‹ Sébastien Mercier, sa vie, son œuvre, son temps; d'après des documents inédits avec un port. en héliogravure. Avant la revolution, 1740-1789Chapitre 261 sur 521 · De la LUI · texte numérisé non relu

De la LUI

SA VIE, SON œUVRE, SON TEMl'S 407

hérésies les plus en faveur. De là toute une volée de paradoxes qui ne rétablissait i^uère la réputation de son jugement; de là aussi certaines vues singulièrement ingénieuses, neuves et parfois prophétiques. Car, en dépouillant de la sorte toute opinion apprise, toute admiration de confiance pour soumettre les œuvres de la pensée à une mesure de jugement uniforme et personnelle, il arrive sans doute qu'on répudie les bénéfices de l'impartialité, les perspicacités de l'éclectisme, qu'on prononce des exclusions iniques, qu'on demeure rebelle à des beautés évidentes; mais il arrive non moins nécessairement qu'on se délivre^de conventions invétérées sur l'autorité des noms, le prestige du passé, la valeur respective des œuvres, la hiérarchie des genres. A reviser contre la négligence publique tel procès prescrit, il y a chance, en plus d'un cas, de rendre meilleure justice à des sacrifiés. Bien souvent, à la vérité, on tombe en d'étranges erreurs à force de vouloir abonder ainsi dans son sens propre, et surtout, quand il est, comme chez Mercier, impérieux, dénué de souplesse, mais, à défaut d'une ouverture plus large sur les idées, qui donne accueil aux nouvelles venues sans faire tort aux autres, il n'est, du moins, pas sans profit, ni sans conséquence pour l'avenir, de changer d'injustice.

Le premier préjugé, le plus exorbitant dont une pensée décidée de la sorte à ne relever que d'elle-même voudra s'affranchir, est celui de l'Antiquité. Plus il entre communément de superstition dans le culte qui lui est rendu, plus on mettra de vigueur à briser l'idole. Rien de curieux, à cet égard, comme de voir Homère aux prises avec Mercier, Notre critique n'est pas de ceux dont on surprend l'opinion, « pour l'amour du grec ». Dès lors, grec à part, qu'est-ce que cet Homère tant vanté? « V utilité réelle de ce long ouvrage échappe à la spéculation, à moins qu'il ne s'agisse de prouver que la discorde des rois entraîne des suites fâcheuses : vérité que les peuples sentent sans le secours des

poètes Aucun modèle de vertu dans ce long roman. Des

combats, et puis encore des combats; des assemblées de dieux qui ne terminent rien, et puis encore des assemblées. Une supputation de toutes les plaies, une longue liste des morts et des blessés, une fidèle nomenclature de généalogies, une indifférence caractérisée pour l'effusion du

sang humain, et des divinités animant et contemplant le carnage, voilà ce qui domine : le 'pardon généreux, Vhumanitéj la bienfaisance désintéressée y sont des qualités entièrement méconnues. » Ajoutez-y les fables extravagantes du paganisme. Homère (si tant est qu'il y ait eu un Homère, ce dont Mercier doute) « n'avait-il reçu cette dose de génie et le rare talent des vers que pour consacrer le ridicule des opinions vulgaires? Un grand homme ne s" occupe-t-il pas plutôt à détruire l'erreur * ? >> Dès lors, la cause est entendue. II n'y a rien à tirer de VIliade pour notre usage. Mercier la relègue « parmi les romans médiocres >>. Pour sa part, elle l'a ennuyé. En fait de merveilleux, il préfère de beaucoup nos contes de fées ; et qu'on ne lui parle pas de l'admiration des siècles. « Tous ces prôneurs fanatiques ont été charlatans, ou dupes de leurs propres prestiges, ou qui ont voulu relever le frêle mérite d'entendre une langue morte et presque inutile, ou qui, voulant toujours admirer, n'ont jamais su comparer entre eux les écrivains' »

Là-dessus, et pour mettre son opinion mieux en relief encore, Mercier se demande si un beau jour il ne survivra pas du naufrage de toute notre littérature quelque faible roman dont les peuples futurs s'engoueront pour son antiquité, ou bien même si on ne mettra pas le Tartuffe sur le compte de M. Bret, commentateur de Molière. Car tel est le hasard des renommées. Quelque « écrivain de nos jours peu estimé passera peut-être dans trois mille ans pour un écrivain supérieur : cela dépend de la marche des idées, que nous ne devinons pas. » Et cela dépend aussi du hasard des destructions. Des Anciens nous admirons ceux qui sont venus jusqu'à nous sans être sûrs que ceux qui ont péri ne les surpassaient pas^

Sans doute il n'est pas absolument faux qu'un certain esprit de révérence vienne parfois à intimider la stricte équité de notre judiciaire quand nous avons à prononcer sur les ouvrages d'un passé reculé, mais Mercier aussi nous croit

1. Journal des Dames, décembre i'ilS, 315 et suiv. B. de N., i, 268, 281, 274. Je trouve encore, parmi les papiers qu'il a laissés, et de sa maia même, cette note pleine d'ingénuité : « L'auteur de la tapageuse Iliade, en mettant aux prises l'Olympe et la terre, était-il dans l'égarement de ses propres images ? »

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