‹ Sébastien Mercier, sa vie, son œuvre, son temps; d'après des documents inédits avec un port. en héliogravure. Avant la revolution, 1740-1789Chapitre 260 sur 521 · De la LUI., p · texte numérisé non relu

De la LUI., p

Europe une force prépondérante l.a morale est devenue l'étude principale des bons esprits et la gloire littéraire semble destinée dorénavant à quiconque plaidera d'une voix ferme les intérêts respectifs des nations citées au Tribunal de la philosophie... L'influence des écrivains est telle qu'ils peuvent aujourd'hui annoncer leur pouvoir et ne point déguiser l'autorité légitime qu'ils ont sur les esprits. »Ceux qui ne croient pas à cette salutaire influence « sont des mécréants hypocrites*. »

A la considérer de la sorte, une si noble profession a de quoi soutenir le courage et le zèle de son homme. Les obstacles existent, Mercier les signale, mais ils ne sont pas pour le rebuter. Il y a la malveillance du pouvoir, bien inconsidérée, car la philosophie est amie des rois : « elle stipule pour leurs propres intérêts à leur insu.... elle trace la théorie de la félicité des peuples» ». il y a les préjugés régnants, qui ne mettent pas l'homme de lettres à son vrai rang, lui préfèrent l'homme d'épée et le courtisan. Il y a surtout l'ignorance populaire, qu'une incurie coupable néglige de dissiper, quoique les moyens abondent et, en tout premier lieu, ceux que fournirait l'art dramatique bien conçu. Il y a enfin les jalousies et les animosités des gens du monde, les envies de métier, les divisions que l'on fomente dans la république des lettres. On en rend les membres responsables collectivement des écarts, des querelles de chacun, de la déconsidération méritée des folliculaires; et eux, cependant^ n'ont pas contre leurs ennemis les avantages de cette solidarité qu'on leur impute pour les blâmer : ils ne forment point un corps et n'exercent pas de juridiction les uns sur les autres. De la sorte, ils prêtent davantage le flanc à l'attaque et sont fort dépourvus pour se défendre. Un homme du monde commet une sottise, on la pallie; si c'est un homme de lettres, on la crie sur les toits. A entendre ceux qui les dénigrent, il n'existerait d'animosité, de mauvais vouloir, de procédés perfides, d'injures et de rancunes que dans leurs rangs. En vérité, cette humeur irascible ne leur est pas exclusivement propre. « Souvent pour un intérêt très médiocre, les particuliers réputés les plus sages se plaident à toute outrance et en viennent aux outrages les

l. De la LUI., 3-9 passim.

%. Ibid., 30.

plus excessifs'. «Voudrait-on que, seuls, les écrivains fussent d'un naturel angélique? Quand on les censure, que ne tient-on compte de la sensibilité particulière à leur complexion^ de l'alarme qu'il leur est inévitable de prendre pour leur œuvre, pour le fruit de leurs veilles? Ce serait plus équitable que de se divertira leurs dépens en attisant leurs disputes'.

Occupé de telles pensées, Mercier devait, on le pense bien, être aussi indifférent aux brocards dont on le harcelait luimême qu'au mauvais renom infligé d'aventure à toute la confrérie par les incartades de ses membres. « Il n'est pas étonnant qu'il y ait anarchie dans la république des lettres. Il y a tant d'intrus, tant d'aspirants, tant d'aboyeurs que, comme dans toutes les assemblées tumultueuses, chacun y parle sans entendre son voisina » Il planait trop haut pour s'en émouvoir et le noble orgueil de son état vengeait, à la fois, lui et toute la race des auteurs, d'injures méprisées.

Cette conception des charges et prérogatives de l'écrivain, comme elle avait inspiré les travaux et déterminé les entreprises de Mercier, devait pareillement se faire sentir dans les jugements qu'il portait en littérature. Dans le livre comme au théâtre, n'ayant égard qu'à l'utilité morale, c'est d'après elle seule qu'il prononçait sur les mérites des ouvrages : aux plus fameux, ni leur beauté intrinsèque, ni lapompe d'une admiration unanime, ne servaient de caution suffisante contre sa critique. C'est à ceux-là, tout au contraire, qu'il s'en prenait de préférence, dans l'intérêt de sa cause; et, se piquant au jeu en homme à qui on n'en fait pas accroire, il redoublait de sévérité pour les chefs-d'œuvres les plus authentiques, s'ils ne rentraient pas dans l'esprit de sa doctrine, comme un prédicateur bien convaincu tourne précisément le meilleur de son éloquence contre les

i. De la LitL, 62.

2. « Oa trouvera peut-être de l'enthousiasme dans cette brochure, mais nous n'en connaissons point de plus respectable. » Le rédacteur du Mercu7'e qui écrivit cette phrase (janvier 1718, ii, 98) et qui, ou le devine, n'était pas La Harpe, se demandait seulement, comme jadis Fréron, après avoir lu le Bonheur des Gens de lettres, si Mercier connaissait beaucoup d'écrivains qui fussent fidèles à la généreuse vocation qu'il leur assignait. Mercier, on le voit aussi, devançait l'objection eu invoquant les circonstances propres à diminuer les torts de ses clients.

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