne s'y passe pas en monologue... Ces bégueules-là ne sont pas contentes de joindre à leur part entière un casuel énorme auquel nous autres pauvres malheureux (les acteurs mâles) ne pouvons pas penser; il faut que cela fourre le nez et mêle sans cesse
1. C'est elle qui avait créé le rôle de Victorine dans le Philosophe sans le savoir.
2. On a vu que, dans la délibération du 6 mars 1775, il avait pris parti contre Mercier avec vivacité.
3. 11 faut pourtant noter que Mercier épargne aussi Larive en passant sous silence ce tragédien, « l'acteur, écrit-il ailleurs, qui a douué à la scène française les plus épouvantables mugissements. » T. de. P., xi, 138. Aucune trace, non plus, dans le pamphlet, de Fleury avec qui Mercier se lia plus tard et qui semble bien avoir, comme on le vei'ra, négocié son rapprochement avec la Comédie. A ce moment, il l'avait quittée après une courte apparition et n'y entra défluitivement qu'en 1778.
son caquet partout. » M^ie Vestris, qui n'avait pas été étrangère à la fameuse lettre de cachet, a droit à une mention spéciale : « Cette haquenée qui chante la tragédie et qui balance sans cesse, avec prétention, deux bras qui n'expriment rien. » A propos d'elle, en outre, Mercier se garde d'omettre le talent qu'elle a et qu'elle fait bien valoir, mais qui n'est pas celui du théâtre. M™« Bellecour traite son mari, comme jadis Armande Béjart traitait le sien. Si elle s'avisait, par grand hasard, de revenir à lui, c'est à son de trompe qu'il faudrait avertir les intéressés. 11 est heureux que, dans ce dénombrement, Mercier ait laissé de côté M^i® Raucourt dont les passions spéciales ne laissaient pas d'exercer la malice des nouvellistes'. Quant aux hommes, force lui est de se rabattre sur leur talent, mais ils n'y perdent rien. Lekain est un « automate boursouflé et plein d'une emphase hors de nature. » Il ne veut rien jouer sauf les huit ou dix rôles qu'il sait déjà et qu'il fait parfois au parLerre la grâce de hurler. Préville est un éternel Crispin, un grimacier qui ne doit rien à la nature. C'est sur lui que Mercier renchérit de préférence"; c'est lui qu'il montre intrigant, plat et rapace en toute occasion. Dugazon se voit qualifié de (^ bouffon monotone et digne des tréteaux forains »; Mole, de « petitmaître insipide et uniforme », de « tragédien criard et haletant à qui il ne faudrait qu'ôter les bégaiements, les contorsions et les élans de poitrine pour ne lui rien laisser du tout, » Monvel, enfin, est un comédien médiocre, un plus médiocre auteur, qui donne aux Italiens des pièces pitoyables. Un jour, pour avoir manqué de respect au public, la garde l'a conduit en prison. Tels sont les gens qui se mêlent de juger, qui s'érigent en oracles. Pour les femmes,
1. 11 est vrai qu'elle avait, à cette date, momentanément cessé de faire partie de la Comédie-Française, son nom ayant, par ordre supérieur, été rayé du tableau en 1776. V. de Manne, la Galerie historique des Comédiens de la troupe de Voltaire. Lyon, Scheuring, 1877, p. 313.
2. Moins sévère dans le Tableau de Paris, il accorde que le célèbre comique jouait supérieurement quatre ou cinq rôles, en ajoutant, il est vrai, qu'il grimaçait et bredouillait tous les autres, x, 308. 11 semble permis de garder quelque scepticisme quand on lit dans la compilation connue sous le nom de Mémoires de Fleury qu'à la dernière représentation où Préville parut devant le public avant de prendre sa retraite, le 11 mars 1780, Mercier se fit remarquer par la chaleur avec laquelle il criait : « Non, non, pas d'adieux. >< i, 404.
la prétention est plus forte encore : il leur faudrait apprendre à lire. Voici enfin la péroraison de Molière : « Malheureux, vous avez à moitié détruit l'art, vous achèverez si un autre théâtre prêt à s'élever ne vous écrase comme ma troupe culbuta les hurleurs et les farceurs de l'hôtel de Bourgogne. Il s'élèvera enfin, et vous irez alors faire pendant aux danseurs de corde. »
Ainsi Mercier soulageait sa bile'. Querelle et incidents divertissaient un temps les badauds. Mais ses affaires n'en allaient pas mieux et, pour l'ordinaire, c'est à ses dépens que les rieurs continuaient de se donner carrière. Le drame et son apôtre furent pendant des années une proie assurée à tous les débitants d'ironie. Une se donnait point un couplet satirique, pas une esquisse des ridicules du siècle, que l'un et l'autre n'y figurassent en bon rang. Tout échauffé d'ardeur pour les bonnes lettres, ne voilà-t-il pas Robbé, un des plus décriés aboyeurs du jour, qui s'avise de déplorer la profanation du Parnasse livré aux Barbares?
Vous les verrez, intrus chez Apollon, Bouleverser tout le sacré vallon, Changer ses lois, ses maximes, son code, Par leurs écrits plus passant que la mode Gâter le tact aux jeunes aspirants.
Les plus chélifs, tous jusques à Mercier, De l'Hélicon prendront le sceptre altier^.
Un autre poète, d'un rare mérite, celui-là, Gilbert, dédiant à Fréron sa fameuse satire le Dix- huitième siècle, n'avait garde lui non plus d'y oublier le dramaturge.
J'approuve l'auteur de ces drames diserts
Qui ne s'abaisse point à parler en vers.
Un vers coûte à polir et le travail nous pèse,
Mais en prose, du moins, on est sot à son aise.
Mercier, du reste, ne faisait qu'en rire et ne gardait pas rancune à l'auteur', il avait avec celui-ci plus d'un ennemi
1. Dans le Campagnard ou le Riche désabuse, qui parut en 1779, ou trouve aussi quelques traits satiriques à l'adresse de la Comédie et des CouiédieDS.